A chacun sa vérité ?

mardi 9 mars 2010
par  Alain Mattheeuws

À chacun sa vérité ?

Père Alain Mattheuws, s.j., théologien et moraliste, I. E. T. de Bruxelles

À chacun sa vérité ! Cette affirmation se loge spontanément dans l’actualité individualiste de nos sociétés occidentales. Elle épouse sans mal les critiques fréquentes proférées à l’encontre d’une vérité universelle, impersonnelle, sans changement. Au cœur de l’agir humain, il serait donc contradictoire de penser un « invariant » qui en fasse la noblesse. Ne faut-il pas une fois pour toutes se centrer sur l’unique « essentiel » qu’est le sujet agissant dans son autonomie propre ?
À chacun sa vérité ? On perçoit sans peine toutefois ce qu’une telle proposition contient d’interrogations et d’obstacles. Au nom de quoi devrais-je réviser ma vision morale propre : l’expérience ? Le bonheur ? La relation avec celui qui me parle ? L’ordre social ? La foi ? Une « morale de situation » semble incontournable. Comment participer à l’élaboration d’un bien commun ? Tout dialogue authentique désireux de rejoindre un au-delà de la vérité individuelle s’épuise dans une litanie de consensus dès lors que chacun possède « sa » vérité. Entre l’autorité arbitraire d’une loi surgie d’un étrange « ciel des valeurs » et la conciliation toujours relative et révocable de valeurs construites par les pures subjectivités, existe-t-il un « autre pays » et d’autres symboles affectifs pour dire la beauté de la loi morale ?
L’échange humain est caractérisé par la variété des langages, mais il présuppose une raison qui unifie, un cœur qui comprend, une confiance qui s’établit. Si « chacun a sa vérité », faudra-t-il nous taire ? Si parler à autrui revient à imposer ses propres sentiments, son ressenti de la vérité, l’éphémère de l’instant tel qu’il s’énonce dans une vie : c’est vrai aujourd’hui, ce sera peut-être faux demain, l’échange demeure vain. Nous avons cependant l’assurance que parler à autrui, c’est vouloir, à travers l’épaisseur des mots et leurs ambiguïtés, toucher une vérité commune, de notre histoire passée, de notre présent et de notre avenir. Nommer les choses, leur découvrir un sens est en somme le « premier acte éthique » (M. Vacquin). L’acte de parole est un acte de liberté. Marquer un désaccord ou confirmer la parole d’autrui, argumenter et chercher, c’est « sortir de soi » dans la confiance, s’ouvrir à une altérité qui nous dépasse, renoncer à être l’unique vérité de son être singulier. Quelle vérité, donc, pour chacun ?
Nous voulons montrer combien cette vérité est d’abord personnelle (1), marquée à son origine par un dynamisme éthique (2). Elle est inscrite dans le cœur humain appelé à découvrir son Sauveur « dans l’Esprit-Saint » (3).

