Homélie IET : Is 7,10-16 ; Ps 23 ; Lc 1,26-38

le 20 décembre 2013
vendredi 3 octobre 2014
par  Alain Mattheeuws

Le 20 décembre 2013 (Homélie IET : Is 7,10-16 ; Ps 23 ; Lc 1,26-38)

Le pape François dans Evangelii Gaudium rappelle une parole de saint Pierre Favre et dit : « le temps est le messager de Dieu ». Expression curieuse qui nous met directement sur le sens de l’histoire, sur l’importance de la liberté humaine dans l’histoire, sur le fait incontournable et inoubliable que Dieu est présent dans notre temps. Il l’a voulu. L’absolu librement a plongé dans la relativité de l’espace-temps qu’il avait lui-même créé. Cette « kénose » divine : cette entrée dans les oubliettes de l’histoire : à Nazareth, dans une grotte, dans le sein d’une vierge. C’est une décision libre et souveraine. C’est aussi une décision qui donne à penser et donc qui nous révèle quelque chose de son grand mystère de Créateur et de Sauveur de l’univers.
Nous avons besoin de signes pour vivre, être sûr du respect et de l’amour des autres, être sûr de notre situation socio-économique, être sûr de notre vocation dans l’Eglise et dans le monde. L’acuité de nos observations fait souvent défaut car ou bien nous ne voulons pas tenter Dieu en lui demandant ce que nous espérons secrètement mais qui ne nous semble pas juste (comme Achaz), ou bien nous demandons des signes spectaculaires ou massifs, faciles à interpréter, des miracles plus que médiatiques, ou bien nous ne prenons pas le temps d’observer ce que nous vivons, ou bien nous ne parvenons pas à décrypter les aspects paradoxaux des motions spirituelles que nous vivons. Car nous peinons, sans l’Esprit saint, à interpréter le paradoxe de toute intervention de Dieu dans notre histoire, dans l’histoire des hommes et de nos communautés. La foi a toujours quelque chose de paradoxale : de surprenant car la logique divine dans nos vies est pleine d’imprévue. Il faut une fameuse dose d’humour, de confiance, de simplicité, de gracieuse liberté pour accueillir l’ange qui vient de Dieu pour nous éclairer sur notre mission. C’est ce que Marie fait admirablement.
Le pape tient aussi dans le même texte une affirmation curieuse : « le temps est supérieur à l’espace ». On le voit : il n’est pas tout à fait kantien. Que veut-il dire sinon que le temps nous échappe souvent : le temps de nos sociétés, le rythme du TGV, la neige qui vient ou pas, notre désir de conversion, notre propre histoire personnelle, nos désirs de sainteté. Nous n’avons pas ou peu de maîtrise. Il faut « faire avec ». Il faut se laisser dessaisir et prendre patience. Nous connaissons en théorie la patience de Dieu, mais il nous faut en faire l’expérience. Et pour des hommes qui n’ont pas d’enfants et surtout qui ne peuvent pas en porter pendant 9 mois, la perspective du temps est différente et le plus souvent doit être sauvé, redimensionnée, ouverte à nouveau sur l’infini de l’éternité. Ainsi Noël qui approche est un kairos favorable pour ouvrir une nouvelle fenêtre dans nos vies spirituelles : s’ouvrir au silence de l’annonce à Marie, au bruissement silencieux de l’ange, aux paroles intérieures qui nous ont été transmises, au carrefour merveilleux de nos libertés humaines.
Car enfin, « celle qui est comblé de grâce », celle qui ne comprend pas tout mais qui est ouverte à l’infini de son Créateur, celle qui a le cœur sur la main, celle qui est vierge par amour : marie a dit « oui ». Ce « oui » secret, discret, sobre, offert dans l’intimité d’un dialogue de prière dialogué est un « oui » décisif. Le « oui » de Marie entre en résonnance avec le « oui » trinitaire : Dieu veut sauver l’humanité et il est décidé à en payer le prix en la personne de son logos qui veut venir parmi les siens. Le « oui » de Marie est de consentir à l’action de Dieu. Ce « oui » honore Dieu, lui ouvre toutes les portes de l’histoire des hommes pour un salut qui possède une puissance infinie
Aimer Marie, méditer et admirer la gratuité de sa réponse au messager divin, c’est vouloir faire comme elle : dire « oui » à cette volonté divine. Nous ne sommes pas des baptisés formatés pour des projets communautaires, apostoliques ou ecclésiaux : nous sommes des enfants libres, appelés à aimer à la mesure de ce que Dieu nous propose. Nous aussi, nous avons dans la patience de nos vies et de nos journées, des visites spirituelles et des annonces divines : plongeons donc dans la patience pour les accueillir, les discerner, et y consentir paisiblement. Nos « oui » ne sont jamais loin du « oui » de Marie. Si nous voulons gagner en assurance spirituelle et en force de réponse, nos « oui » sont appelés à se blottir dans le « oui » de Marie, dans les « oui » de l’Eglise. N’ayons pas peur du temps qu’il faut pour dire « oui » et pour laisser le fruit de cette « élection » prendre toute son ampleur. L’impatience tue la joie de l’annonce et surtout le fruit de toute grossesse. La patience est une expression du consentement au plan de Dieu. Rien de grand ne surgit dans la précipitation ni dans le spectaculaire, mais ce qui est précieux naît de la liberté humble, consciente et ouverte à l’instant de Dieu.
Les petits enfants, disent les psychologues, ont une période d’opposition. Ils s’affirment en disant « non ». C’est même parfois amusant et caricatural. Mais à l’origine et à la fin de nos vies, c’est par le « oui » que nous nous trouverons et que nous entrerons au ciel, dans l’amour. Consentir, c’est dire « oui » à un désir de Dieu que nous reconnaissons et dont nous voyons en partie toute la grandeur, toute la gloire, toutes les conséquences. Nous répondons toujours à une venue de Dieu vers nous. Il nous tend les bras : dans l’intimité du cœur, dans la pauvreté d’une crèche, dans la simplicité d’une vie donnée. Dieu nous précède dans l’annonce des signes, dans l’expression de sa volonté, dans sa naissance. Il ne nous reste plus qu’à marcher vers la crèche dans l’espérance de le voir, de le contempler, de l’adorer.

Alain Mattheeuws s.J.