Muyengo (Faites ceci en mémoire)

mardi 8 juin 2010
par  Alain Mattheeuws

PREFACE

L’Eucharistie, dit le Concile Vatican II, est « source et sommet de toute la vie chrétienne » (Lumen Gentium n°11). Elle est également le « pain de la route » : la route de la vie quotidienne, la route qui nous mène de la terre au ciel. Comment le peuple de Dieu pourrait-il cesser de faire référence au mystère pascal tel qu’il se renouvelle en son sein ? Comment pourrait-il ne pas chercher à le vivre en vérité ? Comment les langages ne pourraient-ils pas se déployer, toujours vivants, toujours nouveaux, pour rendre compte de ce mystère tel qu’il est inscrit dans notre histoire humaine ?
Telle est la joie de l’abbé Sébastien Muyengo lorsqu’il nous offre en ce parcours méditatif de nouveaux accents sur l’Eucharistie. Ces réflexions ont d’ailleurs interpellés depuis plusieurs années de nombreux baptisés et prêtres durant des sessions et des retraites organisées en son pays. La multiplicité des documents, des réflexions, des méditations sur ce mystère central de l’Eglise nous indique toujours combien nous ne pouvons pas « mettre la main » sur Dieu. En même temps, et à chaque époque, cette variété de documents souligne les enjeux de l’acte eucharistique et son immense « richesse » théologale. Par exemple, la profusion des documents magistériels durant l’année consacrée à l’Eucharistie (2005) – une encyclique, un synode, une exhortation apostolique – ne fut pas pure répétition, mais abondance de grâces et de bénédictions offertes à ceux et à celles qui désiraient « goûter » ce qui est bon. « Goûtez et voyez comme est bon le Seigneur » (Ps 34 (33), 9).
Découvrir et redécouvrir les richesses de l’Eucharistie est décisif pour la croissance et la vitalité de l’ensemble du corps ecclésial. Il s’agit également, pour chacun d’entre nous, de rester ouvert à la « totalité » du mystère qui s’offre ainsi à nous. La variété des rites autant que la diversité des expériences spirituelles et des réalités culturelles soulignent la grandeur de Dieu quand il « agit » dans l’histoire humaine. Dans la particularité de l’Acte du Christ posé une fois pour toutes à Jérusalem et dans la mémoire vivante de cet Acte, toute la vie humaine se concentre et le Salut s’opère « pour la multitude » (Mt 26,25). Le particulier devient « universel » dans le temps et dans l’espace grâce au sacrement de la mort et de la résurrection de Jésus Christ. Nos mots sont bien pauvres pour dire la puissance de cet événement et pourtant ils disent « vrais », particulièrement quand l’Esprit, dans les épiclèses eucharistiques, souffle à nos esprits et fait retentir à nos oreilles les paroles même de Jésus : « Ceci est mon corps, livré pour vous », « Ceci est mon sang, versé pour vous » (Mc 14,22-25). Notre cœur ne devrait-il pas devenir ainsi « tout brûlant » alors que le Christ nous parle « en chemin et qu’il nous ouvre les Ecritures » ? (Lc 24,32) ? N’est-ce pas à la « fraction du pain » (Lc 24,35) qu’il convient de le reconnaître comme ressuscité dans nos vies ?
Nous reflétons la gloire de Dieu dans la pauvreté de nos vies. Il nous transfigure et nous transforme en son corps par ces paroles que le ministre du sacrement assume à la première personne. Avec le prêtre, c’est tout le peuple sacerdotal qui rend grâce pour la « Pâque » du Christ, - son passage -, en nos vies qui acquièrent ainsi une consistance éternelle. Si nous désirons combler notre faim et la faim du monde, il nous faut passer par le « moulin » de l’Eucharistie : le grain, la farine et le pain sont offerts. Le raisin est pressé et le vin de l’éternité nous est largement partagé. A nous revient la libre tâche d’y communier. C’est à cette condition que l’Amour-Agapè peut combler nos vies et celle de nos frères et sœurs.
