Offrir à Dieu votre personne et votre vie, Rm 12, 1-8

mardi 2 juillet 2013
par  Alain Mattheeuws

« Offrir à Dieu votre personne et votre vie »

Rm 12, 1 8 : « 1 Je vous exhorte donc, frères, par la miséricorde de Dieu, à offrir vos personnes en hostie vivante, sainte, agréable à Dieu : c’est là le culte spirituel que vous avez à rendre. 2 Et ne vous modelez pas sur le monde présent, mais que le renouvellement de votre jugement vous transforme et vous fasse discerner quelle est la volonté de Dieu, ce qui est bon, ce qui lui plaît, ce qui est parfait. Rapports mutuels 3 Au nom de la grâce qui m’a été donnée, je le dis à tous et à chacun : ne vous surestimez pas plus qu’il ne faut vous estimer, mais gardez de vous une sage estime, chacun selon le degré de foi que Dieu lui a départi. 4 Car, de même que notre corps en son unité possède plus d’un membre et que ces membres n’ont pas tous la même fonction, 5 ainsi nous, à plusieurs, nous ne formons qu’un seul corps dans le Christ, étant, chacun pour sa part, membres les uns des autres. 6 Mais, pourvus de dons différents selon la grâce qui nous a été donnée, si c’est le don de prophétie, exerçons-le en proportion de notre foi ; 7 si c’est le service, en servant ; l’enseignement, en enseignant ; 8 l’exhortation, en exhortant. Que celui qui donne le fasse sans calcul ; celui qui préside, avec diligence ; celui qui exerce la miséricorde, en rayonnant de joie. »

Voici un texte de Paul qui normalement va nous aider à mieux comprendre ce qu’est la liberté chrétienne et comment elle s’exerce dans la vie chrétienne et aussi dans la vie conjugale et familiale. N’oublions pas que, sans vouloir faire des tonnes de discours, le « oui » de la liberté, vous savez ce que c’est si vous êtes mariés, ou vous vous y préparez puisque ce qui fait le mariage sacramentel, c’est le consentement : la manière dont les époux se disent « oui » l’un à l’autre pour toujours.
Quand Paul écrit, il utilise divers genres littéraires. Notre texte est une parénèse : une exhortation à agir et à agir bien. Il anime le lecteur, suscite sa volonté, son ouverture de cœur et d’esprit pour « faire quelque chose » car la foi engage le chrétien, mais aussi pour faire non pas seulement quelque chose, mais pour faire le bien, et peut-être tout le bien possible : ce que Dieu veut de chacun d’entre nous. Nous savons tous qu’il y a mille façons de faire le bien aux autres et autour de nous, mais il nous faut choisir : dans ce but, il faut des critères. Et le chrétien peut-il ou doit-il faire quelque chose de spécial ? Une parénèse, c’est une exhortation à faire le bien en réponse à ce que Dieu a fait pour nous. « Je vous exhorte » : le verbe parakaleo signifie « appeler, prier, supplier » mais aussi « encourager, consoler, réconforter ». Et tous les chapitres précédents ont montré la grandeur de Dieu par sa bonté et sa miséricorde. A la miséricorde de Dieu devrait correspondre un « oui » de l’homme, une « offrande » de lui-même. Il s’agit de passer à l’action. Et Paul de nous appeler tous « frères » : nous sommes égaux devant la miséricorde de Dieu, devant sa grâce. Nous sommes frères car nous appartenons à la même communauté ecclésiale.
Le premier verset donne le ton : il nous indique l’axe essentiel. Il nous dit, de fait, ce qu’est l’action du chrétien, sa morale. Faire le bien, c’est l’acte liturgique par excellence : c’est ce qui fait honneur et plaisir et gloire à Dieu. Quand on fait le bien, on ressemble à Dieu, on se retrouve comme aux premiers jours de la Création où après chaque journée, Dieu voyait « que c’était bon ». Voyons ce point.
L’invocation est la suivante : « au nom de la miséricorde de Dieu ». Cette miséricorde est une qualité propre de Dieu. Dieu ne peut pas être sans miséricorde et tout être vivant, particulièrement tout baptisé, en a fait l’expérience. Nous avons été couverts par le manteau de la miséricorde. Dans la vie concrète, l’amour qui va jusqu’au bout, expérimente cette réalité pour soi, et pour autrui : comment redonner vie à une relation sans faire œuvre de miséricorde ? Comment aimer ses enfants sans leur pardonner leurs bêtises ? L’amour grandit sous les feux de la miséricorde et il faut une grande liberté de cœur, d’affectivité, et d’intelligence spirituelle pour reprendre le chemin à deux, ou à plusieurs. Or Paul nous rappelle notre grâce baptismale : la manière dont Dieu nous a sauvés et placés en son Eglise, dans son cœur. Le terme précis semble être le suivant : les sentiments de pitié : pour souligner que cette miséricorde n’est pas une idée abstraite mais un ensemble de manifestation de la tendresse divine dans la vie humaine.
