Mariage, don mutuel et sacrement

mardi 6 mai 2008
par  Alain Mattheeuws

Mariage, don mutuel et sacrement

Il n’est pas facile aujourd’hui de parler ni du mariage civil ni du sacrement de mariage car une peur s’est installée sur l’aptitude de l’homme et de la femme à se donner l’un à l’autre pour toujours et à être heureux dans la relation conjugale. Est-il « bon » encore de se marier ? Y-a-il encore un « sens » à se marier ? La société elle-même doute souvent de la profondeur de la relation homme-femme et valorise d’autres types d’associations humaines (le Pacs, les unions libres) qui tendent à relativiser l’importance du mariage pour le bien commun de tous. Dans nos cultures, la relation sexuelle n’est plus inscrite clairement au cœur d’une promesse : elle devient une des expressions « ordinaires » de l’amour et de l’amitié. Elle se vit le plus souvent sans lien explicite avec la génération des enfants. Ces difficultés à rendre compte positivement de l’insaisissable différence entre l’homme et la femme et de l’unité des significations unitive et procréative dans l’acte conjugal sont des défis majeurs à la doctrine sacramentaire du mariage. Comment parler du sens profond du mariage ? Comment rendre compte d’un « dessein » de Dieu révélé dans sa création et dans l’œuvre du Christ ?

Nous nous attacherons simplement à montrer certains aspects du signe qu’est le mariage. Et d’en montrer leur actualité pour la vie du monde.

1. Un horizon conciliaire

Dans la Constitution Sacrosanctum concilium, les pères conciliaires ont réfléchi particulièrement les réalités sacramentelles présentes dans l’Eglise : « La liturgie des sacrements et des sacramentaux a cet effet que, chez les fidèles bien disposés, presque tous les événements de la vie sont sanctifiées par la grâce divine qui découle du mystère pascal de la passion, de la mort et de la résurrection du Christ. Car c’est de lui que tous les sacrements et sacramentaux tirent leur vertu » (SC 61). Ces quelques lignes nous montrent la « réalité ordinaire » de l’économie sacramentelle : les événements de la vie sont porteurs d’une grâce qui vient du Christ sauveur. C’est bien le Christ le « premier » sacrement : le « signe » par excellence qui donne sens à tout autre signe. N’est-il pas la manifestation corporelle du Dieu invisible (1 Jn 1,1-3 ; 4,12-14) ? Ne s’est-il pas rendu visible à nos yeux pour que nous « ayons la vie et que nous l’ayons en abondance » (Jn 10, 10) ? Dieu est amour : « Il a habité parmi nous et nous avons vu sa gloire » (Jn 1,14). Et dans nos histoires humaines nous continuons de voir sa gloire se déployer dans les personnes et les événements que nous vivons.

