La force dans la faiblesse

lundi 21 juin 2021
par  Alain Mattheeuws

La force dans la faiblesse. Comment intégrer le prophétisme et la faiblesse personnelle dans l’évangélisation, dans Anthropotes 30 (2014) 671-690.

E se il pastore è un peccatore ? Integrare il profetismo et la debolezza personnale nell’evangelizzatione ? Et si le « berger » est un pécheur ? Comment intégrer le prophétisme et la faiblesse personnelle dans l’évangélisation ?

« Médecin, soigne-toi toi-même », entend-on souvent dans la vie courante. Face au pasteur qui les conduit ou les enseigne, les chrétiens sont tentés à juste titre de dire aussi : « Balaie devant ta porte avant de nous faire la leçon » ! Dans la vie pastorale, les chrétiens sont avec raison décontenancés par les défauts et les péchés (publics ou cachés) de leurs pasteurs et de leurs frères et sœurs de la même Eglise. Ils éprouvent les limites de la condition humaine et aussi les blessures du péché dans le corps de l’Eglise qu’ils aiment. Certains disent qu’ils ont la foi et qu’ils veulent suivre le Christ, mais que tout ce qui concerne l’Eglise est « humain, trop humain » et qu’il vaut mieux se passer de l’institution ecclésiale et aussi de ses pasteurs. S’il faut évangéliser, c’est à travers une vie authentique et donnée. Seuls les témoins convainquent ! Les enseignements et les discours ne changent pas la réalité. Jésus a-t-il écrit quelque chose ? Non, il a vécu et donné sa vie pour nous. Cela nous suffit. L’Eglise, dans son histoire, a commis assez d’erreurs et ses membres ont péché si souvent, qu’il est inutile de lui faire confiance ou bien de suivre les conseils de ses « bergers ».
Certains prêtres eux-mêmes expérimentent dans le découragement ce combat contre leurs propres conditions spirituelles et les critiques qui leur sont faites. Ils ont assez de conscience pour mesurer non seulement qu’ils ne sont pas parfaits, mais que leurs péchés blessent le Christ, affaiblissent l’élan missionnaire de l’Eglise, sont comme un contre-témoignage. Les critiques intérieures et extérieures à l’Eglise ne manquent pas ! Les traits subjectifs des prêtres sont d’ailleurs tellement accentués dans les médias qu’ils sont, à notre époque pleine d’émotivisme, plus vulnérables à ces débats et aux comparaisons faites avec d’autres prêtres ou d’autres bergers d’autres religions. Ils devraient représenter le « Christ » au sein de leur communauté. Ils devraient l’annoncer « dans les périphéries » avec plus d’audace et ils se sentent comme paralysés par l’habitude, les peurs, les conséquences de leurs péchés, la conscience qu’ils ne sont pas parfaits et que la parole qu’ils prononcent les juge. Les sacrements qu’ils offrent ne perdent-ils pas leur « efficacité » à cause d’eux ? Cette tentation, fréquente dans certaines vies, fragilise l’élan missionnaire, racornit les traits d’une vie qui s’est offerte totalement à Dieu, et mène parfois à de nombreuses tristesses et au désespoir.
La vie chrétienne, dans tous les états et vocations, n’est-elle pas le lieu « où l’on tombe et où on se relève ? Jusqu’où jour où le Seigneur reviendra. Mais déjà il est avec nous sur la route de l’Eglise. « Sans moi, vous ne pouvez rien faire » (Jn 15,5), nous avait dit le Christ. Ainsi le chemin est-il balisé : l’abandon à la volonté du Christ et à la mission qu’il donne à chacun, l’aveu humble de la faiblesse, le pardon reçu et offert, la confiance en sa présence dans l’histoire humaine, l’envoi et la présence de l’Esprit en nos cœurs sont des lumières pour affronter questions, objections et dilemmes. Car si le Christ nous envoie comme des brebis au milieu des loups et si nous n’avons pas la même innocence que symbolisent les brebis, c’est aussi pour manifester que nous avons un trésor dans les poteries sans valeur que nous sommes . La faiblesse et le péché ont une « signification » profonde dans l’œuvre du salut .
