Homélie Fête de saint Ignace 2014

1 Rois 19,9.11-15 ; psaume 1 ; Philippiens 38-14 ; Jean 1,35-39
vendredi 3 octobre 2014
par  Alain Mattheeuws

Fête de saint Ignace 2014
Textes : 1 Rois 19,9.11-15 puis psaume 1 ; Philippiens 38-14 ; Jean 1,35-39
La vie d’un homme est une parabole de l’action divine dans notre histoire. Toute vie est comme un sacrement d’une présence particulière de Dieu. Ignace nous offre des traits extraordinaires de sainteté, de désirs absolus de la rencontre avec Dieu, d’une intelligence pratique, féconde, apostolique, au service de ses frères et de l’Eglise de son temps. Grâce à la parole de Dieu qui est pour nous aussi aujourd’hui et grâce à son intercession, nous pouvons aspirer « aux dons les meilleurs » et parfois « contre toute espérance » croire que Dieu agit en nous, avec nous, pour nous dans le concret de notre existence, dans nos familles, nos communautés, vos vies de solitude.
Comme tous les saints, Ignace nous dit « qui est Dieu » et « comment il agit » dans sa création en l’aimant et donc en la sauvant. Car seul l’amour sauve ce qui nous semble perdu ou sans valeur. Seul l’amour nous ouvre les yeux sur l’essentiel et sur ce que nous avons et pouvons faire librement. Peut-être pourrions-nous retenir 4 pistes offertes par sa vie.
1. « Tiens toi devant le Seigneur car il va passer »
Comment reconnaître la présence du Seigneur ? Pour Ignaki, la personne du Christ est le centre de l’existence. Ignacio est un converti. Il a mesuré le poids de ses péchés, de sa course aux mondanités et aux honneurs illusoires, de sa vaine ambition et de son carriérisme. Après sa conversion, il s’émerveille d’être en vie, pardonné et sauvé. Par contraste, il éprouve que sa vie est une preuve de l’existence de Dieu, comme quelqu’un qui s’en est sorti d’un grave accident ou d’une forte addiction. C’est dans la rencontre avec le Christ vivant, dans ses « mystères » et dans sa prière, dans sa personne incarné et face à la croix qu’Ignace mesure la distance qu’il y a entre lui et le Fils de l’homme. Il ne sacralise pas cette « distance » : il loue simplement le Seigneur d’être venu à lui !
Comme Elie, il imaginait la grandeur de Dieu présente dans un ouragan, fort et violent, dans un tremblement de terre, dans le feu, mais comme le prophète, il le pressent finalement dans le murmure d’une brise légère. Si Dieu n’est pas d’abord dans le spectaculaire et ce qui nous dépasse, chacun de nous, dans notre faiblesse et l’ordinaire de nos vies, nous pouvons le rencontrer et faire alliance avec Lui. N’a-t-il voulu vivre comme nous, dans notre humanité ? N’a-t-il pas voulu prendre la dernière place et parfois nous la partager par grâce ? L’amour du Christ est tout puissant, mais cette puissance est observable : elle est aussi à notre portée. Elle nous touche le cœur pour que notre cœur puisse s’émouvoir et répondre librement à tout le ressenti d’une prière, d’une rencontre, d’un service, d’un témoignage à rendre. Le Seigneur connaît chacun de nous par son prénom : parmi les milliards d’êtres humains sur la terre, depuis les origines, Ignace nous communique sa conviction qu’il existe entre « chaque créature un lien immédiat avec son créateur ». Aucun d’entre nous n’est un inconnu ni un étranger dans la relation avec Dieu.

2. « Viens et tu verras »
Ignacio n’est pas un saint triste même si son énorme correspondance et sa vie attestent d’une radicalité et d’une exigence qui parfois nous interpellent ou nous font peur. C’est un actif intelligent, ouvert aux inspirations de l’Esprit : un charismatique comme tous les saints. Mais si l’amour est inventif et créatif, s’il peut trouver des expressions multiples pour s’exercer, s’il ne s’épuise jamais dans l’ordre de la charité qui « nous presse » dit saint Paul, cet amour immense, qui a pour Ignace des dimensions universelles et éternelles, cet amour immense doit cependant « chercher et trouver » pas à pas la volonté de Dieu. « Que dois-je faire pour le Christ » ? Telle est une des questions qui revient souvent dans le dynamisme des exercices spirituels. Ignace, non seulement, est un chercheur de Dieu et un assoiffé de l’absolu, un homme aux désirs les plus fous, mais il est un témoin pour nous d’un mode d’agir de Dieu. Il convient de s’exercer à ce mode d’agir. Ignace est surtout l’homme par lequel nous savons qu’il est possible d’entrer dans le cœur de Dieu et de correspondre seulement et uniquement à ce qu’il veut. Comment connaître la volonté de Dieu, sinon en lui demandant de l’exprimer et en nous mettant à l’écoute de son désir ?
Dans l’histoire de l’Eglise et de la spiritualité, Ignace est le témoin d’une confiance radicale : l’homme, par grâce et librement, peut accéder au sens de sa vie. Il ne peut d’ailleurs se trouver pleinement que dans ce dialogue intime et personnel avec Son Seigneur. Dieu parle et dit ce qu’il veut de nous. Il le fait souvent sur le mode de l’appel. Toute la Bible résonne de l’élection de Dieu pour son peuple et pour ses prophètes : dans le corps qu’est l’Eglise, la vie apparaît quand Dieu appelle et convoque nos libertés à le suivre : à nous donner joyeusement. Cela nous est possible non seulement en observant les commandements, mais en plongeant dans l’infini des béatitudes.
Dieu nous comble simplement par la conscience qu’il nous donne de faire ce qu’il nous demande de faire. Bien sûr, il faut bien le comprendre, l’interpréter, l’actualiser. Ce type d’obéissance est une résonnance spirituelle profonde entre deux libertés qui se connaissent, s’estiment, et arrivent à s’aimer. L’obéissance spirituelle est ouverture à l’altérité du Créateur qui, en nous respectant, nous donne de nous donner entièrement, dans de petites comme de grandes choses. Quelle paix de faire ce que Dieu veut et non pas ce que nous rêvons ou ce que nous voulons de manière indépendante et autonome ! Quelle joie de savoir par l’intelligence et la volonté que nous faisons plaisir à Dieu et nous lui faisons du bien en découvrant et en réalisant cet appel sur nous. Ce qui se vit dans un couple, se vit aussi dans la relation de chaque baptisé avec le Sauveur de l’univers.
Nous avons besoin de Jean-Baptiste pour être guidés vers « l’Agneau de Dieu ». Nous avons alors l’audace de suivre le Christ depuis notre baptême et de chercher où il demeure. Et nous avons la joie de recevoir une réponse : « Venez et vous verrez ». Cette réponse de Jésus à ses premiers disciples n’est pas rigide, mais dynamique : elle nous met en route. Elle nous permet de rester en présence et en communion avec le Christ. Nous savons ce que nous faisons et nous savons que nous pouvons rester avec lui : nous exerçant à faire sa volonté. Comme le souligne le pape François, n’est-ce pas une des clés du bonheur ?

