L’Evangile de la miséricorde avec Saint Luc

dimanche 19 juin 2016
par  Alain Mattheeuws

La miséricorde a le visage du Fils de l’homme : Jésus-Christ

Le pape François, en ouvrant cette année jubilaire, a ouvert aussi nos yeux et nos oreilles au mystère de la miséricorde. N’est-elle pas à la fois une grâce et des actes précis : œuvres de Dieu et des hommes ? Si « le nom de Dieu est miséricorde » , cela signifie que les expressions de la miséricorde dans l’histoire humaine sont à sa mesure : riches, variées, inscrites dans nos paroles et nos gestes de la vie ordinaire. L’évangéliste Luc souligne cette profusion de grâce qui accompagne la vie et les paroles de la « source » de toute miséricorde : le Christ, fils du Père de toute bonté. Que nous enseigne donc son évangile ? Quelle tendresse suscite-t-il dans nos cœurs ?

Des paraboles ?
Jésus nous instruit à travers ce genre littéraire et nous indique ce qu’est le dynamisme du pardon. Car pour le père prodigue (Lc 15,11-32), l’attente d’un changement dans le cœur de ses deux fils est une attente « patiente » et « passionnée ». Ce dynamisme est dès lors veille et bienveillance, ouverture des bras et du cœur dans la durée. Le temps de l’attente est transformé par la miséricorde « intérieure » qui précède toutes ses futures expressions. Ce temps est incontournable : il est le lieu du salut. Vivre ce temps d’attente, c’est déjà être dans la miséricorde. Au sein de cette attente, l’histoire n’est pas dans une impasse : tout est possible et l’espérance revêt les attentes d’une couleur aimante : c’est un nouvel arc-en-ciel, signe d’une alliance qui survit malgré certaines apparences contraires. Dans l’attente, la justice est dépassée par une miséricorde qui sauve le temps et construit une « nouvelle maison » où les fils pourront vivre en vérité leur relation filiale au Père. La recherche de la brebis perdue (15,3-7) et de la drachme (15,8-10) explicite ce dépassement du « donnant-donnant » et la mise en œuvre d’actions en disproportion d’amour avec la situation concrète. Ces paraboles nous instruisent ainsi sur la nécessaire « remise » des dettes qui accompagne tout mouvement de miséricorde. Cette remise des dettes (voir l’intendant avisé, Lc 16-1-8) est à la fois raisonnable et déraisonnable : elle n’est limitée que par l’élan du cœur et les inspirations de l’Esprit. Ainsi l’aide du bon samaritain est-elle aussi un exemple interpellant (10,30-37) : il nous offre un « visage » concret de cette œuvre de miséricorde que tout homme en son humanité est appelé à offrir à ses frères et sœurs.

Une alternance d’actes et de regards précis
Quand Jésus s’approche de Jean-Baptiste pour entrer dans les eaux du Jourdain (Lc 3,21), il témoigne d’une nouveauté radicale : il se met au rang des pécheurs et se rend solidaire de tous les hommes. Lui qui est sans péché, il a été fait péché et il se fait péché pour nous. Cette attitude n’est pas fusion avec le péché ni avec le pécheur : elle est le chemin intime par lequel la miséricorde entre dans la réalité personnelle de tout homme et dans la condition « brisée » du monde créé. Le don de la miséricorde est une grâce qui touche la nature du créé par la puissance divine du sauveur. Ce don est intérieur à toute liberté et à tout élément du créé : il n’est pas un ajout extérieur. Il est la trame de la création ! Au niveau des personnes, ce don est le « jusqu’au bout de l’amour » qui touche les fils de Dieu aimés et reconnus par Dieu lui-même. Les regards de Jésus posés sur Judas (22,21) ou sur Pierre (22,61) attestent eux aussi, au cœur de la tourmente des lâchetés et des trahisons, combien la miséricorde traverse ces temps de mort. Elle demeure : elle est comme le roc de toute espérance. Elle est une attitude plus forte que toute brisure. Elle prend une forme inattendue et irréversible sur la croix quand surgissent du cœur du Christ les paroles de pardon, de compassion, de vie nouvelle : « Père, pardonne-leur car ils ne savent pas ce qu’ils font » (23,34) ; « En vérité, je te le dis, aujourd’hui tu seras avec moi dans le Paradis » (23,43). Et en confirmation de ces mots, le sang et l’eau issus de son côté après sa mort, sont la preuve que la vie est plus forte que toute violence et péché : cette vie nous est encore et toujours offerte en son Eglise et dans tous les sacrements.