L’espérance missionnaire ne déçoit pas lorsque nous nous fortifions dans cette présence du Christ parmi nous et en nous : « et moi, je suis avec vous jusqu’à la fin du monde » (Mt 28,20). Cette manière d’être présent à l’histoire des hommes et de l’Eglise est tangible dans l’économie sacramentelle qui n’est pas, comme dans d’autres religions, un dispositif rituel mais une vie communiquée par l’Esprit dans la faiblesse du corps personnel et du corps ecclésial. « Lorsque viendra le Paraclet que je vous enverrai d’auprès du Père, l’Esprit de vérité qui procède du Père, il rendra lui-même témoignage de moi (Jn 15,26) », dit Jésus à ses apôtres. Cet avocat fait l’œuvre du Christ en nous : il nous fortifie dans nos épreuves. Il nous défend contre nous-mêmes et contre les autres. Il nous donne les dons nécessaires pour cette mission « impossible » aux yeux des hommes mais rendue « possible » par Dieu.
Marie, conçue sans péché, en est le témoin privilégié pour l’Eglise qui, en elle-même, est sainte et immaculée. Ainsi l’Esprit de Jésus est-il celui qui « ouvre les cœurs » et nous permet de sortir de nous-mêmes sans peur pour ce que nous sommes et ce que nous disons. Car ce que le berger est appelé à faire et la personne qu’il annonce n’est pas lui-même : c’est le Christ. Aucun prêtre, aucun baptisé n’est la mesure du message qu’il annonce et qu’il vit, mais cet aveu est le ressort même de la joie partagée humblement et fermement. Si le pasteur est pris au milieu de son peuple, si le pasteur est lui-même un pécheur, c’est pour manifester dans un contraste à la fois violent et éclairant qu’il n’y a qu’un seul sauveur pour tous. Et que ce Sauveur, c’est le Christ : par son acte pascal, il a sauvé le monde une fois pour toutes.
Comment comprendre ce dynamisme paradoxal sinon en faisant mémoire de la manière dont Jésus lui-même a choisi et traité ses apôtres (1). Nous montrerons ensuite quelle est la place du péché et du pardon (2). Nous essaierons d’entrer plus profondément dans la réalité sacramentelle de l’Eglise et de ses sacrements (3) pour mesurer comment la vie morale est un vrai chemin de sainteté (4). C’est à travers la foi que nous sommes appelés à considérer cette problématique déstabilisante du péché dans l’Eglise et dans la vie de ses pasteurs.

1. Le choix des douze

Dans les récits évangéliques, le choix des apôtres manifeste la souveraine liberté de Jésus qui choisit « qui il veut » pour le suivre. « Venez et vous verrez » (Jn 1,39) et à Philippe, Jésus dit sobrement : « Suis-moi » (Jn 1,43). L’évangéliste Jean nous décrit divers appels et nous montre le chemin suivi par l’un et par l’autre. Simon est appelé et désigné désormais par un autre nom : Pierre (Jn 1,43). Des frères se parlent et se disent avoir rencontré le Messie. Les doutes de Nathanaël s’évanouissent dans la rencontre avec Jésus lui-même. Jésus appelle « qui il veut », « quand il le veut ». Son appel résonne dans le milieu professionnel (pécheur, percepteur d’impôts), généralement modeste, dans les relations telles qu’elles sont (les disciples de Jean le Baptiste, la famille de Pierre). Plus tard, dans les actes des apôtres, la vocation de Paul le pharisien nous est contée par trois fois pour nous indiquer le caractère abrupt et nouveau d’un tel appel.
