POURQUOI L’EGLISE S’INTÉRESSE-T-ELLE À LA FAMILLE ?

L’Alouette n°284-285 (2014) 9-11
samedi 6 décembre 2014
par  Alain Mattheeuws

La famille a présenté depuis des siècles des modèles variés d’organisation, d’expressions éducatives, de responsabilités sociales et d’évolutions culturelles. A une même époque, pour les chrétiens, suivant leurs cultures, des manières différentes de vivre et de s’organiser en familles ont toujours existé. L’intérêt de l’Eglise pour la famille n’est pas de constituer ou de reconstituer un modèle parfait, occidental, et unique pour toutes les nations et les cultures dans lesquelles l’Evangile a pris racine. Il ne s’agit pas d’abord de « militer » pour la famille, mais si, à certaines époques et dans certains pays, les chrétiens se trouvent en première ligne pour défendre l’originalité de la relation conjugale et parentale, c’est qu’ils y perçoivent un enjeu pour la présence et la manifestation du dessein de Dieu dans l’histoire humaine.
Plus profondément, l’Eglise aime et prend soin des familles parce qu’elle y reconnaît une présence particulière de Dieu (1) et qu’elle découvre aussi, comme Eglise, qui elle est et comment grandir à travers les missions variés du sacrement de mariage (2).

1. Une présence particulière de Dieu
A lire les saintes écritures, nous comprenons qui est Dieu à travers ses manifestations, sa manière de parler aux hommes, de participer aux événements des peuples. L’Ancien Testament atteste que Dieu s’est choisi un peuple. Il l’a fait pour dialoguer avec lui et pour en faire un témoin de son amour pour toute l’humanité. « Ton époux, ton créateur », dit le prophète Isaïe (54,5). Cette histoire sainte se comprend à travers les multiples alliances que Dieu a faites avec son peuple. Et ces alliances ont des traits conjugaux : Dieu se dit avec des mots de l’amour humain. Dieu dit qui Il est à travers les réalités de la génération humaine et des alliances entre l’homme et la femme. Comment savoir qui est Dieu ? Ce qu’il veut ? Ce qu’il nous promet ? Ce qu’il fait ? Sinon à travers sa parole qui dit et fait ce qu’il veut. Ce type de présence de Dieu – cette révélation – n’est pas une idée ni un concept. Dans l’Ecriture, c’est toujours à travers des actes et des événements : la naissance d’Isaac, celle de Samuel, les cris de la douleur amoureuse du prophète Osée, l’amour fidèle d’Elisabeth et de Zacharie. Dieu se révèle : il dit ce qu’il est et comment il nous est présent, non pas de manière extérieure à notre monde relationnel, mais au contraire à l’intérieur des alliances et des refus d’alliance que nous lui opposons. Ainsi dès les premières pages du récit de la création (Gn 1 et 2), la description des relations entre l’homme et la femme nous témoigne - et devrait mieux le faire dans notre monde de péché -, de la bonté de Dieu, de sa manière de traiter ainsi toute la création et chaque personne en particulier. Comment croire que Dieu est amour s’il ne nous le dit pas au cœur dans une relation immédiate avec lui, mais aussi s’il ne nous le montre pas explicitement dans les couples et les familles que nous côtoyons ? La dignité des relations hommes-femmes, la fécondité des couples attestent d’une présence du créateur et de sa bonté envers nous. Que le monde apparaisse « cassé », « défiguré » par de nombreuses trahisons ou péchés, nous montrent en creux ce à quoi nous aspirons : trouver Dieu proche de nous, le comprendre, le voir agir dans nos couples et nos familles. Dieu se révèle ainsi proche de tout homme dans cette « figure » privilégiée de l’alliance conjugale et parentale.

2. La joie de l’Eglise
L’Eglise voulue par Jésus Christ est une communauté de témoins d’un amour sauvé, élevé, fortifié par le don pascal du Fils de Dieu. Si l’amour est souvent trahi, nous avons l’assurance en Christ qu’il est sauvé et qu’il est fort « plus fort que toute mort » (Ct 8,6). Le mariage est un sacrement : un geste et une parole du Christ qui transforment tout amour et lui donnent un caractère d’éternité. Le mariage est pour l’Eglise un lieu où la foi, l’espérance et la charité des époux peuvent naître, grandir et se communiquer. Chaque couple est uni intimement au Christ. On pourrait dire comme saint Paul, que tout amour se « loge » dans la relation du Christ et de son Eglise (Ep 5,31). Ainsi voir un jeune couple, c’est voir naître comme une « mini-Eglise » : un mystère concret de cet amour de Dieu dans l’histoire. Jésus est présent dans le « oui » de l’époux à l’épouse. Il reste présent dans leur vie quotidienne et dans cet amour qui les unit et les rend féconds.
Le Concile Vatican II a parlé du mariage comme d’une « église domestique » : une communion de personnes, de vie et d’amour, qui a son intimité, son centre, son foyer lumineux dans le Christ (Gaudium et Spes n°48). Ainsi les époux sont-ils comme « consacrés » (GS n°48,2) dans ce sacrement particulier : ils ont des dons et des grâces spécifiques qui leur permettent de « dire Dieu » aujourd’hui, pour les hommes et les femmes de notre temps. La mission de l’Eglise, sa vie et sa croissance, sont ainsi assumées de manière vivante et gracieuse par les couples et les familles qui vivent de leur sacrement. L’Eglise ne grandit pas et ne témoigne pas seulement par des discours, mais dans la vie et le témoignage de ces « cellules » de baptisés qui disent que Dieu est bon, qu’il est source de tout amour, qu’il est don et pardon. Ainsi dans ce lieu se trouvent unis de manière personnelle de nombreux enjeux : la vie, l’amour, la sexualité, la mort, le service de Dieu, de l’Eglise et du monde. On pourrait même parler de monastères modernes où la prière et l’action se trouvent à nouveau réunies pour rendre gloire à Dieu. Bien sûr, aucune famille n’est parfaite ni silencieuse… mais chaque famille est appelée à témoigner que le Seigneur est venu pour que nous « ayons la vie, et la vie en abondance » (Jn 10,10).
L’Eglise prend conscience du trésor qu’est le sacrement de mariage et de toutes les richesses qu’il contient dans la variété des couples et des familles qui portent « du fruit en abondance ». Elle y attache beaucoup d’importance car elle fait mémoire d’abord de la manière dont le Fils de Dieu, le logos (Jn 1), est né dans une famille et y a grandit. Elle voit avec pertinence tous les dangers qui menacent et fragilisent les relations conjugales et familiales, Elle pressent que sans le couple et la famille, une part du mystère de Dieu ne pourrait plus se dire dans le concret de nos existences. Comment voir Dieu dans nos histoires humaines si de petites églises venaient à disparaître ainsi en grand nombre ? La famille est une lumière douce et forte d’une présence active de Dieu dans nos vies concrètes. Liturgiquement, après les consentements, les époux posent un acte important ensemble : ils prient. Ils disent ainsi leur mission commune et fondamentale. Ils ont tous une mission de prière pour l’Eglise et pour le monde, là où ils sont, tels qu’ils sont. C’est aussi leur joie et leur gloire comme pour tous les baptisés.

Alain Mattheeuws, jésuite
Professeur à la Faculté de Théologie jésuite de Bruxelles, IET


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