Cette « vision » de Dieu et cette « perception » de sa présence revêtent un caractère privilégié dans les sacrements de l’Eglise : « Ce qui était visible dans le Christ a passé dans les sacrements de l’Eglise », disait saint Léon le Grand . La prise de conscience de l’importance du septénaire et la définition des sept sacrements, ont grandi au cours de l’histoire de l’Eglise. Elle s’était parfois restreinte à des gestes et des paroles trop individuelles au fil du temps. Le Concile Vatican II a resitué l’organicité du septénaire à l’intérieur d’une réflexion sacramentaire plus large et a insisté sur le rôle de l’Eglise. Tous les sacrements vont briller d’une lumière nouvelle dès lors qu’ils sont à nouveau compris comme exprimant la sacramentalité à la fois du Christ et de l’Eglise dans l’histoire des hommes. Lumen gentium n°1 dit que « l’Eglise est, dans le Christ, en quelque sorte le sacrement, c’est-à-dire le signe et le moyen de l’union intime avec Dieu et de l’unité de tout le genre humain ». Dans une perspective pascale, Lumen Gentium 48 dit encore : « Ressuscité des morts, le Christ a envoyé à ses apôtres son Esprit de vie, et par lui a constitué son Corps, qui est l’Eglise, comme le sacrement universel du salut ». L’Eglise est pour le monde. Elle est un signe « offert » à tous, comme les époux le seront à travers le sacrement de mariage. Cet aspect missionnaire de la sacramentalité de l’Eglise est stimulant face aux défis rencontrés. Il est encore déployé ainsi par le Concile : « Envoyée par Dieu aux païens pour être le sacrement universel du salut (LG 48), l’Eglise (…) doit être et elle est missionnaire » (AG 1).
Montrer et insister sur la notion de l’Eglise-sacrement, c’est montrer l’ampleur de son « mystère » pour le salut du monde. Il ne suffit pas de dire que le Christ est le premier sacrement ou le « sacrement-source », ni qu’il agit par les 7 sacrements. Il convient de souligner comment nous sommes précédés dans tous les signes sacramentaires par l’amour de Dieu qui attend notre réponse. Et pour chacun des baptisés, cette réponse est inscrite au-delà sa propre subjectivité : elle est au cœur du « oui » de l’Eglise. Parler de l’Eglise-sacrement, c’est montrer l’importance d’une intersubjectivité qui nous dépasse dans tous les sacrements : le lien d’amour entre le Christ et son Eglise. Tous les sacrements sont appelés à s’inscrire et à rester « inscrits » dans la relation « sponsale » du Christ et de son Eglise.

2. La relation Christ-Eglise

Le Christ est en vérité « le don du Père ». Il est venu pour notre salut (Rm 3,24-25). Notre salut coïncide avec l’acceptation de sa présence personnelle en nos vies. « Si tu savais le don de Dieu » (Jn 4,10) : ces paroles de Jésus lui-même à la samaritaine montre sa soif d’être connu et reconnu comme tel. Comment accueillir un tel don ? Comment être à sa mesure ? Cette question traverse nos vies et se manifeste dans les liens fraternels, amicaux et amoureux que nous tissons les uns avec les autres. Comment répondre à la gratuité de l’amour sinon par un consentement libre et conscient ? Le don qu’est le Fils de l’homme est « livré » aux mains des hommes (Mt 25,2). Pour atteindre sa perfection dans l’histoire de chacun, il convient qu’il soit accueilli par la liberté humaine.
L’Eglise est ce corps personnel qui « dit oui » à son Sauveur. Elle le fait historiquement et de manière privilégiée en la personne de Marie (Lc 1,38), mais aussi dans son corps tel qu’il se développe dans l’histoire. Le mystère du salut est toujours à la fois christique et marial. Tout sacrement est au cœur de ce lien. « Il y a un chemin de Dieu à l’homme, il s’appelle l’Eglise. L’Eglise est un chemin que Dieu prend pour nous rejoindre. Il ne veut pas diviniser les individus isolément les uns des autres mais l’humanité tout entière. Dieu se donne, l’Eglise est la visibilité de ce don de Dieu dans l’histoire. Elle est la portion d’humanité qui accueille visiblement le don de Dieu. Notez que Marie, à elle seule, est toute l’Eglise quand elle dit « oui » à Dieu. Avant d’être une institution, l’Eglise est accueil de Jésus-Christ et communion de ceux qui accueillent Jésus-Christ » .
La relation conjugale est un « oui » mutuel de l’homme à la femme et réciproquement, mais plus profondément, elle est un « oui » au plan de Dieu sur l’amour humain. Le sacrement de mariage, - comme tout sacrement - , est un lieu particulier pour répondre au désir de Dieu de se donner à l’humanité : les époux seront appelés à se donner l’un à l’autre et à Dieu dans la même mesure que l’Eglise dit « oui » à l’œuvre du Fils dans l’histoire. Pour révéler l’amour de Dieu pour les hommes, il faut une communauté. Cette communauté est en soi un signe de sa présence. Elle est nécessaire au témoignage. Elle lui donne force et vie dans l’histoire. Tout sacrement doit être un signe de cet acquiescement de l’Eglise à l’amour de Dieu. S’il n’y a pas une communauté qui l’accueille, le Christ ne peut pas se donner entièrement : c’est le mystère de l’Epouse. Tous les sacrements sont marqués de cette Alliance totale, de cette marque de sponsalité qui décrit l’élan amoureux de la liberté humaine qui répond à Dieu.