Paul nous demande de nous « offrir » : se mettre à la disposition de, au service de. La forme même du verbe nous indique un acte ponctuel, durable, définitif. De quoi s’agit-il ? Il ne s’agit pas seulement d’offrir un cadeau, un objet, quelque chose d’extérieur à nous-mêmes, comme « interchangeable », mais d’offrir sa propre personne, son être même. Et ce point est confirmé par le vocabulaire utilisé : « offrir vos corps ». Chacun de nous est chez lui, en son corps. Chacun de nous habite son propre corps. Il est difficile de se trouver « ailleurs », d’émigrer hors de soi ! Se donner en son corps, c’est exercer sa liberté, car la liberté n’existe pas sans notre corps. Toutes nos relations passent par notre corps : accueil, refus, sourire, cadeaux supplémentaires (ex. : les chips des enfants), les câlins, les gestes de tendresse. Ainsi l’offrande dont il s’agit est de grand prix : elle n’est pas extérieure à nous-mêmes : elle engage notre liberté : toute notre personne. Nous savons – et Paul utilise aussi ce mot dans d’autres sens – que le mot corps peut signifier un « corps de mort », un « corps de péché ». Le corps ici est le « temple » qu’est la personne. De plus, il est au pluriel : Paul vise des corps qui sont ensemble, qui forment « corps », qui font naître ou grandir une communauté (une équipe Notre-Dame par exemple !). Paul s’adresse à une communauté et cette communauté doit s’unir dans le sacrifice de chacun. C’est vrai de toute communauté : a fortiori d’une famille et d’un couple.
On ne se donne pas par morceaux dans le mariage. On se donne tout entier, même si ce don entier doit se renouveler, se faire à nouveau chaque jour. Le contenu de la promesse est clair et exigeant : il concerne toute la personne. Il ne s’agit pas de n’importe quel type de contrat qui porte sur un « objet » particulier. L’offrande à l’autre est entière. C’est vrai dans le mariage, mais c’est vrai d’abord pour la vie chrétienne. Vous tous qui avez été baptisés en Christ, vous avez revêtu le Christ », dit saint Paul : « vous ne vous appartenez plus à vous-mêmes ». C’est une caractéristique de la foi qui aime : elle s’abandonne tout entière au Seigneur. Cela prend parfois du temps d’actualiser ce don de soi, mais c’est le propre de la liberté chrétienne : elle ne reste pas à la superficie de la personne, elle engage la personne entièrement même à travers de petites choses. Et même, sans cet abandon et cet exercice de la liberté, l’être humain ne peut pas vraiment être libre ou se trouver lui-même, trouver son identité.
Les termes précis sont « s’offrir en sacrifice vivant, saint et agréable ». Il nous semble être dans un contexte cultuel : offrir un sacrifice. Et pourtant l’exercice de cette liberté qui s’offre se fait dans la vie ordinaire. Ainsi nous est indiqué le vrai sacré chrétien : tout peut et doit être remis librement au Seigneur. Toute matière, par la liberté personnelle, peut être un « agréable encens » : à cette lumière nous comprenons l’importance de tous les actes bons dans la vie conjugale et familiale. Depuis les services de la table et de la vie commune, à la prière, en passant par les gestes de tendresse et l’exercice de la sexualité. La liberté peut s’exercer dans tous ces domaines et tendre vers le Créateur. L’histoire du salut est le lieu du sacré : de ce qui est offert à Dieu, rendu par amour au « Seigneur et Maître de toutes choses ».
Le mot « sacrifice » ne concerne pas ici les différents rituels juifs offerts par les prêtres au nom du peuple. Paul s’intéresse à la matière du sacrifice. Il ne s’agit plus d’un couple de tourterelles ou d’agneau, mais de la personne même. Il n’y a plus d’intermédiaires, de marchandises : le sacrifice est « vivant, saint et agréable à Dieu ». Il est une « relation vivante ». C’est l’amour qui me plaît, dit le Seigneur, et non le sacrifice. C’est donc la manière dont la liberté personnelle se livre aux autres et à Dieu qui compte : ce qui est vivant, c’est ce qui correspond à la volonté de Dieu : à ce pourquoi il nous aime, il nous a créés, il nous a sauvés. L’enjeu est de taille. Voilà pourquoi nous sommes libres : pour nous offrir, et nous rendre à Dieu par amour, selon sa volonté et dans les circonstances qui sont les nôtres.