1. Une vérité personnelle

L’action humaine, si elle n’est pas un pur réflexe, provient d’un sujet libre en son corps. Responsable de soi, toute personne mesure, au moins partiellement, la portée de ses actes. Ce qu’il lui faut faire surgit en elle comme un « appel », que suit un « discernement » opéré dans le temps et dans l’espace. Phénomène complexe que la perception de cet appel ! Discernement qui mobilise toutes les facultés et qui aboutit à un jugement personnel : la vérité de mon acte est bien celle-là. On appelle communément conscience le lieu de maturation de ce discernement et d’élaboration de ce jugement à travers questions et réponses, doutes et certitudes. En un sens, la vérité du sujet est bien la sienne et non pas celle d’un autre. L’autorité morale, c’est lui. C’est sa vérité. Une vérité qui surgit à travers un processus d’intégration de normes extérieures. Mais alors la question mérite d’être posée : la morale se réduit-elle à un monde de lois à observer ? Les lois ne sont-elles pas souvent inadaptées et mortifères ? La seule loi serait plutôt celle de la vie, « la mienne ».
Cette vérité au cœur de la vie est une « ligne de conduite » et une « expérience ». Mais ce qui est intégré par le sujet n’est pas uniquement de l’ordre du concept. C’est toujours symbolique « d’autrui comme personne ». Ce ne sont pas les objets et les choses du monde qui nous « jugent » et nous dictent le « bien agir ». L’appel vient d’un réel habité : d’un monde des personnes, du monde de Dieu. Ce qui est intégré transcende toujours le « je », le transperce de part en part, ne le laisse jamais indemne ou solitaire. La vérité devient bien sienne, mais en sa racine, en sa croissance et en son fruit, elle n’est jamais purement auto-créatrice : c’est une vérité partagée, communionnelle. Elle passe par le creuset de la liberté qui assume la condition réelle de toute vérité dans l’histoire : celle d’être intersubjective. « Le sujet humain n’est pas insulaire. Il n’est pas détaché du continent de l’institutionnalité » (M. Vacquin).
La vérité morale est un « dévoilement » de ce qui est bon pour toute liberté humaine. Ce qui est moralement bon fait du bien à l’homme, à tous les hommes, s’inscrit dans l’histoire, et la joie d’autrui est un critère de la découverte en soi de cette vérité morale. Si le sujet a « bonne conscience », quelqu’un d’autre que lui doit pouvoir lui attester le vrai bien qu’il a atteint. Oui, la découverte de la vérité est pour la personne. Si elle se réduisait à la perception et à l’assentiment de l’individu ; si elle ne pouvait être ni partagée ni éprouvée librement dans l’amitié interpersonnelle, quelle signification revêtirait-elle ? La vérité vise une communion. Si elle demeure une pure expression anarchique du désir, elle mène à l’absurde ou à l’incommunicable. Si chacun se croit propriétaire de la vérité ou d’une vérité, quelle est la part du réel qu’il pourra partager ? La vérité d’un acte est toujours et nécessairement intersubjective.
À chacun sa vérité : oui ! Cette affirmation rappelle avec raison combien, dans l’ordre moral, la vérité est toujours existentielle et personnelle. Elle nous indique ainsi, si le sujet n’est pas purement « dans une bulle », combien cette vérité n’est pas non plus d’emblée « claire » à la conscience. Une mauvaise intention peut pervertir la bonté d’un geste et le rendre « mensonger ». Par ailleurs, à quoi sert-il d’avoir des intentions généreuses si, pour les atteindre et les concrétiser, nous faisons le mal ? L’enfer est pavé de bonnes intentions !
Un apprentissage est donc nécessaire. Il faut du temps à l’être humain pour « faire siennes » les découvertes morales. D’ailleurs, ses libres décisions supposent une intériorité : un centre, un cœur, un lieu où ce qui lui était « étranger » devient « sien ». C’est à ce prix que la vérité devient personnelle (Veritatis splendor n° 54). Mais les questions du sens de la vie font aussi « sortir » le sujet de lui-même pour connaître cette vérité et pour bien la vivre. « Maître ; que dois-je faire pour recevoir en partage la vie éternelle ? » demande le « légiste » (Lc 10, 25) ou le « notable » (Lc 18, 18) au Christ. Ces questions et les doutes qui accompagnent nos décisions appartiennent à la découverte de la vérité morale. Les réponses entendues doivent être intégrées. Dans sa réponse, le Christ rappelle l’importance des commandements. Cependant l’observance de la Loi n’épuise pas pour eux ni pour nous, les questions sur la « bonté ». La vérité morale en chaque personne exprime, même dans la perfection de l’observance, comme un « creux ». Ces épisodes évangéliques sont symboliquement forts : ils nous montrent la nécessaire ouverture à un au-delà de la subjectivité et à un au-delà de la fidélité aimante à des commandements. Ces dialogues de Jésus nous disent clairement que les « commandements font signe » vers l’origine et vers la fin, vers Celui qui nous donne d’aimer et que nous pouvons aussi aimer.