Cette acceptation du plan de Dieu doit toujours être actualisée. Comme épouse, l’Eglise consent à l’amour de son époux. Elle consent à être vivifiée par Lui, purifiée et guidée par Lui. Chaque sacrement vécu en vérité l’affermit dans cet acquiescement et la rend toujours plus « belle et plus sainte » (Ep 5,27). Cette structure sponsale de l’Eglise, présente en tout sacrement, est souvent méconnue : elle montre pourtant la racine profonde du « signe » sacramentel, de l’action du Christ ressuscité dans l’histoire des hommes. Elle permet de dépasser tout formalisme, tout ritualisme ou tout automatisme fonctionnel.
En « vivant » les sacrements, les baptisés donnent vie à l’Eglise et disent au monde quelque chose de la présence du Dieu vivant. Telle est leur belle responsabilité. Il y a un lien très étroit entre la vie de l’Eglise, - sa définition et sa mission - , et le sacrement du mariage qui montre en acte cet amour qui agit. Ainsi le disait Jean-Paul II : « On ne peut donc comprendre l’Eglise comme Corps mystique du Christ, comme signe de l’Alliance de l’homme avec Dieu dans le Christ, comme sacrement universel du salut, sans se référer au « grand mystère », en rapport avec la création de l’homme, homme et femme, et avec la vocation des deux à l’amour conjugal, à la paternité et à la maternité. Le « grand mystère », qui est l’Eglise et l’humanité dans le Christ, n’existe pas sans le « grand mystère » qui s’exprime dans le fait d’être « une seule chair » (cf. Gn 2,24 ; et Ep 5,31-32), c’est-à-dire dans la réalité du mariage et de la famille » (Lumen Gentium n°19) .
Tout sacrement, et particulièrement celui du mariage, a une « structure » nuptiale : il est à la fois acte de l’Epoux et de l’Epouse, un acte qui lie le Christ et l’Eglise, un acte de confiance mutuelle et d’alliance. C’est à l’intérieur de cet acte que les époux humains disent leur « oui », plongent la racine de leur amour, établissent leur amour sur la terre comme au ciel. Tel est l’enjeu du mariage chrétien.

3. Le don des époux

La rencontre et l’engagement entre un homme et une femme sont à la fois le fruit des circonstances, d’un élan amoureux, d’un désir de faire un « bout de chemin » ensemble, d’une attirance mutuelle. Ces traits relationnels sont appelés à devenir une volonté de construire une communion forte et durable. Toute rencontre, même heureuse, n’aboutit pas à un engagement définitif. Les libertés humaines doivent s’accorder et s’ouvrir sur un projet de vie qui les dépasse, qui s’inscrit dans le temps et dans un « espace » public : celui de la société et celui de l’Eglise. L’homme et la femme sont appelés à percevoir que leur amour n’est pas qu’un sentiment partagé : il est volonté d’aimer l’autre tel qu’il est, de le faire grandir pour ce qu’il est, de goûter ses différences et de les accueillir comme une richesse. L’amour s’exprime dans un « vouloir » le bien d’autrui, et particulièrement pour le mariage, dans un « vouloir » commun pour construire un « nous » qui surgit de la relation « je-tu » et en même temps la dépasse. Se marier, c’est vouloir se donner pour construire une « unité » qui dépasse les singularités personnelles.

