Shema Israël

samedi 13 février 2021
par  Alain Mattheeuws

Shema Israël
Une des phrases clés de l’Ancien testament, liée à la proclamation des 10 paroles ou 10 commandements, est la suivante : « Écoute Israël, l’éternel est notre Dieu, l’Éternel est un ». Cette phrase détermine également le premier commandement : « Tu aimeras le Seigneur Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de tout ton esprit » (Dt 6,5).
Bien sûr, cette parole centre notre attention sur l’unicité de Dieu et sur Dieu comme référence racine de toute la vie de foi. C’est l’affirmation de l’existence de Dieu comme « UN » : le monothéisme de la foi juive est radical. Dieu n’est pas divisé. Il n’y a pas abondance de dieux comme dans la mythologie grecque. Cette affirmation sera reprise par Jésus et unifiée avec le commandement de l’amour du prochain (Mc 12,29-30 ; Lc 10,27 ; Mt 22,37 ; Jn 10,22-31). De plus chaque référence au Shema Israël dans la bouche de Jésus est une indication de sa divinité. C’est ainsi qu’il convoque ses interlocuteurs à l’écouter et à le suivre.
Dans le cadre de la première Alliance, l’exigence divine est claire : « Que ces paroles que je te dicte aujourd’hui restent gravées dans ton cœur » (Dt 6,6). Elles déterminent un mode d’agir, un style de vie, une relation entre le croyant et le Dieu trois fois saint. Mais elles nous disent aussi « Qui est Dieu » et quelle est son mode de relation avec son peuple et chacune de ses créatures. Ce Shema est une prière et il est aussi considéré comme la profession de foi à « dire » en se levant et en se couchant, sur le chemin comme dans son foyer. C’est l’ADN de l’acte de foi. C’est pourquoi à partir du cœur d’Israël, cet acte de foi qui a un contenu objectif, est appelé à être transmis, commenté, prié au fil du temps aux fils d’Israël. Il nous sera aussi offert et rappelé par le Christ lui-même. L’impératif « écoute » est suivi du commandement d’enseigner ces paroles à ses fils. La tradition vivante de la foi d’Israël est confiée à un peuple et à chacun de ses membres. « Tu les répéteras à tes fils, tu les leur diras aussi bien assis dans ta maison que marchant sur la route ; tu les attacheras à ta main comme un signe, sur ton front comme un bandeau ; tu les écriras sur les poteaux de ta maison et sur tes portes » (Dt 6,7-9). L’écoute est l’entrée dans une chaîne ininterrompue de maître à disciple depuis le don de la Torah au mont Sinaï jusqu’à aujourd’hui. Cette « tradition » de l’essentiel de la Révélation passe de générations en générations par le concret de la vie. Elle ne peut pas « sortir de la mémoire » humaine et du peuple. Dieu est Dieu et Il est l’unique .
Ce verset est décisif pour reconnaître qui est Dieu et pour l’aimer : la révélation de l’existence du Seigneur et de son être est finalisée par l’amour : « Tu aimeras le Seigneur de tout cœur, de toute ton âme et de tout ton pouvoir » (Dt 6,5). Dieu attend une réponse à la révélation de son existence, de son Nom et de sa présence parmi nous. Cet amour de « réponse » est radical et prend toute la personne : cœur, âme et esprit . A l’unicité divine correspond une réponse totale et unique de chaque membre du peuple de Dieu. Si Dieu se livre tout entier, il attend une réponse qui engage la personne tout entière. Mais dans cette reconnaissance, il convient de se pencher sur le cadre de cette réponse et sur la signification du premier mot : « Écoute ». « Maintenant, si vous écoutez ma voix et gardez mon alliance, je vous tiendrai pour mon bien propre parmi tous les peuples » (Ex 19,5). L’identité du peuple dépend de cette « écoute ». Celle-ci fait d’Israël le bien propre de Dieu. La créature humaine est appelée à se mettre dans une attitude d’accueil et à se servir de tous ses dons pour écouter l’appel et le message de l’Éternel maître de toutes choses. L’homme est « capax Dei » parce qu’il a été créé à l’image et à la ressemblance de son Créateur. Il est apte à écouter la voix de Dieu. Il lui revient parce qu’il est libre, de tourner son être vers cet appel, vers l’observation de tous les signes de l’amour divin et de sa présence en ce monde.
L’attitude judéo-chrétienne n’est donc pas d’abord centrée sur la lecture d’un livre, mais sur l’écoute d’une personne. Ce point est décisif : la foi n’est pas d’abord un savoir ni une recherche, ni une manière de nous relier à un être suprême, mais une écoute d’une parole de vie. Cette « écoute » est le fondement de la relation avec Dieu. Et c’est pourquoi le verset nous y invite fermement. La foi judéo-chrétienne est l’écoute et la découverte d’un Dieu qui se révèle à nous : il nous dit qu’il existe, qu’il est « un », qu’il désire dialoguer avec nous, qu’il compte sur nous dans l’ordre de l’agir humain. Son désir est de « faire alliance » avec l’homme. Le Seigneur a libéré son peuple de l’esclavage de pharaon pour le constituer comme un peuple qui lui rende témoignage parmi les nations dans l’observance des commandements. Observer ces derniers, c’est rendre gloire à Dieu et rester libres devant Dieu, le monde et les autres peuples.