L’appel est à la fois une indication d’une intimité plus grande avec le Christ et aussi un pas nouveau vers Celui qui dépasse toutes nos catégories d’entendement puisqu’il s’affirme Fils de Dieu et se présente avec les traits d’un Messie déconcertant. Cette « élection » est toujours un appel à la conversion. La vie publique du Christ avec ses apôtres et ses disciples témoignent de cette annonce d’une Bonne Nouvelle qui guérit, libère, sauve. La suite du Christ est exigeante : elle ouvre un chemin de foi, d’espérance et de charité. Qui dit « chemin », dit compréhension progressive, ouverture à l’imprévu de Dieu, conversion du cœur et des mentalités. Cette progressivité, faite de sauts, de flux et de reflux, est une parabole de toute vie spirituelle : de ce qu’elle est et de ce qu’elle devient, car il y a « vie » donc « croissance » dans l’amour du Christ jusqu’à « l’heure de la rencontre ». Les épisodes évangéliques soulignent les traits de ce chemin de la Galilée jusqu’à Jérusalem. Ils nous montrent et nous éveillent à l’enseignement du Christ qui passe par ses gestes et ses paroles : l’unité de son être séduit. L’unité de sa personne fascine : il est le bon berger que les prophètes avaient annoncé. Il est le Christ, le Fils de Dieu. Bien sûr, les disciples et les apôtres aspirent à lui ressembler, mais ils mesurent la distance et le chemin à parcourir pour être comme le maître.
La personne de Pierre tient une place particulière dans ce cheminement. Que nous puissions méditer et connaître ses réactions et ses fautes est indicatif pour nous tous. Pourquoi l’Ecriture nous en parle-t-elle ainsi sinon pour nous faire méditer sur la condition humaine et ecclésiale de tout pasteur ? Pierre n’est-il pas celui qui affirme au nom de tous : « A qui irions-nous, Seigneur, tu as les paroles de la vie éternelle » (Jn 6,68) ? N’est-il pas celui qui veut suivre son Seigneur jusqu’au bout et qui, malgré ce désir et cette promesse, n’y parviendra pas sans le renier ? L’épisode du reniement de Pierre (Jn 18,15-18), dans sa mission particulière au sein du groupe des apôtres, est significatif : il nous instruit sur nos propres missions et nos manières de suivre le Christ. Ce reniement nous dit la faiblesse de Pierre devant l’épreuve et devant la souffrance. Pierre, le rocher (Képhas : Jn 1,42), semble comme perdre toute sa consistance de disciple devant les quelques questions d’une servante. En un instant, il détruit les fruits tangibles d’une amitié et d’une suite attestée de son maître durant 3 ans. Son appel semble oublié, détruit, dépassé. En un instant, il n’est plus rien.
Et ce n’est que le regard de Jésus lui-même qui lui redonne tout le sens de ses actes. Regard de tendresse qui suscite les larmes de Pierre car son cœur et sa conscience ont saisi combien il était dépassé en amour par celui qu’il aimait et qu’il a trahi. Les larmes de Pierre nous sont contées pour nous montrer la force de l’amour dans toute détresse qui se laisse « toucher » et « habiter » par le regard du Sauveur. Ce récit, émouvant, nous est confié pour que nous le mettions également en lien avec les paroles de Jésus à Pierre au bord du lac (Jn 21,15-19). Au triple reniement correspond une triple demande de Jésus à Pierre, un triple envoi : une confiance magnifique du Seigneur ressuscité aux bergers de son Peuple. Par trois fois, le Christ confie clairement à Pierre son troupeau. Désormais sa mission, éclairée par l’amour du Sauveur, est indiquée : « Suis-moi » (Jn 21,19.22) et « Va ! Toi, affermis tes frères » (Luc 22,31-32). De quelle force Pierre dispose-t-il sinon de la force même du Christ en cette parole neuve qui lui ouvre un horizon immense. « Oui, Seigneur, tu sais que je t’aime » (Jn 21,10). La parole du Christ lui indique ce qu’il doit faire désormais, sans peurs, sans honte, fermement. La parole souligne une mission qui le dépasse. La parole est un signe tangible d’une confiance renouvelée qui est offerte à sa personne et à tous ceux qui humblement reçoivent cette mission qui les envoie non pas vers eux-mêmes, ni vers le passé, mais vers les frères et vers l’avenir.