Ainsi le mariage n’est-il pas un simple contrat : « il est une communauté de vie et d’amour » comme le souligne régulièrement le Concile . S’il est une institution, il s’agit bien d’une institution au service des personnes. Celles-ci donnent d’ailleurs au lien matrimonial et familial un caractère unique : les personnes ne sont pas interchangeables. Or, nous le savons, les personnes ont ce trait particulier qu’elles s’appartiennent : le sujet est unique. Il se perçoit ainsi et le plus souvent, se définit ainsi vis à vis du monde des objets et aussi des autres sujets. Cette appartenance à soi est une condition « naturelle » pour se donner librement : se connaître pour se donner, prendre conscience de la grandeur d’une vie personnelle pour la partager. Comment oser quitter cette « appartenance » de soi à soi pour s’offrir à autrui ? L’homme est-il vraiment capable de se donner gratuitement à autrui ? Peut-il prendre le risque d’un tel don de soi sans s’aliéner, sans se perdre, sans « fusionner » et ne plus être lui-même ? Un mélange de peurs et de doutes accompagne tout mouvement vers autrui : il ne s’agit pas seulement de reconnaître « autrui » dans sa valeur, dans sa beauté et sa bonté. Il faut prendre le risque d’être reconnu par lui, aimé dans l’intimité de son être pour demeurer exposé à lui pour toujours et ainsi former une nouvelle « unité » de vie où l’appartenance mutuelle sera la « norme » exclusive, paisible et comblante.

La réflexion sur ce qu’est l’homme peut aider les futurs époux à faire ce pas décisif. Si l’amour est un « exode de soi » pour une « extase commune », les époux doivent s’éprouver librement comme « appelés à se donner » et à « donner plus qu’eux-mêmes ». Si le lien conjugal peut être tissé et scellé, c’est parce que l’homme dans sa masculinité et la femme dans sa féminité, font l’expérience vraie d’une source abondante qui les rend aptes à se donner sans se perdre totalement. A la racine de leur être, ne sont-ils pas des « êtres-de-don », créés pour se donner ? Si le don est à l’origine de leur existence, il continue aussi à définir les relations du présent et du futur. Si l’homme est une « personne-don », il est apte à s’accomplir, à trouver son bonheur dans le don libre de soi-même. Si l’homme créé, s’éprouve dès l’origine comme donné à lui-même pour se donner, il n’aura pas peur de « se quitter » pour « se trouver ».

Il sait en son être, et par de multiples expériences antérieures du don-de-soi, que l’appartenance qui le définit est bien plus profonde que ce dont il a conscience. Il s’appartient lui-même parce qu’à la racine de son être, il appartient à Dieu. Cette appartenance est de gratuité, d’amour, de liberté : elle donne consistance à l’humanité dès son arrivée en ce monde. A partir de cette source féconde d’un amour qui le fonde à l’origine, l’homme prend conscience qu’il est non seulement apte à se donner sans se perdre totalement, mais qu’il doit se donner pour se trouver vraiment. Car l’appartenance qui le fonde le pousse au large, l’ouvre aux autres, lui fait percevoir des horizons amples et inconnus. Ce n’est pas pour combler un « manque », pour guérir une faille profonde, pour être complémentaire de l’autre sexe, pour se retrouver soi-même, pour vivre en partenaire d’une mini-entreprise bien gérée, que l’homme et la femme prennent le risque de se donner l’un à l’autre : c’est pour se trouver, s’accomplir, témoigner que l’amour humain est plus grand que ce que la personne peut imaginer et construire par elle-même. Cet amour est une grâce : une grâce lumineuse par l’œuvre du Christ qui accompagne tout don de liberté.
Parce que créé par Dieu, l’homme est mis en alliance avec Lui : il est « constitué » pour l’aimer et être heureux en l’aimant. Ce qui définit l’être de l’homme dès l’origine, c’est cette « attitude sponsale » : une capacité de se lier en alliance avec Dieu et avec les autres. Le lien conjugal est une des expressions de cette aptitude que l’homme possède en lui-même, dont il doit prendre conscience chaque jour un peu plus et qu’il est appelé à exercer de diverses manières. La femme n’est pas seulement complémentaire à l’homme. Elle dit en sa personne une « différence » qui est richesse pour autrui, et réciproquement. Elle met en œuvre une des aptitudes humaines les plus essentielles : celle de se donner. Si la femme est nécessaire à l’homme et réciproquement, c’est pour dire comme « en un appel » et dans l’acte du consentement au mariage, combien ils sont « faits l’un pour l’autre », pour autrui et pour Dieu. La relation homme-femme structure toutes les relations : elle atteste très profondément la manière dont Dieu aime toute l’humanité. La relation conjugale montre cet amour d’alliance que Dieu porte à toute l’humanité.