2. Une vérité marquée par son origine

Si la vérité est à la fois personnelle et communionnelle, y-a-t-il un point commun fiable et vrai, communicable entre les hommes et qui leur permette de rencontrer la vérité de leur être et de leur agir ? L’être de l’homme est-il commun à tous de telle manière qu’un universel de l’agir soit non seulement rendu possible mais nécessaire à l’homme ? Pouvons-nous reconnaître que l’embryon humain, et nous aussi par conséquent, est une « figure » éthique originaire et décisive ?
L’homme commence dans le temps. Nous cherchons avec anxiété à discerner cet « instant » du commencement de la vie humaine. Il nous reste énigmatique même si nous savons de mieux en mieux comment l’embryon est conçu et se développe. Mais notre commencement n’est pas notre origine. Notre origine est en Dieu. Personne ne vient au monde sans avoir été voulu par Dieu. Une relation immédiate d’alliance est tissée entre le Créateur et chacune de ses créatures, − relation qui révèle et définit l’être au monde de chacun.
Nous ne sommes pas à l’origine de notre être. Sans que nous parvenions toujours à la nommer de la même manière, l’origine partagée de notre humanité est bonté et vie. C’est cette communion dans la bonté de l’origine qui enracine notre solidarité avec tout homme. Elle perce les murailles que nous construisons en nous et autour de nous. Elle définit notre communion à la même vérité : nous sommes créés par Dieu et pour Lui. Cette vérité est à la racine de notre être. C’est notre vérité à tous. Elle transcende toute autre vérité. Elle livre le sens le plus profond de nos agir si différents. Aucun d’entre nous n’est la vérité, ne la possède, ne la construit seul. Elle s’est offerte à nous à l’origine de notre vie et demeure gratuitement en nous et pour nous comme une perle précieuse à découvrir et à faire briller.
La question de cet « invariant » se pose de manière dynamique : à partir de l’histoire de chaque être humain. Chacun de nous en prend conscience lorsqu’il s’éprouve en quête de son origine et de sa fin, et comme en dette de lui-même. Quelle signification possède ce trou noir de l’origine, lieu où chaque être humain s’éprouve comme « jeté ou confié » à l’univers par un homme et une femme, ou par un vouloir technicien de l’humanité ? La quête du « pourquoi » de l’origine de la vie personnelle demeure donc comme un abîme et un horizon : un abîme infranchissable pour nos propres forces et un horizon ouvert sur un espace ou un temps dans lequel nous sommes tous enracinés et vers lequel nous sommes tous en marche.
Le mystère de notre origine est don. Il est grâce. Et c’est ce même mystère qui s’atteste en chaque homme. N’est-ce pas ce qui fonde la commune dignité ? N’est-ce pas ce qui pousse à marcher avec autrui ? N’est-ce pas ce mystère qui nous accompagne dans l’obscurité du non-sens ou le refus d’aimer ? Avouer paisiblement que nous ne sommes pas maîtres de notre origine, ce n’est pas seulement prendre acte d’une impuissance passagère ou permanente ; ce n’est pas nous révolter devant un sort absurde qui nous échoit ou qui nous a fait échouer sur les rives du fleuve de la vie humaine ; c’est tout simplement rejoindre la condition commune de tout être humain : celle d’un être donné à lui-même, capable de se comprendre comme tel, et dès lors invité à se donner lui-même. Le mystère de l’origine est l’invariant dynamique qui fonde non seulement la profonde égalité entre les hommes, mais également leur désir et leur capacité d’agir en vérité : en reconnaissance, en fidélité à ce mystère. À chacun sa vérité : oui ! C’est-à-dire à chacun de rencontrer cet invariant, ce don qu’il est à l’origine pour le Donateur de toute vie et pour tout autre être humain.
Cet invariant du don recèle une « puissance de vie morale ». Il nous pousse à nous « trouver nous-mêmes » et à nous « donner aux autres » en vérité. Tout comme est inscrit dans la constitution génétique et corporelle de l’embryon un dynamisme de croissance dont nous cherchons encore à déchiffrer les lois, se trouve à l’intérieur de l’origine de notre être une puissance de vie et d’action. Donnés à nous-mêmes, nous sommes libres, et capables de poser des actes de liberté de plus en plus adaptés à la personne que nous sommes et devenons. Nous devenons en effet ce que nous faisons car chaque acte nous transforme. Ce dynamisme de l’agir qui conjoint dans chacun de nos actes notre être à son origine et à sa fin, nous permet de faire le bien, de continuer à faire le bien envers et contre tout, de l’inscrire dans l’histoire telle qu’elle est et de construire ainsi un ethos commun. La vérité de notre agir, « notre vérité », nous dépasse donc car nos actes nous mettent, consciemment ou non, en relation avec Dieu. Ils nous guident vers Lui ou nous éloignent de Lui. La beauté, la bonté et la vérité sont nôtres, mais en même temps leur signification ultime nous échappe car chacun de nos actes est en Dieu. La vie de l’homme est ainsi une parabole de ce qu’il est : dès sa conception jusqu’à sa mort, l’homme advient à sa propre identité par sa liberté, qui épouse les passivités et les activités de l’existence. Il n’y a de vérité pour l’homme, pour chaque homme, que dans l’exode de soi à partir d’une puissance offerte dès l’origine.
Que la vérité morale soit un « invariant dynamique », à l’origine, inscrit dans la personne, nous étonne peut-être ! Mystère de la relation Créateur-créature, cette découverte d’une loi intérieure n’est pas aliénation, mais elle est appelée à « faire nos délices » (Ps 119 (118), 77) : ne sommes-nous pas faits pour l’amour, créés pour la communion, ouverts à toute altérité ? Il nous revient d’ailleurs d’interpréter cette loi : elle est non écrite, ce qui signifie qu’elle est au cœur de l’être et qu’elle précède toutes les lois écrites sur lesquelles le monde, les cultures, les États se mettent ou non d’accord (VS n°51). Il nous faut en « faire mémoire » : tout homme de « bonne volonté » parcourt ce chemin (Rm 2, 14-15). Il s’agit de « lire cette loi » dans l’épaisseur de la chair. Elle est ce « visage » toujours ouvert sur Dieu dans une relation immédiate vécue dans le « noyau le plus intime et secret de l’homme », dans son « sanctuaire » intérieur (Gaudium et Spes n°16). C’est en ce lieu que toute rencontre interpersonnelle est appelée à se vivre en vérité.

