HOMELIE CHATELARD L’homélie n’est pas un...

lundi 15 février 2021
par  Alain Mattheeuws

HOMELIE CHATELARD
L’homélie n’est pas un enseignement, une catéchèse, un sermon, un cours, une méditation, une communication, un discours de circonstances, une tribune sociale ou politique. Et en même temps, elle contient des ingrédients de ces genres littéraires. L’homélie a sa place après la proclamation et l’écoute de la Parole de Dieu. Cette écoute appelle naturellement un commentaire, une résonnance, un déploiement. Rappelons cependant que l’homélie est prononcée dans un cadre liturgique : cela induit une temporalité. Elle ne peut pas prendre toute la place ou une place disproportionnée par rapport aux autres actes de la célébration. Elle appartient de manière spécifique à la mission de prédication de l’Eglise et de tous ses membres. Elle redit dans le cadre sacramentel combien notre Dieu n’est pas muet et que sa parole attend notre réponse de croyant. On comprend mieux ainsi combien l’homélie a « un caractère quasi sacramentel : « La foi naît de ce qu’on entend dire et ce qu’on entend dire vient de la parole du Christ » (Rm 10, 17) » (EG n°142).
Faire une homélie c’est transmettre la vie de la Parole entendue dans l’assemblée et dans le cœur de chacun. Vu l’hétérogénéité de nombreuses assemblées ou bien le nombre de baptisés, il nous faut compter sur l’action de l’Esprit pour toucher les cœurs. Un exercice de rhétorique ou un langage brillant et adapté ne suffisent pas. Une bonne homélie ne dépend pas seulement de ses aspects pédagogiques. L’homélie est un acte de foi posé par le prédicateur : foi dans la parole qu’il prononce, foi dans la manière dont Dieu a déjà préparé les cœurs ou est en train de les toucher dans cette prise de parole. « L’homélie a une valeur spéciale qui provient de son contexte eucharistique, qui dépasse toutes les catéchèses parce qu’elle est le moment le plus élevé du dialogue entre Dieu et son peuple, avant la communion sacramentelle. L’homélie reprend ce dialogue qui est déjà engagé entre le Seigneur et son peuple. Celui qui prêche doit discerner le cœur de sa communauté pour chercher où est vivant et ardent le désir de Dieu, et aussi où ce dialogue, qui était amoureux, a été étouffé ou n’a pas pu donner de fruit » (EG n°137 ).
La vie de la Parole se transmet principalement par l’onction de l’Esprit. L’homélie est une parabole vivante : elle nous atteste que la Parole de Dieu peut se dire dans une parole humaine. L’onction spirituelle se sert de notre langage et de notre interprétation de cette Parole. « Dieu déploie sa puissance à travers la paroles humaine » (EG n°136). Certains sont attachés à rendre compte d’un verset difficile ou bien central : de là, ils rayonnent et de manière concentrique le mettent en évidence et font valoir les liens avec les différents textes ou la vie ecclésiale. D’autres sont touchés par l’Ancien testament et veulent rendre compte des figures qui nous aident à comprendre les faits et gestes du Christ dans l’Evangile et nous donnent déjà les enjeux de sa mission. Si l’Ancien Testament prépare la venue du Messie, le Nouveau Testament jette aussi sa lumière sur la première Alliance : ce jeu de lumière mutuelle est riche et important pour la matière de l’homélie. S’en servir, c’est manifester l’unité du plan de Dieu dans l’histoire humaine. Rappelons que l’inspiration concerne toute la Bible.
D’autres encore ont saisi comme un fil d’or qui traverse les trois lectures et tiennent à le tisser devant nous pour nous aider à comprendre la volonté divine aujourd’hui encore : une attitude de Jésus, une question sur son identité et ses actions, son rapport avec ses contemporains, l’actualité de sa bonne nouvelle pour aujourd’hui, l’appel à la conversion, les enjeux des guérisons et des miracles. D’autres enfin, en contextualisant la Parole, nous en montrent l’actualité hic et nunc et se risquent donc à l’une ou l’autre interprétation en lien avec la culture des membres de l’assemblée. Cet angle de vue suscite une surprise, une interpellation, un apport nouveau du sens pour la vie d’aujourd’hui : il est un nouvel appel à changer nos vies, nos comportements, nos manières de penser.