4. Le don du Christ aux époux

La force de l’institution civile du mariage est de manifester comment et combien une société donnée s’enracine dans l’amour d’un homme et d’une femme. Le mariage construit du « lien ». Il l’inscrit dans la durée. Il atteste la bonté de la différence homme-femme qui reste un des mystères anthropologiques les plus profonds pour la réflexion humaine. Dans le cercle familial reconnu par l’Etat, la beauté de l’engendrement est protégée, respectée, promue dans le respect des libertés de chacun. Le processus de filiation, parfois complexe, acquiert ou conserve un statut reconnu. Que la société puisse accueillir de nouvelles générations et lui transmettre dans la paix des valeurs n’appartient-il à un « bien commun » de tous ? Que de nouvelles générations puissent donner vigueur et créativité aux divers secteurs de la croissance et de la culture d’une société : n’est-ce pas également un bien ? Quel est le lieu le plus adéquat sinon une « famille » pour reconnaître l’être humain pour ce qu’il est : une personne et non pas une chose ?

Personne ne doit justifier son existence dans le cercle familial et les valeurs de l’homme s’y transmettent de personne à personne. On le voit : le bon sens et la sagesse des peuples nous indiquent des chemins qui respectent à la fois le don des époux et le don des parents. Même si ces considérations sont battues en brèche par de nouvelles idéologies, il nous semble encore important de situer le rôle capital du couple et de la famille du point de vue de la réflexion anthropologique. Ces considérations appartiennent également à une réflexion théologique sur le dessein créateur de Dieu. Pour les hommes et les femmes de bonne volonté, il convient de souligner que la réalité a un sens : le corps, la sexualité, les relations, le monde ont un « sens » en soi qu’il nous faut interpréter selon le temps et l’espace. Mais l’homme n’est pas Dieu. Il ne crée pas le sens ou l’être des choses. Il le reconnaît et l’interprète ; ou bien il reste aveuglé et dans les ténèbres. Ainsi pour les cultures et les organisations socio-politiques.

Mais l’amour humain, chanté, magnifié par les poètes et les romanciers, ne peut-il pas échapper à toute idéologie ? L’amour humain a-t-il vraiment besoin d’être sauvé. On oserait penser que « non » et pourtant, l’histoire humaine atteste bien que « oui » ! Dans la violence des relations homme-femme autant que dans la pureté d’intention des mariages contractés et des sentiments partagés, l’humanité cherche parfois à tâtons l’unique amour dont elle voudrait vivre. Le refus d’aimer existe. Les maladresses de l’amour sont multiples. Les blessures de l’amour pèsent lourdement sur le cœur des hommes et des femmes. Aimer à la mesure de l’Amour divin est toujours une grâce à recevoir. Retrouver les gestes et les paroles adéquates à l’amour promis dépend de nos libertés. Qui fortifiera l’amour humain sinon Dieu lui-même ? L’amour a besoin d’être sauvé. L’amour a besoin d’être offert et accueilli comme une grâce qui dépasse la capacité de chacun de nous.

