Enseignement sur la fécondité - 1 Co, 6, 12-20

Maison des familles, le 3 mars 2013
mardi 2 juillet 2013
par  Alain Mattheeuws

Maison des familles (le 3 mars 2013) : une Maison « habitée »

1 Co 6, 12-20 : “Tout m’est permis” ; mais tout n’est pas profitable. “Tout m’est permis” ; mais je ne me laisserai, moi, dominer par rien.13 Les aliments sont pour le ventre et le ventre pour les aliments, et Dieu détruira ceux-ci comme celui-là. Mais le corps n’est pas pour la fornication ; il est pour le Seigneur, et le Seigneur pour le corps. 14 Et Dieu, qui a ressuscité le Seigneur, nous ressuscitera, nous aussi, par sa puissance. 15 Ne savez-vous pas que vos corps sont des membres du Christ ? Et j’irais prendre les membres du Christ pour en faire des membres de prostituée ! Jamais de la vie ! 16 Ou bien ne savez-vous pas que celui qui s’unit à la prostituée n’est avec elle qu’un seul corps ? Car il est dit : Les deux ne seront qu’une seule chair. 17 Celui qui s’unit au Seigneur, au contraire, n’est avec lui qu’un seul esprit. 18 Fuyez la fornication ! Tout péché que l’homme peut commettre est extérieur à son corps ; celui qui fornique, lui, pèche contre son propre corps. 19 Ou bien ne savez-vous pas que votre corps est un temple du Saint Esprit, qui est en vous et que vous tenez de Dieu ? Et que vous ne vous appartenez pas ? 20 Vous avez été bel et bien achetés ! Glorifiez donc Dieu dans votre corps.

Les épitres adressées aux membres de la communauté de Corinthe sont très directes. Le langage n’est pas feutré, surtout quand Paul parle des relations sexuelles et quand il parle de rendre gloire à Dieu dans notre corps. Le contexte culturel et religieux explique cette rudesse car les chrétiens étaient confrontés à la prostitution sacrée. Ils étaient également confrontés à un certain hédonisme ou à une relativisation du corps et de la sexualité : « Jouissons de tous les plaisirs du corps puisque ce n’est pas lui que nous emporterons dans la vie éternelle ». Telle était la mentalité de certains. Au contraire, dira Paul ! Le corps est un lieu incontournable de l’action pour Dieu ou de l’action de Dieu : et la sexualité a des significations à intégrer dans le plan de salut. Les formules qui nous disent ce qu’est le corps pour Paul n’en ont que plus de valeur et de force (v. 13.15.19). Paul cherche à montrer que le corps n’est pas fait pour ce qui est éphémère et sans valeur, que le corps n’est pas finalisé à de pures passions et à la débauche. Non ! Le corps est « ordonné » au Seigneur. Il a une signification. Il a un poids historique. Il est finalisé à l’amour.
Au livre de la Genèse, il est dit que l’homme est créé à l’image et à la ressemblance de Dieu. Homme et femme, il les créa (Gn 2, 27). Lorsque l’on affirme dans la tradition judéo-chrétienne que l’homme transcende le monde animal et qu’en lui nous avons une image de Dieu, il convient de comprendre deux choses : l’homme est le seul à donner dans l’univers une telle image de Dieu. Il a une mission unique, privilégiée, incomparable à tout autre être dans la création. Cette image, c’est l’homme ou la femme dans leur individualité. Mais c’est aussi l’homme et la femme : dans leur union, dans l’unité d’un couple.
Cette image et cette ressemblance se voient dans l’unité de la personne individuelle, masculine et féminine. Bien sûr, la différence entre l’homme et l’animal s’atteste dans sa capacité réflexive qui lui permet de réfléchir et de nommer les animaux, mais aussi dans la manière dont sa personne est à la fois « corps et esprit » et se distingue ainsi du milieu qui l’environne. Nous ressemblons de près ou de loin aux animaux qui nous entourent, mais tous les phénomènes physiques, psychiques de notre corps sont qualifiés par le cœur et l’âme propre à chaque personne. Le manger et le boire, le sexué et le sexuel suivent des règles biologiques, mais ils sont transformés dans l’unité personnelle : dans la conscience et la liberté que chaque être humain est. Nous ne sommes pas que « nature », mais aussi « culture ». Nous ne mangeons pas seulement pour survivre, mais pour faire amitié et pour accueillir autrui. Nous ne sommes pas soumis uniquement aux pulsions et à l’instinct, mais nous aimons à travers la beauté de la sexualité.