Les trois qualificatifs sont explicites : se donner, c’est pour rester en vie, pour donner la vie. La liberté qui s’offre, vit ou revit. Ce qui est offert, c’est un sacrifice « saint » : qui plaît à Dieu, qui lui correspond, qui tend vers Lui. Ce que nous offrons est saint parce que nous l’offrons à Dieu. Ainsi, notre sainteté est-elle dépendante de celui qui est le seul Saint. Si on parle de « sacré », on pourrait paraphraser, ce qui est « sacré », c’est ce qui ressemble à Dieu ou que nous lui offrons. Ce n’est jamais purement l’objet matériel (l’encens, les sacrifices humains, l’or…).
Dans cette ligne, les adjectifs « agréable et raisonnable » visent aussi celui à qui l’on s’offre. Faire ce qui est « agréable » à Dieu : ce qui est « juste et bon » disons-nous dans la préface eucharistique : ce qui lui convient. Ces deux adjectifs qualifient le culte que Paul préconise. Paul donne d’ailleurs un sens nouveau au mot « culte » : ce n’est plus un acte isolé qui est décrit, c’est toute la personne et toute la vie des fidèles qui est englobée dans cette offrande sacrificielle : toutes les activités peuvent témoigner, par la liberté de l’acte d’offrande, du don total de soi, une fois pour toutes, du Christ en croix (Rm 6,10). Le terme « raisonnable » est intéressant. Il ne s’oppose pas à la créativité de l’amour, aux folies des élans de l’homme et de la femme, ou aux nouveautés des affinités : en grec, on parle de logikè. Au fond, cela signifie « cohérent ou conforme à la Parole et/ou à la raison ». Ce culte raisonnable dont il s’agit, n’enlève rien à l’affectivité et à l’engagement de tout homme, mais il est opposable surtout à un culte formel (extérieur), à un régime de l’obligation. Revenir au culte véritable, c’est rendre à Dieu amour pour amour : et le faire dans toute sa vie. On le voit, l’exigence chrétienne est grande. Il n’y a pas de no mans land où Dieu serait absent et où notre liberté ne pourrait pas s’accorder avec sa liberté, c.à.d. avec sa volonté d’amour bien concrète, qui concerne notre histoire de couple et notre famille.
Ainsi la suite du texte va expliciter cette manière de vivre dans le monde sans être du monde : le chrétien est un homme libre parce que libéré par Dieu. Ainsi par l’intelligence, la mémoire et la volonté, chacun de nous est transformé et est rendu capable de savoir ce qu’il convient de faire pour faire ce que Dieu veut. Cette volonté de Dieu est une volonté d’amour. Elle s’exprime sous la forme d’un appel : la liberté chrétienne consiste à répondre à cet appel qui nous mène toujours plus en profondeur dans l’amour de Dieu : trouver et faire « ce qui est bien, ce qui est agréable à Dieu, ce qui est parfait ». Quelques conseils viennent attester le bien fondé de cet appel :
Être dans la mesure (le raisonnable opposé au prétentieux) : la folie de l’amour doit rester humble et sobre dans la vie ordinaire et dans les décisions à court et à long terme.
Etre dans le corps du Christ (dans l’Eglise) et savoir quelle partie du corps nous formons : rester fidèles nos dons et charismes, à notre mission propre, tels que nous sommes. L’image du corps est belle car elle nous montre que si nous sommes égaux, nous ne sommes pas en train de faire la même mission dans le même corps. Les dons sont différents. Si la liberté y consent, nous faisons ainsi le bien de tout le corps du Christ et de sa tête, quand nous faisons le bien qu’il nous revient de faire. Nous évitons ainsi l’esprit de comparaisons : entre familles, entre couples, entre états de vie. Mais l’exhortation de Paul est la suivante : il nous faut bien connaître le don reçu, pour l’exercer sans peur et sans relâche : au diable la tiédeur.
La vérité de l’amour est de rester dans la vérité de ce que nous sommes et de l’appel reçu. C’est dans cette mesure que nous rendrons vraiment gloire à Dieu : que nous lui rendrons un culte.