3. Une Vérité personnelle en Christ Sauveur

Même si les affirmations, les argumentations ou les questions sont des étapes de la découverte de la vérité morale, sa spécificité se perçoit sous le mode de l’impératif. En morale l’interpellation est de mise, quelle que soit son origine. L’axiome « Fais le bien, évite le mal » convoque toujours la liberté à un assentiment ou à un refus. Mais si ce combat entre l’accueil et le refus appartient en propre à la vie morale de toute personne, encore faut-il comprendre d’où vient l’appel éthique ressenti ? L’instance éthique n’est pas uniquement le sujet lui-même : celui-ci s’en rend bien compte à travers ses doutes, ses refus, la coïncidence imparfaite avec l’injonction perçue !
Le jugement de conscience est toujours celui de la personne qui perçoit l’appel et y répond ou non. Mais la vérité qui se dévoile dans cet appel ne coïncide pas strictement avec le jugement individuel. Qui nous éveillera à une « nouveauté » morale si nous restons enfermés dans la considération interne de ce qui est bien et bon « pour chacun de nous » ? Si l’enfer, c’est les autres, comment découvrir qu’ils peuvent être aussi ceux et celles qui font le bien, nous veulent du bien, nous appellent au bien ?
Pour le disciple, l’appel éthique surgit du Christ. C’est la découverte progressive ou fulgurante que la liberté est à libérer, que les paroles et les gestes ont besoin d’un « Sauveur ». Reconnaître son être créé est une étape ; reconnaître qu’il nous faut un Sauveur en est une autre. « Tu es le Seigneur, le Fils du Dieu vivant » (Mt 16, 15). Cette « expérience » que l’homme fait de la vérité morale qui grandit en lui est décisive. Non seulement la limite de son agir et de ses jugements lui saute parfois aux yeux, mais il lui arrive de s’aveugler lui-même sur ce qu’il fait. Il le fait en toute conscience et le « péché » est là « devant lui » : « Vraiment ce que je fais je ne le comprends pas : car je ne fais pas ce que je veux, mais je fais ce que je hais » (Rm 7, 15). Ou bien l’homme agit avec sincérité, mais sans atteindre de fait la vérité : « Malheur à ceux qui appellent le mal bien et le bien mal, qui font des ténèbres la lumière et de la lumière les ténèbres, qui font de l’amer le doux et du doux l’amer (Is 5, 20). L’agir de l’homme doit être sauvé. Car l’homme peut connaître la vérité qui l’appelle et s’y refuser. Il éprouve ainsi sa faiblesse de manière dramatique. Il a besoin de forces, de la main secourable d’un frère, d’une sœur. Il a besoin d’une personne qui marche à son rythme et le porte, qui l’accompagne sur sa route et l’aide à accomplir le bien jusqu’au bout.
