homélie du jeudi saint 2021

vendredi 2 avril 2021
par  Alain Mattheeuws

Jeudi saint 2021 : Ex 12,1-14 ; Ps 116,12-18 ; 1 Co 11,23-26 ; Jn 13,1-15

Malgré l’hiatus du temps entre la Cène et notre propre vie et la célébration d’aujourd’hui, nous sommes mis par l’Esprit Saint en présentiel avec Jésus, devant Jésus, autour de Jésus. Comme disciples, nous sommes en présence de Jésus dans l’acte décisif du salut. Nous sommes plongés par la prière dans le mémorial de son amour et dans l’Acte par lequel il s’offre radicalement pour sauver le monde du péché et accomplit ainsi la volonté du Père. Faire mémoire, ce n’est pas exactement « se souvenir », mais c’est rendre vivant, actuel, fécond un événement du passé qui dès lors est clairement actif dans notre présent.
Au cours de la Cène, Jésus s’inscrit activement dans la mémoire de son peuple : dans cette libération d’Égypte opérée par Dieu, Jésus trouve tout le sens de sa venue parmi les siens. Il passe dans les cœurs de manière définitive et féconde. « Vous mangerez en toute hâte, c’est la Pâque du Seigneur ». La Pâques, c’est le passage de Dieu dans la vie d’une personne, et ici particulièrement d’un peuple. Dieu passe dans les cœurs, reconnaît, nourrit et protège les siens dans les signes de l’Agneau partagé et du sang. Cette Pâque est une traversée de la mort à la vie, de l’esclavage à la liberté, du péché au pardon définitif en vue d’une alliance éternelle.
Ce passage de Dieu n’est pas une idée ou un slogan : cela ne peut pas rester un rite ou un souvenir romantique. C’est un acte de transformation opéré par Dieu dans une histoire humaine. Les signes sont concrets : chair et sang, famille et voisins, tenue de marche avec « la ceinture aux reins, les sandales aux pieds, le bâton à la main ». Cette Pâque, c’est un passage qui met en route vers une vie nouvelle, vers une rencontre avec Dieu, vers une liberté finalisée par l’amour et la liberté.
Dieu passe, et nous passons non seulement avec Lui mais en Lui. De fait, nous entrons avec toute notre histoire « de chair et de sang » dans un monde nouveau : une identité nouvelle se dessine, le temps et l’espace sont transformés, les individus deviennent un peuple. Avec tout ce qu’ils sont, les hébreux entrent dans un milieu « divin », et nous avec ! S’ils sont choisis par Dieu et définis comme peuple élu, ce n’est pas pour livrer combat à d’autres peuples, mais pour témoigner que le monde entier est aimé et sauvé par Dieu. La mort et le péché sont mis à mort. Cet appel à la liberté est un témoignage pour toutes les nations. On n’accède pas à la liberté et à la dignité humaine sans laisser Dieu agir en nous et nous transformer. Se trouver, c’est passer en Dieu et par lui dans une réalité nouvelle.
Jésus accomplit ce passage avec ses apôtres. Il s’inscrit dans la célébration liturgique du sabbat. Ce repas, déjà tant chargé de symboles et d’histoire, est renouvelé dans son sens pour les juifs qui sont à table avec lui. L’évangile nous conte la surprise de Pierre et des apôtres à voir Jésus, le maître, se lever et prendre la place et la condition d’esclave pour laver les pieds de ses disciples. « Jésus, ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, les aima jusqu’au bout ». Pour saint Jean, c’est le signe eucharistique par excellence : c’est le don qui va jusqu’au bout et renverse les coutumes du monde. Jésus affirme bien qu’il est le « Maître et le Seigneur », mais il nous indique un mode de vivre fraternel qui correspond à ces titres.
Le disciple n’est pas plus grand que son Seigneur et il est appelé à s’abaisser librement comme Lui au service de ses frères. Cette fraternité, au cœur du repas du sabbat, revêt donc de nouveaux critères. Le geste du Christ et sa parole renversent nos modes de pensées et de réagir et explicitent en nous tout l’esprit des Béatitudes. Vivre ainsi suppose un acte de foi en Christ. Il est l’exemple à suivre non pas pour faire matériellement la même chose que Lui, mais par l’Esprit, pour poser des actes fraternels qui soient de la même saveur : corps livré, sang offert. Le faire « comme Lui », c’est devenir Lui dans les conditions personnelles et historiques qui sont les nôtres. Ainsi ont agi tous les saints et saintes de Dieu. Ainsi sont-ils dans une grande variété de dons et de tempéraments de nouvelles icônes du Christ pascal. Nous avons aussi notre place dans cet amour du Christ pour faire comme Lui, comme il nous le demande dans cette scène à la fois simple et solennelle.
L’eucharistie, faite en mémoire de Lui, est une manière privilégiée de participer au Salut offert par le Christ. Nous entrons dans sa mission, dans son sacerdoce : nous sommes un peuple sacerdotal, consacré « entièrement » au combat contre les ténèbres et à la mise en lumière de l’unique salut pour tous les hommes. Ce travail commun est accompagné par les apôtres et leurs successeurs. Si aujourd’hui nous fêtons en quelque sorte l’institution à la fois de l’eucharistie et du sacerdoce, c’est pour montrer le lien indissoluble qu’il y a entre les prêtres et les baptisés. Parce qu’ils sont ou devraient être comme Jésus que les prêtres existent au service de la croissance d’une nation sainte, d’un peuple sacerdotal. Le lavement des pieds renvoie aux paroles de Paul : « Ceci est mon corps… Ceci est la coupe en mon sang ». Chaque fois, le corps est concerné et touché. Le corps et les traits de l’assemblée des chrétiens qui peuvent se rassembler en ce beau jour, le corps et la personnalité des prêtres qui prononcent ces paroles et y sont identifiés, le corps et le sang du Christ lui-même qui nous sont offerts pour cheminer sur les routes du monde, le corps de l’Église et des nations qui est sauvé et lavé de tous péchés.
Si nous contemplons aujourd’hui la Cène, c’est pour y découvrir le Fils de Dieu qui est actif et qui change la réalité humaine. Reprendre ces paroles, ce n’est pas seulement entrer dans un rite particulier, mais s’associer librement à l’acte de Jésus qui change et transforme toute l’histoire humaine. Entrons joyeusement dans l’acquiescement à ce que Jésus lui-même nous offre et nous demande.