HOLLANDER-LAFON M., Quatre petits bouts de pain. Des ténèbres à la joie, Paris, Albin Michel, 2012.

vendredi 11 octobre 2013
par  Alain Mattheeuws

HOLLANDER-LAFON M., Quatre petits bouts de pain. Des ténèbres à la joie, Paris, Albin Michel, 2012.

HOLLANDER-LAFON M., Quatre petits bouts de pain. Des ténèbres à la joie, Paris, Albin Michel, 2012, 12 x 20, 147 p., dans NRT 135/n°4 (2013) 642-643.

« Ce livre n’est pas un témoignage sur la Shoah, mais une méditation sur la vie. Une méditation non sur la mort, mais sur la vie. Et sur le passage possible de l’un à l’autre » (p.11). A seize ans, en 1944, l’auteur, juive hongroise a été déportée à Auschwitz-Birkenau où sa famille a péri. Le livre témoigne, après un long moment de sidération, de silence, et d’incompréhension, d’une renaissance : le « baluchon » de son être, plein de paroles, est appelé à s’ouvrir et à s’offrir à qui l’écoute avec cœur (p.80). La mort, dans une vie humaine, n’a pas le dernier mot. L’avant-propos de l’éditeur explicite bien le projet du livre. Une notice historique nous situe la personne qui médite pour nous. Le titre est évocateur des « quatre petits bouts de pain données à l’adolescente par une femme mourante dans le camp » (p.11 et p.73). D’autres petits gestes d’humanité au cœur de l’enfer montrent l’importance d’une communion qui passe par le soin du corps, l’ordinaire de la parole et du geste (p.34 : les « gouttes d’eau »). Ainsi le poids de nos vies acquiert-il une densité d’éternité et ouvre-t-il à une transcendance qui n’est pas toujours accessible à nos yeux : et pourtant « le mouvement des nuages dans le ciel d’Auschwitz » peut mener à l’espérance (p.11).
Une partie du livre évoque « les chemins du temps » : thèmes liés à des événements au camp. Cette relecture paisible est forte. La deuxième partie évoque le cheminement des « ténèbres à la joie ». De part et d’autre, on sera attentif au poids des mots, aux images poétiques simples, aux questions du sens. La question de Dieu n’est pas esquivée : elle laisse aux libertés le temps de réfléchir : « mon ciel intérieur est variable, sans cesse en mouvement vers le Nom » (p.110). L’identité juive de l’auteur n’est pas un obstacle au témoignage, pour elle ni pour nous. Au contraire, elle ouvre un chemin du sens. Ce que l’auteur a fait avec des centaines de jeunes dans le dialogue scolaire est là pour l’affirmer en même temps que sa méditation. Sobriété, effacement, joie forte qui luit dans les ténèbres de la vie, poésie de la langue mais aussi du cœur profond : on ne reste pas insensible devant les tableaux contemplés et qui imprègnent respectueusement celui ou celle qui lit. La vraie mémoire donne « vie », par écrit, par oral. Mais il faut d’autres frères et sœurs pour écouter avec étonnement, estime, paix : c’est ce qu’a vécu l’auteur, c’est ce que le lecteur peut faire.
L’homme est capable du pire : nous le voyons souvent ou nous le gardons en mémoire. Mais le meilleur existe en lui. Ainsi une telle méditation est-elle un acte de foi. Si la joie est possible dans de telles obscurités, c’est peut-être une attestation de l’existence de Dieu, en tout cas une preuve que l’homme passe l’homme.

A.Mattheeuws s.J.