Notre auteur nous convie à cheminer avec lui dans l’Ecriture sainte : depuis la Pâque juive jusqu’au style de vie des premières communautés tel qu’il nous est conté dans les Actes : « Ils se montraient assidus à l’enseignement des apôtres, fidèles à la communion fraternelle, à la fraction du pain et aux prières. » (Ac 2,42). Ces commentaires de l’Ecriture explicitent les relations entre l’ancien et le nouveau Testament et nous montrent leur unité et leur accomplissement en la personne du Fils, le vrai « pain de vie » (Jn 6,35.48), celui qui est donné « pour que le monde ait la vie » (Jn 6,51). Ainsi, les signes de l’Ecriture sont-ils nombreux pour nous montrer la présence du Vivant dans notre histoire : depuis Cana, la multiplication des pains, le discours sur le pain de vie, la présence du Christ à Béthanie, la Transfiguration, le lavement des pieds, la Cène, les disciples d’Emmaüs.
Ces tableaux entourent l’Acte du Christ sur la croix : sa mort et sa résurrection. Ils sont autant de diptyques qui annoncent, prophétisent, confirment, enseignent la dimension d’un amour dont nous ne pouvons pas mesurer totalement « la largeur, la longueur, la hauteur, la profondeur » (Eph 3,18). Le chemin emprunté par l’auteur peut toucher les cœurs car il ne s’agit pas ici de faire un traité théologique ni de trancher des questions délicates, mais bien de « manger la parole » et d’en « tirer profit », comme dit saint Ignace dans les Exercices spirituels, pour la vie de tous les jours, celle des prêtres et du peuple de Dieu au Congo. Car les passages évoqués sont articulés avec certaines questions pastorales et sociales de cette terre africaine : communier, n’est-ce pas toujours entrer dans une attitude de conversion, de transformation dynamique de nos vies, de partage d’un amour qui nous précède toujours ? Et si nous ressentons notre faiblesse et notre impuissance par rapport à la grandeur de Dieu, n’est-ce pas l’occasion de nous tourner vers Lui avec confiance et de Le prier en vérité ? Des prières ponctuent ainsi le chemin à parcourir avec l’abbé Muyengo. Elles sont comme des lumières pour contempler d’étapes en étapes la beauté du « Fils de l’homme » livré pour nous. De même que la beauté manifeste le lien intrinsèque entre la Bonté et la Vérité de Dieu, de même la liturgie et la prière révèle concrètement le visage du « plus beau des enfants des hommes » (Ps 45 (44), 3).
Comment parler de l’Eucharistie dans un contexte où « les ministres de l’Eucharistie » ne sont pas encore assez nombreux dans certaines régions du monde ou bien diminuent dans certaines Eglises particulières ? La question est délicate mais revêt pourtant une urgence et une actualité réelle. Elle dépasse d’ailleurs le contexte africain. L’auteur insiste bien régulièrement sur l’adéquation du « ministre » au mystère qu’il célèbre. En ouvrant son cœur à l’action divine, le prêtre est comme « aspiré » dans l’Eucharistie qu’il célèbre « pour » et « avec » ses frères et sœurs. Sa faiblesse et son indignité apparaissent dans la célébration et dans la vie ordinaire. Personne n’est jamais digne de représenter parfaitement l’unique grand-prêtre. Comment dire et vivre en vérité le « pacte de sang » qu’est cette Alliance nouvelle dans le sang du Christ ? Nous mesurons à nouveau les limites humaines et la grâce qui est liée au service baptismal et sacerdotal.
Et pourtant, le Seigneur lui-même a voulu être présent à travers cette vulnérabilité de l’homme en son Eglise et dans l’humanité. N’a-t-il pas demandé de « faire ceci en mémoire de moi » (Lc 22,19) ? Ce commandement de Jésus à ses disciples ne dit-il pas la puissance de l’amour dans le cœur des hommes au long des siècles ? Le sacré de l’Eucharistie n’est pas en dehors de l’histoire : il l’imprègne et s’établit en dialogue avec la beauté de la Création. Si le prêtre représente en vérité le Christ dans la célébration, c’est en respectant le Christ bien sûr mais aussi ce que le prêtre est en tant qu’homme : sa masculinité, la bonté et la beauté de son visage au fils des années, la véracité de sa vie, l’unité de sa personne. Ainsi est-il appelé à donner sa vie dans la durée, comme le Christ, et à être un « bon berger » pour ses frères et sœurs.
Cet appel à la sainteté retentit souvent et exprime un désir profond de l’abbé Sébastien. Il faut vivre de l’Eucharistie afin que l’Eucharistie nous fasse vivre de la vie même de Dieu ! C’est bien vrai pour tous les baptisés mais également pour les célébrants. Qui ne voit les enjeux de cet appel en cette année consacrée au « prêtre » ? Cette vérité est importante à redire aussi pour mieux comprendre comment l’Eglise fait l’Eucharistie et combien l’Eucharistie fait l’Eglise. Les prêtres et les membres de l’assemblée chrétienne sont intérieurs au Mystère de telle manière qu’ils en vivent et en témoignent. N’est-ce pas là un des signes majeurs de l’appel à la sainteté que le Concile Vatican II a adressé à l’Eglise entière dans la constitution Lumen Gentium ?