Dans son merveilleux petit « traité » sur l’amour conjugal, la constitution Gaudium et spes (n°49) l’exprime avec précision et bonheur : affection chaste (casto amore) des fiançailles, amour sans faille (indivisa dilectione) des époux, amour authentique (verum amorem) entre mari et femme, sentiment volontaire (voluntatis affectu), cet amour, décrit en termes « personnalistes », valorise ses expressions physiques et psychiques comme des signes de l’amitié conjugale (amicitiae coniugalis). Guéri, parfait, élevé par la grâce et la charité du Christ (caritatis), un tel amour conduit les époux à la liberté du don mutuel, dans la tendresse agissante (tenero affectu et opere probatum) qui imprègne toute la vie ; « bien plus », il se parfait et grandit par son exercice généreux ; il dépasse donc de loin l’inclination simplement érotique (eroticam inclinationem).
Ce que le Christ nous a offert, c’est une capacité nouvelle d’aimer comme Dieu aime : jusqu’au bout, jusqu’à donner sa vie pour nous. Cet amour oblatif est charité divine : l’homme et la femme sont appelés à aimer de l’amour même de Dieu. C’est la grâce qu’ils demandent et qu’ils reçoivent dans le consentement sacramentel. Car se marier sacramentellement, c’est recevoir de Dieu lui-même une capacité d’aimer à sa mesure.
Le Christ est présent dans tous les sacrements. Dans le mariage, il l’est de multiples manières. Lui, le « don du Père », est intérieur à la liberté des baptisés qui disent « oui » l’un à l’autre. Au cœur de leur liberté, le Christ se joint au don qu’ils font d’eux-mêmes l’un à l’autre. Ce n’est pas de manière extérieure qu’il est présent, mais dans l’acte qui fait le mariage. Dans le consentement, les baptisés qui appartiennent déjà au Christ parce qu’ils sont morts et ressuscités avec lui, s’offrent l’un à l’autre : ils le font « dans le Seigneur » (Eph 6,1). Dans ce don personnel, ils ressemblent et s’identifient de manière particulière au don qu’est le Christ. Ils se donnent à l’intérieur de la personne-don qu’est le Christ.

C’est la joie du Christ et en même temps la gravité de l’instant sacramentel. Car si les époux se donnent en vérité l’un à l’autre, ils le font avec la force du Christ qui s’engage également dans ce lien. Le Fils de Dieu, fait homme, se donne également à l’homme et à la femme qui consentent l’un à l’autre. Ainsi ce dialogue personnel, intersubjectif, est-il transfiguré dès ce moment. Dans le sacrement, le Christ dit « oui » également au « don des époux » et il atteste aux yeux du Père et dans la force de l’Esprit sa vérité et sa future fécondité. Nous oublions souvent ce mode d’être du Christ dans le mariage : le lien contracté est personnel non seulement parce que les époux l’ont posé, mais aussi parce que le Christ y est présent librement et qu’il y consent également. Le lien est une personne : il est le don du Fils. Le lien conjugal est un don mutuel sanctifié par l’Esprit et incorporé dans le don qu’est le Fils. On pressent combien la fidélité des époux dans un vrai mariage a une dimension singulière (tel couple et pas un autre) et historique (pour toujours, traversée d’une mesure infinie : le Christ lui-même). Cette fidélité est transformée en Christ.

Ainsi les époux sont-ils appelés à reconnaître combien ils sont donnés l’un à l’autre par le Christ. La particularité sacramentelle passe par un aveu : « celui que j’aime, m’est donné par Dieu ». Dieu est toujours premier dans notre amour. Notre relation est transie de sa présence. Avouer que le conjoint est un cadeau de don, c’est signifier dès le départ de la relation que les époux ne se possèdent pas l’un l’autre. Leur amour est creusé d’une immédiateté relationnelle avec l’origine de tout don : le Créateur. L’exclusivité de l’amour est toujours ouverte, non sur l’infidélité, mais sur une fidélité à toute épreuve à l’action de Dieu. Dieu n’est pas le tiers exclus de la relation, mais au contraire, le tiers inclus. Il est celui qui est à l’origine du don mutuel et qui l’a rendu possible et réel dans la vie de l’Eglise et du monde. L’humilité avec laquelle les époux s’acceptent mutuellement comme don gratuit l’un pour l’autre s’enracine dans la reconnaissance franche et simple de la présence du Don par excellence qu’est Dieu lui-même.