Paul va encore plus loin dans son enseignement. Le corps est pour lui un lieu éthique : Il est fait pour aimer, pour glorifier Dieu, pour faire le bien. Car nous sommes libres d’aimer comme Dieu nous a aimés. Et nous aimons toujours en notre corps sexué. Notre corps a acquis un statut « nouveau » par la venue du Christ en notre chair. Le Christ lui a donné un statut particulier puisque Dieu s’est fait homme. L’incarnation inscrit une « nouveauté » dans l’histoire des hommes et de leurs relations avec Dieu. Le corps humain devient non seulement un lieu de ressemblance mais de présence divine. Le Christ habite le corps. Nous sommes dans le corps du Christ. Nous habitons en son corps, par notre corps. Nous sommes ses « membres ». Paul nous l’indique de manière sobre et brève : le corps n’est pas que pour le plaisir ni pour l’éphémère. Il est pour la résurrection puisque le Christ nous a montré le chemin en ressuscitant (« vous avez été bel et bien rachetés »). Déjà, de manière naturelle, nous ressentons que la vie est en nos corps : éveil, force, sexualité, désirs, santé. Mais plus encore, la vie éternelle est déjà là par la puissance du ressuscité en notre corps personnel.
En notre unité personnelle, nous sommes « membres » du Christ : nous agissons avec Lui, par Lui, en Lui (v.15). Nous le représentons en quelque sorte dans l’univers créé, et dans l’histoire. Rappelons-nous ces divers modes de la présence divine du Christ auprès de nous. La personne de Jésus est à la fois présente au ciel (corps glorifié), sur la terre (corps historique), dans le pain et le vin (corps sacramentel) mais aussi dans le corps que nous sommes et que nous formons (l’Eglise des baptisés). Ainsi ce qui nous arrive en notre corps personnel et dans la communauté familiale par exemple, touche le corps du Christ et le concerne. Avec raison, nous protégeons notre intimité par la pudeur, le respect, le souci de la santé car nous savons que l’intimité sexuée dit quelque chose de nous-mêmes, mais elle dit quelque chose aussi de notre appartenance au Christ. Ce qui est privé et intérieur, discrètement, n’est pas en dehors du Christ. Les décisions personnelles que nous prenons en couple pour nous aimer, pour nous ouvrir à la fécondité, pour nous respecter et admirer dans la différence sexuelle concerne le corps du Christ.
D’où, chez Paul, l’argumentation forte de la prostituée : comment et pourquoi s’unir par la chair, sans amour, avec une femme qui n’est pas la sienne et pour ne pas aimer (v. 16) ? Alors que nous sommes appelés à aimer en notre corps ? Pour Paul, c’est absurde et dangereux pour l’identité de la personne. D’où la question qui interpelle : quel type d’union sexuelle, corporelle, et donc spirituelle et ecclésiale voulons-nous et pouvons-nous vivre : être unis au Christ ou à une prostituée ? Le corps est le lieu de l’intériorité : il dit l’amour mutuel ou pas. Il dit l’union au Christ ou pas. Car l’horizon d’une telle réflexion est le suivant : ils ne feront qu’une seule chair (Gn 2,24). Ce rappel de la Création et de la Genèse est décisif : le projet de Dieu vise une union et une unité précieuse entre l’homme et la femme. L’acte conjugal est un lieu d’unité, une preuve d’un amour qui construit et qui fait du bien. L’acte conjugal est le lieu d’une présence particulière des époux au Christ et d’une présence particulière du Christ aux époux.