3. Une passion pour le Christ Jésus, mon Seigneur
Dès lors, comme pour Paul, « tous les avantages que j’avais autrefois, je les considère comme une perte à cause de ce bien qui dépasse tout : la connaissance du Christ Jésus, mon Seigneur ». Nous faisons l’expérience du jeu des passions : elles traversent les vies, les nations, les activités culturelles pour le meilleur et pour le pire. Pour Ignace et pour Paul, l’homme est un être de désir : fait pour « respecter, servir et louer Dieu notre Seigneur ». Comment la force d’une passion peut-elle servir le salut du monde, le nôtre et celui de ceux et de celles qui ne connaissent pas encore le Christ ? Se centrer sur l’essentiel, c’est renoncer à ce qui est accessoire. Accomplir sa mission, c’est renoncer à prendre en charge d’autres responsabilités. Nos libertés sont toujours convoquées à vivre de la sainteté même de Dieu. Mais il ne s’agit pas d’utiliser un kit complet d’évangélisation ou de vie chrétienne. Dieu ne nous formate pas tous comme des clones : il nous rapproche tous du cœur du Christ pour y recevoir la conscience de notre place dans le plan de Dieu. Se rapprocher du Christ au point, dit saint Paul, de considérer tout comme des balayures, en vue de jouir du seul avantage : la connaissance et l’identification au Christ mort et ressuscité. Cette intimité avec Dieu est la matière de nos passions. Si l’on connaît d’expérience ce qu’est la passion amoureuse, les passions sportives et culturelles, on peut mesurer combien nous pouvons aimer le Christ avec démesure : pour lui, pour lui rendre gloire. Ainsi le nom de Jésus est-il un nom aimé, prononcé régulièrement par Ignace et ses compagnons. Ainsi chacun de nous pouvons-nous murmurer ou témoigner de la puissance de ce nom.
L’acronyme Jesus Hominum Salvator (HIS) “nous rappelle constamment une réalité que nous ne devons jamais oublier : la place centrale du Christ pour chacun d’entre nous et pour toute la Compagnie, que saint Ignace voulut précisément appeler « de Jésus » pour indiquer le point de référence (…°. Le Christ est notre vie ! A la place centrale du Christ correspond aussi la place centrale de l’Eglise : ce sont deux feux que l’on ne peut séparer ; je ne peux pas suivre le Christ sinon dans l’Eglise et avec l’Eglise » (homélie du pape François aux jésuites en 2013).

4. La puissance de sa résurrection dans la mission
Il s’agit de « poursuivre notre course pour saisir » la profondeur de cet amour de Dieu et de cette puissance de la résurrection. La vie que le Christ nous offre est une vraie vie : abondante, pleine de surcroît de joies et de peines en nous et autour de nous. Cette vie n’est pas que biologique : elle est théologale. Elle est vie en Dieu. Nous recevons petit à petit la capacité de « voir l’action du Créateur en toutes choses » et de considérer aussi « toutes créatures en lui ». Ainsi surgissent pour Ignace et pour chacun de nous des missions qui nous dépassent : aider les âmes, prendre soin des autres comme un bon berger peut le faire (les pauvres, les petits et les malades), offrir et recueillir les grâces des sacrements de l’Eglise et leurs magnifiques effets. Servir le seul Seigneur et l’Eglise son Epouse. En signe d’ouverture à la grâce dans cette eucharistie, laissons résonner en nous ces questions d’Ignace dans les exercices face au Christ : « qu’ai- je fait pour Lui ? Que dois-je faire encore pour le Christ ? L’appel de Dieu est encore et toujours actuel pour chacun de nous. N’ayons pas peur d’y répondre.