Ces indications « existentielles » concernant Pierre et sa mission nous sont précieuses. Grâce à son expérience, Pierre sait comment la faiblesse et la grâce procèdent ensemble et comment elles peuvent s’accorder l’une à l’autre dans le cœur de celui qui est disciple du Christ. Elles sont un témoignage pour toute l’Eglise. Elles appartiennent à l’Ecriture et à la Tradition. Elles font référence aussi, comme nous l’approfondirons, au geste du lavement des pieds et des paroles de Jésus qui l’accompagnent, en commençant par Pierre : c’est bien dans le mystère de la Pâque que nous sommes tous plongés en Eglise, le berger et les brebis du troupeau. Elles ont une signification profonde pour toutes les périodes de l’Eglise et nous attestent combien le Christ accompagne toujours son choix personnel d’une grâce particulière qui inclut le pardon et exige toujours la conversion : celle de l’apôtre et celle de ceux à qui il est envoyé.

2. L’énigme et le mystère du pardon
La soif d’une pureté du cœur, du corps et de la conscience accompagne tous les chercheurs de Dieu. Dans diverses religions, les bains rituels ou la théorie du « bouc émissaire » manifestent ce désir de l’homme ou d’une communauté de se purifier, de se laisser purifier d’une tache originelle ou/et des péchés commis qui affaiblissent la capacité d’aimer, le goût de vivre, la force de pardonner à ceux qui le blessent et lui font du tort. Le mal est une énigme et il blesse les personnes dès qu’elles entrent dans ce monde créé. Les religions seraient-elles composées d’une élite qui tout à la fois est hors de portée des atteintes de ce monde et relèvent de la catégorie des « purs » ?
Malgré le grand désir de pureté qui habite les chercheurs de Dieu, la réalité du péché personnel doit être affrontée par tout homme de bonne volonté durant sa propre vie. Quelle est la part du volontaire et de l’involontaire dans les actes de l’homme qui fait le mal, qui fait mal à ses confrères et qui fait mal à Dieu ? Si les actes humains changent l’homme, si sa liberté y est engagée, comment croire que cet homme puisse être témoin de Dieu, puisse délivrer un message de vérité, être un juste et vivre une innocence sans tache ? Comment peut-il, s’il n’est pas pur de tout péché, nous mener vers la joie du salut et nous annoncer une Bonne nouvelle ? Si le chrétien, et particulièrement le pasteur n’est pas vertueux, saint, parfait, n’est-ce pas là pure contradiction ? S’il n’est pas meilleur que les autres en actes et vérité, quel est le poids de sa parole, de son enseignement, de ses interpellations ? Face à ces questions, ne faudrait-il pas approfondir la réalité théologale de tout disciple et poser que « la réalité du pardon, et donc sa possibilités, sont le véritable a priori de l’expérience morale » ?
Rappelons que la faute apparaît toujours au moins comme un défaut, comme une faille, comme un refus de la volonté de Dieu. Si elle nous apparaît ainsi, c’est qu’elle surgit dans un horizon originel ou final que nous espérons « beau » et « bon ». Toute faute contredit un désir d’unité, d’amitié, d’amour dans le cœur de l’homme de bonne volonté. Si, dans l’Eglise particulièrement, elle nous est révélée par l’Esprit saint, elle nous dit la profondeur de notre péché contre le Christ, mais les chrétiens peuvent y trouver une joie : « felix culpa » : « Heureuse faute qui nous a valu un tel Sauveur », chante la liturgie de la vigile pascale. Le péché est révélé par Dieu lui-même au cœur. Il est toujours pour le chrétien une lumière : une vérité sur sa vie et sur le chemin à parcourir. La prise de conscience du péché dit « en raison » qu’une innocence a existé, qu’une innocence existe et est rendue encore possible.