Le Christ sauve la capacité d’aimer de l’homme : Sa loi est parfaite « qui redonne vie » en disant : « Viens et tu verras » (Jn 1, 39.46). « Tu verras de plus grandes choses encore » (Jn 1, 50), dit-il personnellement à Nathanaël. Ces paroles sont l’accomplissement d’une promesse. Au commandement de l’amour qui transit enlever le « e » à transite toute l’histoire d’Israël et que l’écoute attentive de l’homme cherche à accomplir, le Christ n’ajoute ni ne retranche rien. Il dit simplement qui Il est. Le suivre, c’est recevoir la force d’aimer « comme » Lui, sans mesure, « comme » Dieu. Suivre la vérité morale c’est « revêtir le Christ » comme Lui a revêtu notre chair dès sa conception, être et agir « comme » Lui dans l’histoire qui est la nôtre. « Ce n’est plus moi qui vis, c’est le Christ qui vit en moi » (Gal 2, 20), dit saint Paul. Cette phrase exprime soit la plus grande aliénation, soit la plus grande liberté à laquelle homme puisse rêver. Vivre au rythme même de la divinité, vivre et agir comme le Christ, Fils de Dieu. Cette « filiation » adoptive se concrétise dans l’agir.
Cet élément de révélation, de purification et d’accession progressive à la vérité morale est dérangeant. Certains l’éprouvent comme une limite à dépasser ou bien le nient en s’affirmant comme créateurs de la vérité morale. D’autres découvrent la positivité de la limite : l’homme n’est pas Dieu. L’apprentissage de ce qui est humain passe ainsi par Celui qui est « Le Verbe », et donc par nos « verbes », dirait M. Vacquin. Le Christ n’a-t-il pas été un embryon comme nous ? Dans chaque parole et chaque geste de bonté, l’homme est rejoint par un Amour qui le dépasse et qui a une dimension d’éternité.
Il ne suffit donc pas de crier « Seigneur, Seigneur », mais il faut faire la volonté de Dieu qui est dans les cieux. La joie, le plaisir ou le bonheur éprouvés par l’homme « qui agit bien », sont une confirmation de la vérité de sa vie. Pour le croyant, c’est dans les paroles et les actes du Christ que l’homme trouve la vérité de son être. « Je suis la vérité » dit Jésus de lui-même (Jn 14, 6). L’identification à cet agir du Christ se fait progressivement par l’œuvre de l’Esprit : ce que la Tradition, surtout orientale, appelle divinisation. Accéder à la vérité morale, c’est faire alliance avec un Dieu qui respecte la liberté de l’homme. Le disciple ressemble au Christ tout en restant « lui », - mieux : en devenant pleinement lui-même. Dans la puissance de l’Esprit, l’unité personnelle de l’être humain et sa communion avec le Verbe atteignent leur sommet.
À chacun sa vérité ? Oui ! C’est l’expérience unique d’une relation sans équivalent avec Celui qui est « la vérité, le chemin, la vie ». La vérité n’y perd rien : elle grandit dans le cœur de ceux qui se rendent et s’abandonnent à elle. Ils en témoignent toujours dans leur agir concret. Ainsi par l’Esprit qui se joint à notre esprit (Rm 8, 16), notre être tout entier est-il tourné vers le Père « en agissant comme le Fils ». La connaissance et l’amour du vrai bien ne peuvent pas faire « abstraction » d’un passage à l’acte. Ainsi le respect et l’amour de la vérité morale sont-ils fortifiés dans le témoignage d’hommes et de femmes qui « font ce qu’ils disent ou ce qu’ils pensent ». Déjà dans l’évangile cité (Lc 10, 28), Jésus n’hésite pas à conclure le dialogue avec le légiste par cet envoi : « Tu as bien répondu. Fais cela et tu auras la vie ».

Dans A. VINGT-TROIS, Qu’est-ce que la vérité ? Conférences Notre-Dame de Paris, Carême 2007, Paris, Parole et Silence, 2007, p.133-144.