La fidélité à la lettre de l’Ecriture ne doit pas faire peur mais éveiller des potentialités. Le sens littéral est déjà gorgé d’une sève spirituelle. C’est d’ailleurs à partir de ce sens littéral, enraciné dans certaines connaissances historiques, que l’on peut avec justesse insister sur les autres sens de l’Ecriture : allégorique, tropologique, anagogique. Les significations de la Parole sont riches, presque inépuisables : elles nous disent les multiples visages du Christ et de son Eglise. Ainsi la richesse également de la variété des prédicateurs.
Mais la prédication a un trait particulier par rapport à tous les autres discours : elle suppose une connivence entre celui qui parle et ceux qui écoutent. Le Pape François parle d’une « conversation d’une mère », donc d’un dialogue entre le milieu maternel et ecclésial et le Seigneur. « Le Seigneur se complaît vraiment à dialoguer avec son peuple, et le prédicateur doit faire sentir aux gens ce plaisir du Seigneur » (EG n°141). Le prédicateur est au service de ce dialogue : il est appelé à être proche en son coeur, « par la chaleur de son ton de voix, la douceur du style de ses phrases, la joie de ses gestes » (EG n°140). « Car le Seigneur se complaît vraiment à dialoguer avec son peuple, et le prédicateur doit faire sentir aux gens ce plaisir du Seigneur » (n°141). Ainsi ses paroles peuvent viser une actualisation ou produire un enseignement solide et savoureux pour la vie ordinaire.
Le contenu de l’homélie est suscité par la parole écoutée ensemble, mais le bien qui sera communiqué, n’est pas qu’un énoncé de mots ou qu’une vérité bien transmise. L’engagement de la personne est décisif : même si la forme est parfois défaillante ou maladroite (surtout pour ceux qui prêchent dans une langue étrangère), le feu peut être transmis. Bien sûr, la vérité d’une parole s’allie avec la beauté et la bonté du langage, mais le bien partagé passe par les cœurs et par un feu « dévorant ». Ce point est particulièrement exemplaire dans le lien entre le saint du jour et les textes choisis.
Le prédicateur doit avoir un vif désir d’écouter et de comprendre lui-même la Parole qu’il va prêcher. Même s’il est appelé à ne pas projeter son affectivité sur l’assemblée, il convient que son affectivité soit engagée dans les mots qu’il utilise. Il ne transmet pas des vérités formelles, mais les traces d’une action personnelle du Logos dans l’histoire. Il n’est pas qu’un instrument de musique : il est lui-même un disciple du Christ qui parle en son nom. « C’est du trop-plein du cœur que la bouche parle » (Mt 12,34). Ainsi le texte doit-il interpeler personnellement le prédicateur : parfois, il le provoque dans sa vie personnelle. Il suscite sa curiosité, sa conversion, ses facultés (mémoire, intelligence, volonté). La prédication n’est jamais la mise en exergue de nos qualités et de notre expérience car les chemins de chacun sont différents, mais elle suscite à travers la fidélité à la parole et dans les interprétations des espaces de liberté pour l’assemblée. Le désir de celui qui prêche est de le faire « par les paroles et par les actes ». Mais la prédication met souvent en lumière intérieurement les pauvretés du prédicateur et sa distance entre cette Parole proclamée et sa vie personnelle. Cette distance est un lieu d’évangélisation : c’est pourquoi il est bon de prêcher. Elle n’est pas un lieu de culpabilisation ni d’affaiblissement des appels au peuple de Dieu. La parole dépasse toujours celui qui l’énonce et ceux qui l’entendent : dans cette espace de liberté se glisse l’onction de l’Esprit. Elle peut prendre la forme d’une « conversation familière » comme l’entretien de Jésus avec les disciples d’Emmaüs qui « explique » et « ouvre les Ecritures ».