5. Le don qu’est l’enfant

Le nombre d’enfants qui sont conçus et qui naissent en dehors des liens conjugaux, la possibilité biologique de concevoir des embryons hors des liens du mariage, montrent les défis moraux et spirituels auxquels notre temps est affronté. Pourtant, ce qui est techniquement « possible » de faire, n’est pas toujours « bon » à faire et ne rend pas l’homme heureux. Ce qui est permis « légalement » n’est pas toujours licite « moralement ». Les nombreux enseignements de Jean-Paul II à propos de la famille ont souligné deux points décisifs : l’enfant est un don en soi, un cadeau offert à l’humanité quelles que soient les circonstances de sa conception et de sa naissance ; par ailleurs, vu la grandeur et la dignité de son mystère, il ne peut pas être conçu n’importe comment.
La morale de l’accueil de l’enfant tel qu’il est, n’est pas une morale archaïque et dépassée. Il ne s’agit pas de rappeler des normes et des obligations qui seraient spécifiques uniquement à la tradition judéo-chrétienne. Il faut mesurer la beauté et la grandeur de tout enfant qui vient à l’existence. Il est un don en lui-même. Il est un don pour ses parents. Il est un don du Seigneur. « Chaque enfant qui naît porte en lui l’espoir que Dieu n’est pas découragé au sujet de l’homme » (R. Tagore).

« Comme l’affirme le Concile, l’homme est « la seule créature sur terre que Dieu a voulue pour elle-même » (GS n°24). Ce lien immédiat entre l’embryon humain et le Créateur fonde sa dignité. Etre créé, c’est être en alliance : l’être humain, dès les premiers instants de son existence, est en alliance avec Dieu. Il est « à son image et à sa ressemblance » (Gn 1,27). Pour les chrétiens qui reconnaissent que l’amour vient de Dieu et retourne à Lui et pour tous ceux et celles qui croient que « Dieu est amour » (1 Jn 4,16), demeurer dans cet amour est décisif. L’enfant est un fruit de l’amour : il est aimé de Dieu. Il est appelé à rester sous ce regard de l’amour. Il est appelé à être aimé par ses parents. Ce n’est pas « rien » qui est offert ainsi aux parents, à toute l’humanité. Cette radicalité de l’être de l’enfant s’exprime dans ce mot : « don ». Il est donné à lui-même. Il est un vrai sujet. Il n’est finalement que « don », surtout aux débuts de sa vie. Sa liberté n’a pas encore pu longuement s’exercer. Que dit-il de lui-même sinon qu’il est un « don » gratuit offert à la reconnaissance des autres hommes, particulièrement de ses parents ?

Perdre le sens de la vie, c’est perdre le sens d’une gratuité. Pourtant, l’imprévu est un ingrédient de l’amour. La gratuité de l’existence de l’enfant est décisive pour lui : on ne peut pas être heureux et se développer dans sa richesse propre si l’on est uniquement le « fruit » d’un projet parental, si l’on doit correspondre uniquement aux désirs des parents, si l’on ne peut exister que dans la programmation de la vie des autres. Ainsi « regarder » l’enfant possible ou l’enfant qui vient comme un « don » en lui-même, avec toute son identité propre, ses caractéristiques (c’est un garçon, c’est une fille etc…) et ses richesses particulières, est-il un enjeu crucial de l’amour. Les circonstances peuvent peser lourdement sur la conception d’un enfant, sur la grossesse de sa mère, sur sa naissance et son accueil, mais l’horizon éthique devrait rester de manière claire un horizon ensoleillé : une ouverture à celui qui vient, qui est « autre », qui est « différent », qui nous « dit » quelque chose de lui et de Dieu, son Créateur et son Père.