Cette gratuité de la miséricorde est inscrite dans l’intime de la personne du Christ. Elle se dévoile au fur et à mesure que nous lisons l’évangile. Nous savons que le Père est miséricordieux car Jésus nous le dit avec netteté (« Soyez miséricordieux comme votre père céleste est miséricordieux », Lc 6,36) et nous voyons le Christ « être miséricorde » en acte. Il en est le témoin dans cette annonce d’une bonne nouvelle pour tous et dans l’acte précis où il s’offre à tous pour leur salut. Sur la croix, il garde les bras ouverts pour nous signifier que la porte de l’amour du Père reste toujours ouverte pour celui ou celle qui désire revenir à Lui et guérir de toutes les blessures.
Le visage du Christ éclaire nos visages

Quand saint Ignace nous invite à contempler le Christ en ses mystères (exercices spirituels !), il nous offre un chemin non seulement pour l’imiter, le suivre, mais aussi pour devenir « comme Lui » et aimer « comme Lui ». La prière est un chemin de meilleure compréhension du mystère de Dieu et du nôtre : en ce lieu et en ce temps, l’Esprit de Jésus nous modèle à son image. Il nous suffit de répondre à son action. La prière nous rend miséricordieux.
Le Christ est le Fils : il est admirable et sa beauté régénère en nous les capacités d’aimer et donc d’aimer jusqu’à « septante fois sept fois » (Mt 18,21-22). Pour pardonner à notre tour, Jésus nous invite à accueillir son pardon divin en nos vies. Cet amour est le plus souvent au-delà de nos forces et les indications du Christ pour l’amour des ennemis (Lc 6,27-28) insiste sur le fait que nos modes d’aimer doivent être aussi « sauvés ». La réciprocité ne suffit pas dans nos relations humaines (Lc 6,29-35). Nous devons puiser dans ce qui nous dépasse et réside le plus souvent en dehors de nos sentiments naturels. La paix du Christ dans sa passion est un exemple de la force qui nous manque le plus souvent pour porter les injustices et les souffrances subies. Nous sommes appelés à demander avec courage une grâce particulière. Regarder le Christ, c’est découvrir qu’il est le Fils bien aimé et que nous sommes ses frères par adoption. Ainsi notre regard est-il convié à voir dans le visage d’autrui la réalité de sa filiation. Si nous disons « notre Père », c’est que nous sommes tous, par grâce, les fils d’un même père. C’est le fondement d’un appel à nous aimer les uns les autres et à chercher à dépasser tout obstacle à cet amour. Le visage du Christ nous dit notre dignité « fontale » : faire miséricorde, c’est redonner à autrui la vérité de son être filial en redécouvrant sa beauté originelle et en la restaurant dans notre propre regard et dans nos actions vis-à-vis de lui. Faire miséricorde, c’est régénérer l’homme dans ce qu’il est nativement et en éprouver une joie et une paix profondes. Si cette miséricorde est une grâce, c’est aussi parce que seul le Christ peut tirer le bien de toutes les formes du mal qui existent dans le monde et dans le cœur de l’homme.
Le Christ fait miséricorde : il connaît la profondeur du cœur humain et distingue toujours la personne de ses actes. Il nous rend capables de faire comme Lui. Il nous pousse à faire comme Lui (Lc 17,4). Le prochain est celui qui se rend proche d’autrui « en exerçant la miséricorde envers lui » (Lc 10,37). Nous découvrons ensemble les traits de nos visages par le pardon mutuel : nous sommes tous des pécheurs pardonnés par le Christ. A ce propos, l’épisode de la rencontre avec la pécheresse chez Simon le pharisien est éclairant (Lc 7, 36- 50). Les dialogues nous enseignent que la miséricorde est un travail qui engage nos libertés : nous sommes toujours entre le pardon et le péché. Nous sommes appelés, par l’exemple du Christ, à nous mettre, résolument et tels que nous sommes, sous « l’étendard » de la miséricorde. Etre mis avec le Christ et rester à sa suite, c’est clairement vivre un combat spirituel dont l’enjeu est manifeste : avoir un cœur aux dimensions du cœur de Dieu et porter cette assurance que l’amour de Dieu fait tout renaître. Le « printemps » de nos vies est dans cet abandon à cette grâce divine dans l’espérance de porter un « fruit qui demeure » : « montrer beaucoup d’amour » (Lc 7,47).

P. Alain Mattheeuws s.J.
Professeur de théologie morale
et sacramentaire à la Faculté jésuite de Bruxelles.



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