Le péché apparaît dans l’horizon d’un salut opéré accueilli par l’homme ou bien dont l’homme doit encore prendre conscience. En ce sens, pour le chrétien, l’innocence n’est pas qu’un mythe : elle est une réalité personnelle en la personne du Christ, vrai Dieu et vrai Homme. Elle est réalisée aussi, par grâce, en la personne de Marie, préservée de tout péché. « L’innocence n’est pas un mythe : elle est le symbole réel du pardon, son acte et sa réussite » . Dans la confrontation avec la pensée originale du philosophe Paul Ricœur, il convient cependant de faire remarquer avec A. Chapelle que sa réflexion (et fort probablement celle du courant protestant en général) se situe toujours dans l’après de la faute et l’avant du pardon. La réconciliation est cherchée, attendue, mais elle n’est pas dans le présent de l’action humaine. Elle tient compte du « volontaire » et de « l’involontaire », de la présence actuelle du mal dans le monde et les méandres de l’histoire, mais elle prend le risque d’une attente tétanisée, comme paralysée par l’ampleur du mal pressenti ou du mal commis. Bien sûr la liberté est toujours en conditions, mais elle n’est pas totalement conditionnée. La portée des actes humains n’est pas totalement relativisée par les circonstances qui l’accompagnent. Bien sûr ces circonstances peuvent diminuer fortement la responsabilité de l’être humain, mais celui-ci est capable de poser des actes qui sont les « siens ». La conscience personnelle de tout homme, et du disciple, est éclairée, interpellée, convoquée mais, dans la symbolique de Ricoeur, elle éprouve avec peine l’assurance d’une action possible sans le pardon accordé. Car même si les circonstances nuancent les jugements de la conscience personnelle, il reste dans ce jugement non seulement l’attente d’un pardon effectif, mais l’incertitude qu’il soit offert à l’homme et aux hommes touchés par le mal dans la vie qui est la leur.
Peut-être est-ce le propre de la réflexion catholique d’élaborer plus explicitement et de mettre en évidence un état de vie qui soit toujours d’après la faute et d’après le pardon . Car si nous sommes enveloppés dans une chape de plomb, celle du péché et de la mort, ne sommes-nous pas « de toujours à toujours » déjà sauvés par Jésus-Christ en son acte sauveur ? Nous sommes des pécheurs, il est vrai ! Mais des pécheurs pardonnés. Ce salut est-il un pardon effectif qui puisse nous rendre à Dieu et aux hommes, nous donner vie dans l’histoire agitée qui est la nôtre, nous ouvrir avec assurance sur une réconciliation déjà sur la terre et une paix véritable dans l’Eglise et dans le monde ? Les paroles de Jésus agonisant au « bon » larron témoigne d’une puissance qui vainc non seulement la mort mais tout péché commis pour combler en plénitude et éternellement le cœur de l’homme. A sa suite, nous sommes tous des pécheurs pardonnés : telle est notre identité.
Dans tous les domaines de l’agir humain, l’homme ne parvient pas toujours à « faire le bien qu’il voudrait ni à éviter le mal qu’il ne veut pas » (Rm 7,18-22). Cette réalité appartient à la condition humaine marquée par le péché. Elle existe aussi dans la communauté chrétienne : c’est le cri de Paul qui nous le rappelle. Cette dissociation fait mal : elle n’est ni logique, ni cohérente, mais elle est inscrite par la liberté humaine dans un corps personnel, un corps social, le corps de l’Eglise. Faire abstraction de cette réalité, c’est penser de manière idéelle, formelle, en dehors de soi, ou de la relation à autrui. Mais que nous soyons enfermés dans le péché, n’est pas l’horizon premier ni dernier de notre vie. Les premiers textes de la Genèse attestent une bonté originelle, une action bienveillante du Créateur. L’heure du Christ, dès son Incarnation jusqu’au mystère pascal, confirme la puissance de cet amour qui donne vie. Si nous sommes tous pécheurs, nous sommes tous également sous les bras miséricordieux du Christ en Croix, sous son souffle, abreuvés de l’eau et du sang dont surgissent les grâces du salut dans l’économie sacramentelle.