On ne se marie pas d’abord et uniquement pour avoir des enfants. Par ailleurs, des époux qui n’éprouvent pas ce désir ou qui n’ont pas la volonté que leur amour soit dépassé par l’accueil des enfants, ne sont pas dans la logique d’un don de soi qui va jusqu’au bout. L’acte conjugal unit les époux et en même temps possède toujours une « signification » procréative : une ouverture vers une fécondité personnelle de l’amour. L’engendrement des enfants est « accueil » pour les époux d’un don qu’ils ne maîtrisent jamais tout à fait.

Dans son innocence, dans sa vulnérabilité, dans son identité personnelle, l’enfant manifeste toujours aux époux, à la famille, à la société, un au-delà de l’amour : un espace de liberté où la personne humaine peut prendre place et être reconnue. L’enfant confirme le don conjugal. Il est un « don qui surgit du don ». Il signifie que l’amour ne peut jamais se refermer sur lui-même, ni avoir une maîtrise totale du « mystère de la personne » et du « mystère de Dieu ». L’enfant est en quelque sorte le « gardien » de cette qualité d’amour que les hommes et les femmes peuvent s’offrir les uns aux autres, surtout entre des générations différentes. Il est un prophète de l’amour par la manière dont il demande d’être accueilli et par ce qu’il est pour chacun de nous. Sous les traits de l’enfant, l’amour revêt une forme éternelle dans l’histoire de chacun.
La vie humaine acquiert un sens définitif et irréversible dans l’apparition de l’enfant. L’amour humain est toujours responsable d’autrui devant Dieu et devant les hommes. Grandir en dignité, c’est grandir dans la reconnaissance des autres pour ce qu’ils sont. En reconnaissant la place « irremplaçable » de l’enfant dans la relation conjugale et familiale, nous travaillons ensemble à la construction d’une civilisation du respect et de l’amour vrai.

6. Un signe ecclésial : une ecclesiola

Jean-Paul II parlait du sacrement de mariage comme d’un « sacrement primordial » : c’est-à-dire à l’origine du plan d’amour de Dieu pour l’humanité. On peut comprendre également ce terme « primordial » ainsi : dans le mariage, nous retrouvons un « fil directeur », une « structure » permanente de ce qu’est l’Amour, de ce qui est ou devrait être présent aussi dans tous les autres sacrements. Le mariage est le signe particulier dans notre histoire de la présence aimante de Dieu pour les hommes. Pour la famille de Thérèse de Lisieux, c’est particulièrement évident.

Le sacrement nous dit combien le Christ aime son Eglise. Ainsi les époux chrétiens sont-ils des témoins de cet amour, à chaque génération. Ils nous disent comment l’Eglise est aimée du Christ et comment elle répond à ce choix amoureux au long des siècles. Ce témoignage est rendu par chaque membre de la famille : les époux, les enfants, les petits-enfants. Ce témoignage est ecclésial : il est fait au nom de l’Eglise, en son sein et aussi pour l’Eglise. A tel point que ceux qui sont unis sacramentellement par le mariage forment comme « une Eglise à la maison » : une ecclesiola. Ce mot, très ancien, est à nouveau utilisé depuis le Concile Vatican II pour affirmer la beauté et la grandeur du lien conjugal et parental. Ce qui est vécu dans le « nous » familial est à ce point important qu’il concerne l’Eglise tout entière et qu’il dit aussi ce qu’est l’Eglise, ce qu’est sa mission sur la terre. Telle est la grâce reçue par les époux. Telle est la grâce qui se déploie dans le temps et dans l’espace de toutes les familles. Ainsi, nous est-il bon de contempler, d’admirer et de rendre grâce pour toutes les familles qui essaient de vivre leur vocation, particulièrement celle de Sainte Thérèse. Elles font du bien à l’Eglise et au monde. Elles rendent gloire à Dieu dans le concret de leur existence.

Alain Mattheeuws s.J.
Professeur de Théologie morale et sacramentaire
Institut d’Etudes Théologiques
24, boulevard saint Michel
B-1040 Bruxelles
Belgique