Il est gracieux non pas parce qu’il est bien fait et posé par des corps jeunes et beaux, mais parce qu’il est le lieu d’une grâce, d’un don, d’une vérité de l’amour. Sa fécondité est large et dépasse le nombre des enfants. L’amour est ample et passe par la mise en communion dans les corps et aussi par l’abstention de l’union des corps. Car les personnes ne sont pas toujours prêtes à se donner de cette manière, même dans un couple. De fait, le critère reste la liberté interpersonnelle qui perçoit, qui désire communier au Christ par le corps. On peut s’aimer en s’unissant charnellement. On peut s’aimer en s’abstenant de s’unir charnellement parce que cela ne convient pas ou parce que, dirait Jean-Paul II, il convient d’harmoniser le langage du corps féminin, le langage du corps masculin et les intentions des époux.
Paul procède par interrogation, comme pour rappeler vigoureusement ce que savent déjà les corinthiens : ne savez-vous pas (v.15.16.19) ? Bien sûr, il y a des vérités de l’amour qui sont inscrites comme naturellement dans les corps. Mais parfois, nous les négligeons ou bien nous n’en avons plus la même conscience vive. Ainsi cette interrogation pour aboutir à une merveilleuse et forte affirmation : votre corps est un temple de l’Esprit qui est en vous et que vous tenez de Dieu (v.19).
Le vocabulaire peut déjà nous surprendre et nous enseigner. Le mot « temple » nous dit la valeur attachée au corps personnel. Le corps est une maison particulière : habité par nous, mais aussi habitée par Dieu. C’est l’Esprit, qui discrètement, est le locataire plein d’amour qui nous maintient dans la vie de Dieu. Et cette maison particulière est un lieu de prière, d’offrande, de communion entre l’homme et Dieu. Le temple est le lieu où l’on honore la présence d’un plus grand que soi. Ainsi, nous aimons et nous prions Dieu par notre corps, en chacun de ses actes. Et les actes qui engagent notre sexualité ont une valeur particulière : ils sont offrandes d’amour, vulnérabilité, transparence, ouverture à l’autre mais particulièrement à l’Autre qu’est Dieu.
Nous pensons spontanément que nous pouvons prier par notre corps, en joignant les mains, en nous mettant à genoux : les gestes explicites d’une prière. Mais tout en notre corps peut être prière puisque toutes nos actions de la vie ordinaire manifestent une présence de Dieu dans l’histoire des hommes. Les gestes de tendresse, les paroles et les gestes qui sont liées à notre sexualité, sont également des lieux d’offrande, de prière, de sanctification mutuelle. Il n’y a pas un « no mans land » de l’absence de Dieu dans ce qu’il y a de plus beau, de plus intime, de plus significatif pour nous du lien conjugal : Dieu est présent également dans cette intime union. Paul insiste sur ce point : il y a des choses extérieures qui n’atteignent pas l’homme de la même manière que ce qui touche la sexualité (v.18). Mais ce qui nous lie au masculin, au féminin, au conjugal de la promesse du mariage, est un lieu où nous disons « oui » ou « non » au plan de Dieu. Ce n’est pas extérieur à nous ou purement superficiel. Le corps et la sexualité, pour Paul qui traduit pour nous le plan de Dieu, ne sont pas des lieux « neutres » ou « indifférents ». Ils sont toujours des lieux d’engagements de notre liberté.
Cette vision profonde et positive du corps comme « lieu habité » nous indique une mission et une aptitude. Les couples, dans l’union du mariage et dans les actes qui engagent leur corps, peuvent honorer Dieu, le glorifier, lui rendre grâce. Ce n’est pas le couvent ou le monastère ou l’église paroissiale, qui sont les lieux les plus proches et les plus immédiats pour se sanctifier : c’est la petite église qu’ils forment ensemble en leur corps, dans le respect de leurs différences, quel que soit leur âge. Le chemin de sanctification mutuelle n’est pas très loin. Le plus proche prochain d’un homme marié, c’est sa femme, et réciproquement. Il y a là comme une ouverture, un chemin, une piste de lumière pour de nombreux couples et familles.