Le Christ est l’unique sauveur de tous les hommes : cela signifie qu’il sauve toutes les réalités humaines, leur redonne vie pleine et entière. Le salut apporté par le Christ est bien réel, mais il s’inscrit dans une histoire personnelle, donc dans le temps des hommes : ce salut advient, il passe par la liberté humaine. Cela vaut pour tous les fidèles mais aussi pour les pasteurs. Pour devenir un saint, cela prendra tout le temps de notre vie sur la terre : tout, en nous, doit être sanctifié et donc sauvé. Par exemple, la fixation de notre culture occidentale sur l’inadéquation de la morale à la réalité de la vie sexuelle est réductrice pour l’intelligence et pour la volonté. Il serait bon de s’interroger plus souvent sur l’observance d’autres commandements que ceux qui concernent la sexualité, sur les réalités économiques et politiques de la vie humaine par exemple.
Redisons-le : il est toujours possible de faire le bien, ou un bien précis dans nos vies dans tous les domaines. Mais la perfection morale n’est pas uniquement dans l’adéquation à une norme : elle passe par la personne, libre et consciente qui progresse en faisant le bien. La morale « naturelle » et « chrétienne » est toujours insérée dans l’histoire. Et si cette histoire nous montre régulièrement le péché, la faute et ses effets, cette histoire nous témoigne également d’une miséricorde toujours accordée. Le péché ne nous apparaît dans une pleine conscience qu’à la lumière d’un amour qui dès l’origine est miséricorde.
Ainsi réaffirmer que la miséricorde est première, qu’elle est à l’origine de nos actes, c’est redire le plan de bonté du Créateur, plan qu’il a poursuivi et mené également dans l’histoire de l’humanité : il a envoyé un Sauveur. Nous ne sommes emprisonnés ni dans le péché ni dans la miséricorde. Ou bien si nous le sommes, c’est pour manifester un plan particulier du Sauveur : « Dieu a enfermé tous les hommes dans la désobéissance pour faire à tous miséricorde » (Rm 11,32). Au contraire, nous sommes enveloppés de miséricorde et par là, toujours redonnés à nous-mêmes, à ce que nous sommes : êtres libres, personnels, conscients, sexués, capables d’aimer, de poser des actes bons. La miséricorde nous dit une aptitude à faire le bien dans l’histoire telle qu’elle est. Elle tient compte de l’être et du devenir, des croissances et des reflux, des prises de conscience et des aveuglements. Poser la miséricorde à l’origine de l’agir moral, c’est poser le réalisme sauveur de l’agir du Christ dans le temps et dans l’espace. Cette miséricorde est à l’origine et permet à tout homme d’apprendre à faire le bien et à faire bien, mais elle demeure aussi sur la route de la vie de tout homme : le temps qui passe est miséricorde jusqu’au jugement dernier. Le temps où l’homme fait le bien et apprend sans cesse à faire ce bien, sans l’atteindre toujours, ce temps est miséricorde : il est le lieu de la grâce divine, de son intervention dans l’histoire. La miséricorde nous dit non pas une « logique formelle », une cohérence purement rationnelle de nos vies et de nos actes. La miséricorde est l’expression d’une loi profonde de l’amour. Elle est une des étapes, originelle et permanente, de cette pédagogie divine qui emplit les cœurs et traverse l’histoire : elle dit l’unité des vertus théologales : foi, espérance et charité .
Et cette loi profonde de l’amour est la trame de toute l’économie sacramentelle dont les chrétiens vivent et que les pasteurs offrent aux membres de l’Eglise et dont ils sont les artisans ordinaires dans la vie de l’Eglise. Ainsi, voyons-nous se dessiner l’ampleur de leur mission et le caractère incontournable de leurs actes prophétiques à l’intérieur du sacrement qu’ils sont pour chacun des baptisés. Dans tous les sacrements, sous le souffle de l’Esprit, les pasteurs sont les prophètes d’un amour à la fois vulnérable et tout puissant : ils sont des prophètes de la Bonne Nouvelle du salut. Ils sont donc appelés à vivre de vie sacramentelle et à la partager à tous : ce sera la mesure même de leur propre union à Dieu et de leur conversion personnelle.