Dans l’Eucharistie se cristallisent de nombreux enjeux, défis, divisions, grâces de la vie ecclésiale. En cette année consacrée à la réflexion sur la mission du prêtre, comment penser que l’Eucharistie fait l’Eglise pour des millions de chrétiens qui ne peuvent pas y participer régulièrement ? Comment garder à l’esprit et au cœur cette soif du Christ de se donner aux hommes et cette « faim » de Dieu qui traverse le peuple chrétien et l’humanité toute entière ? Comment unir cette « grandeur » de la célébration liturgique à la vie morale personnelle et sociale ?
Le culte spirituel dont parle Paul (Rm 12,1) n’est pas un « tiroir » du temps ou de la vie, une vue de l’esprit ou un idéal pour un jour de la semaine. Le culte nouveau et définitif, c’est, disait l’exhortation apostolique Sacramentum caritatis, « l’offrande totale de la personne en communion avec toute l’Eglise » (n°70). Le sacrifice des fidèles, c’est « toute la densité existentielle impliquée dans la transformation de notre réalité humaine saisie par le Christ » (cf. Ph 3,12) » (n°70). Ainsi le prêtre est-il appelé à se donner entièrement au Christ et à son Eglise pour servir ses frères et sœurs « en forme eucharistique » durant toute sa vie. Dans la prise de conscience de la place incontournable des ministres de l’Eucharistie, de la répartition des prêtres et de la question des vocations sacerdotales, on raisonne le plus souvent à partir du « manque », de la « désolation » spirituelle ressentie face aux besoins, et non à partir de ce Dieu donne déjà ou est en train de donner. Les critères restent le plus souvent extérieurs, utilitaristes et de militance. Les collaborateurs de l’évêque ne sont pas assez perçu comme un corps – un presbyterium – et le don du célibat est désarticulé du charisme dont il est issu ou du lieu où il est offert : en famille, en cellules d’Eglise.
Chaque Eucharistie, qui unit « la terre et le ciel », nous rappelle combien tout est grâce et que l’ampleur des problèmes humains et ecclésiaux ne peut pas noyer la puissance divine qui se dit aussi dans la faiblesse et le consentement humble et vrai d’une liberté humaine au dessein de Dieu. Ce qui a changé le cours de l’histoire et ouvert la porte du salut, c’est le « oui » d’une jeune fille dans un village modeste de Galilée. Ainsi, nos questions sont-elles appelées à s’enraciner dans l’histoire sainte, dans la lumière d’une Parole qui s’est faite chair et qui exprime sa puissance de manière parfois déconcertante. Le poids d’une Eucharistie célébrée ne peut s’évaluer à vue purement humaine. Le dynamisme de transformation de nos célébrations n’est pas quantifiable. Le « petit nombre » des prêtres ne doit être appréhendé uniquement comme un échec ou une faillite de la « société Eglise ». Cette « économie sacramentelle » qui est instaurée dans l’Eglise et par l’Eglise revêt des visages paradoxaux que nous peinons souvent à intégrer…
La prière et l’approfondissement de la Parole de Dieu représentent des chemins privilégiés pour entrer dans cette « logique » qui nous dépasse. Sans résoudre tous les problèmes posés, nos paroles humaines et particulièrement les méditations offertes nous mettent en chemin. Faisons comme les disciples d’Emmaüs et laissons le Christ nous enseigner à travers les Ecritures. Il nous livrera ainsi le sens de nos vies, là où nous sommes, et nous donnera l’assurance croyante que le Seigneur est ressuscité. Il est vivant. Et sa vie est en nous par l’eau et le sang de son sacrifice (Jn 19,34). Que nos Eucharisties rejoignent ainsi de plus en plus l’Acte unique du Christ par lequel nous sommes sauvés.

Père Alain Mattheeuws s.J.
Professeur de Théologie morale et sacramentaire
Expert au Synode sur l’Eucharistie (2005)
Institut d’Etudes Théologiques
Bruxelles
Belgique


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