Ce verset nous invite à écouter et à mettre toutes nos forces humaines (cœur, corps et esprit) dans cette écoute. Car Dieu parle. Dieu parle aux hommes. Quand Dieu « dit », il « fait », nous conte le premier récit de la Création. Il a créé les cieux par sa parole (son « dabar », Gn 1,1) mais il continue à prendre soin de l’homme en lui adressant une parole. Dieu fait toujours le premier pas . Ce n’est pas tant l’homme qui essaie de se relier à Dieu (et vivre d’une religion) que Dieu qui s’adresse à l’homme et vient à sa rencontre : la foi judéo-chrétienne est une révélation plus qu’une religion. Ce désir divin de faire alliance avec l’homme définit la relation primordiale avec Dieu. Ce point est vrai depuis l’acte créateur : « faisons l’homme à notre image » (Gn 1,26). Dieu interpelle l’homme, lui adresse la parole, le convie à écouter et à répondre à sa Parole. L’attitude la plus commune et la plus importante face au Dieu de l’Alliance, est pour l’homme celle d’un accueil, d’une réceptivité, d’une compréhension, d’un discernement. Ainsi tout fidèle de la loi est appelé à être un homme qui écoute : les prophètes auront à rappeler cette fidélité : « Chaque matin, il (le Seigneur Dieu) éveille, il éveille notre oreille pour qu’en disciple j’écoute. Le Seigneur mon Dieu m’a ouvert l’oreille, et moi, je ne me suis pas révolté, je ne me suis pas dérobé » (Is 50,4). Pour faire la volonté de Dieu, il faut avouer que Dieu a un dessein sur l’humanité, qu’il désire nous communiquer et nous partager. Il le fera de manière parfaite en son Fils, le Verbe fait chair, qui nous dira qui est son Père et notre Père et comment faire sa volonté. Pour le chrétien, il convient de laisser le Verbe pénétrer en nous et féconder notre cœur, avant et pour Le prêcher. Nos paroles humaines doivent se traire pour laisser le Verbe se dire en nous. Il faut laisser s’élaborer le Verbe en nous afin que nos paroles soient à son image.
Le fait que Dieu nous invite à l’écouter ne signifie pas que l’homme est passif, mais qu’il est appelé à entrer dans un dialogue et à donner librement sa réponse à Dieu. Son travail est d’entendre cette parole et de la respecter, de la comprendre et d’en discerner le sens. Car dès la création du monde et au fil de l’histoire humaine, la parole de Dieu entre dans notre vie : elle épouse les conditions du temps et de l’espace. L’écoute n’est pas que d’un instant : elle s’installe dans la durée et le témoignage des juifs et des chrétiens l’atteste au long des siècles. Elle s’inscrit dans ce temps qui passe et dans ces lieux ordinaires et sacrés où la vie de l’homme est inscrite. Cette parole de Dieu passe par les paroles humaines, par ses langages, par sa culture, par son mode d’écouter. Dieu se dit dans les événements, dans la création, dans ses créatures, dans ses « signes de puissance » et dans ses sacrements, dans la parole humaine, dans les récits bibliques : écouter, c’est être attentif à ces divers modes de manifestation divine. La parole humaine, œuvre d’une liberté consciente, est habitée par l’Esprit : elle suscite l’interprétation car Dieu s’y dit mais sous un mode non pas immédiat mais analogique. Elle a un caractère direct et clair mais présente aussi des opacités, des obscurités, des interprétations différentes. Car pour l’homme, depuis la chute (Gn 3), il y a toujours distorsion entre le « dire » et le « faire » de sa réponse au Créateur. Le Christ seul fait l’unité de ces deux actes de la liberté humaine. Le Christ sauveur nous permet de nous associer à sa réponse filiale : il agit ainsi en Sauveur en perfectionnant notre nature humaine.
Le commandement du deutéronome nous invite à « écouter » pour connaître Dieu et sa volonté. Cette « écoute » est le fondement de toutes les formes d’écoute humaine. Elle nous indique la nécessité, la valeur et la fécondité de toutes les attitudes d’écoute. Si nous sommes conviés à « écouter le Seigneur », nous sommes habilités et envoyés vers nos frères et sœurs pour exercer la même attitude. S’ils sont créés à l’image et à la ressemblance divine, ils sont « comme un appel » pour les autres. Ils ont quelque chose à nous dire qu’il convient aussi de discerner et de mettre en lumière dans tous les dialogues humains.

PRIÈRE (Dt 6, 4-9)

Écoute, Israël, le Seigneur notre Dieu est le seul Seigneur.
Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout cœur, de toute ton âme, et de tout ton pouvoir.
Que ces paroles que je te dicte aujourd’hui restent gravées en ton cœur.
Tu les répéteras à tes fils, tu les leur diras aussi bien assis dans ta maison que marchant sur la route ;
Tu les attacheras à ta main comme un signe, sur ton front comme un bandeau ;
Tu les écriras sur les poteaux de ta maison et sur tes portes