Pour que la prédication soit vraie et porte du fruit, elle doit rester en alliance avec le peuple de Dieu auquel on s’adresse. Avant, pendant et après, il convient de rester à l’écoute du peuple. Il ne s’agit pas de rechercher et de développer une simple « captatio benevolentiai » ou d’une actualisation artificielle des paroles scripturaires (reprise d’un journal !). On n’a pas besoin de répondre à des réponses que personne ne se pose : le sens allégorique ne doit pas se développer sur des questions qui n’ont pas d’horizon concret. « Un prédicateur est un contemplatif de la Parole et aussi un contemplatif du peuple. De cette façon, il découvre « les aspirations, les richesses et limites, les façons de prier, d’aimer, de considérer la vie et le monde qui marquent tel ou tel ensemble humain », prenant en considération « le peuple concret avec ses signes et ses symboles et répondant aux questions qu’il pose ».[120] Il s’agit de relier le message du texte biblique à une situation humaine, à quelque chose qu’ils vivent, à une expérience qui a besoin de la lumière de la Parole. Cette préoccupation ne répond pas à une attitude opportuniste ou diplomatique, mais elle est profondément religieuse et pastorale. Au fond, il y a une « sensibilité spirituelle pour lire dans les événements le message de Dieu »[121] et cela est beaucoup plus que trouver quelque chose d’intéressant à dire. Ce que l’on cherche à découvrir est « ce que le Seigneur a à dire dans cette circonstance ».[122] Donc la préparation de la prédication se transforme en un exercice de discernement évangélique, dans lequel on cherche à reconnaître – à la lumière de l’Esprit – « un appel que Dieu fait retentir dans la situation historique elle-même ; aussi, en elle et par elle, Dieu appelle le croyant ».[123] » (n°154)
Si le prédicateur a l’occasion de rencontrer son peuple de manière vivante, son cœur et son esprit s’éveilleront aux questions concrètes et à la soif exprimée dans ces rencontres. Les soucis et les peines éveillent un désir d’une confiance plus grande en Dieu ; les joies simples ouvrent à l’action de grâce et à l’émerveillement. La trame de l’homélie peut être tissée des visages rencontrés, des intentions de prière entendues, des témoignages offerts au fil des conversations pastorales. Cette connivence avec la vie du peuple de Dieu, rend toute prédication vive et féconde.

Conseils :
Trouver son mode de préparation proche et lointaine : « Il n’existe pas de règles absolues de la bonne homélie », affirme d’emblée le père Gilles Drouin, directeur de l’Institut supérieur de liturgie à l’Institut catholique de Paris et prêtre du diocèse d’Évry. « En revanche, la préparation spirituelle et concrète est essentielle pour éviter de faire subir aux paroissiens nos propres états d’âme ou des banalités. Ce prêtre expérimenté, qui confie être plutôt à l’aise dans l’exercice, écrit toutes ses homélies. « Je commence généralement à la travailler dès le mardi en lisant les textes du dimanche et en laissant décanter. Je m’appuie parfois sur un commentaire, de Marie-Noëlle Thabut, du cardinal Christoph Schönborn ; je varie. Je prie aussi sur les textes, dans les bouchons par exemple. Le jeudi ou le vendredi, je consacre une soirée à l’écriture. Je me relis une fois et puis j’en extrais deux ou trois idées ensuite pour les dire sans lire ». Adapter le style et la matière de l’homélie aux circonstances de la messe (messe de semaine, messe festive, messe dominicale.
Dans le feu de l’action : avoir un bon micro ; ne pas lire seulement mais quitter son texte, garder un lien explicite avec la parole de Dieu, trouver un exemple ou une parabole moderne, ne pas négliger le lien entre les phrases, laisser un « point d’effort, d’attention ou de vigilance » accessible à l’assemblée, ne pas dépasser 10 minutes ou bien avoir un grand art oratoire (R. Cantalamessa), éviter de regarder systématiquement une personne ou une rangée de personnes mais ne pas regarder les yeux au ciel. Simplification de la présentation : « une idée, un sentiment, une image ». Avoir un parti pris pour le langage positif et ne pas multiplier les « ordres négatifs » ou les positions moralisatrices.
Après la prédication : s’humilier et rendre grâce. Certaines réactions nous y aident.

Bibliographie
François pape, Exhortation apostolique Evangelium gaudium sur l’annonce de l’Evangile dans le monde d’aujourd’hui, 2013, n°135-159.
Congrégation pour le culte divin et la discipline des sacrements, Directoire sur l’homélie, 2015.
Molinié P., « De quoi l’homélie est-elle le sacrement ? Dialogue entre les Pères de l’Eglise et le magistère contemporain », dans NRT 142 (2020) 578-591.