3. Les sacrements et le sacrement qu’est l’Eglise
Par la foi, nous avons l’expérience en Christ d’un acte d’amour parfait : source de bonheur, mais surtout de salut pour toute l’humanité. En sa Pâque, le Christ a sauvé l’univers et les fruits de cet acte du salut traversent le temps et l’espace : tous les hommes sont pris dans cet acte d’amour où le Fils de l’homme offre sa vie en son corps et en son sang. Cet acte est indépassable : il est la « source et le sommet » de toute vie chrétienne. La nouvelle Alliance est définitive, éternelle : elle se vit aussi par l’eucharistie dans le temps de l’Eglise. Le pasteur est au service de cet Acte du Christ et le rend présent au sein de la communauté. Il est appelé comme le Christ à laver les pieds de ses frères. Si l’apôtre Pierre n’a pas compris tout de suite ce « renversement » opéré par l’amour sauveur, le signe a cependant opéré et porté son fruit. « Comprenez-vous ce que je vous ai fait ? Vous m’appelez Maître et Seigneur et vous dites bien car je le suis. Dès lors, si je vous ai lavé les pieds, moi le Seigneur et le Maître, vous devez vous aussi vous laver les pieds les uns aux autres » (Jn 13,13-14). Ce don de soi du Fils est le « commandement nouveau » : il nous appelle à nous regarder les uns les autres de manière nouvelle. La profondeur de ce regard permet à la fois de mettre une lumière sur nos propres péchés, mais aussi de les porter en communion d’espérance et de foi. Si tous sont pécheurs, même les pasteurs, c’est aussi pour témoigner que l’amour est pour tous et qu’il doit atteindre ce niveau de profondeur, pour tous, de mort à nous-mêmes pour revivre en Christ. Telle est la forme eucharistique de la vie ecclésiale !
Le Christ, vrai Dieu et vrai Homme, nous donne l’assurance que la mort est vaincue et que tout péché est cloué au bois de la Croix. Il est possible d’aller jusqu’au bout de l’amour : en un acte qui symbolise tous les actes humains, en un acte auquel nous participons par grâce. L’Eglise comme corps, est le lieu où la portée éternelle et salvatrice de cet acte eucharistique, est rendue manifeste depuis plus de 2000 ans. L’économie sacramentelle ne fait pas fi des lois de croissance de l’homme et du consentement de la liberté humaine dans les actes sacramentels, mais elle les inscrit, comme transfigurés, dans le temps de Dieu qui unit, déjà et pour toujours, le ciel et la terre. Le septénaire est une expression de cette vie donnée à l’homme et que l’homme partage à ses frères et sœurs. Le chiffre 7 renvoie à une plénitude. Celle-ci n’est pas statique mais dynamique, épousant, tout en les transformant, les chemins de l’homme : les sept sacrements ne sont pas « isolés » les uns des autres, mais ils relient l’homme à lui-même, à l’acte du Christ et à celui de l’Eglise. Malgré son péché personnel, parfois grâce à lui, tout pasteur est appelé au service de cet Acte du Christ dont il est le prophète là où il est. Il en est parfois le martyr !
L’Eglise est un signe particulier et incontournable de la miséricorde divine offerte à l’humanité. Elle est un sacrement : signe de salut pour toutes les nations. L’Église, « pour sa part, est dans le Christ comme un sacrement ou, si l’on veut, un signe et un moyen d’opérer l’union intime avec Dieu et l’unité de tout le genre humain » (LG n°1). Vatican II nous indique que l’Église est à la fois le sacrement de l’union intime des hommes avec Dieu et sacrement de l’unité du genre humain. Cette unité est déjà commencée puisque l’Église rassemble des hommes « de toute nation, race, peuple et langue » (Apocalypse 7, 9). En même temps, « l’Église est « signe et instrument » de la pleine réalisation de cette unité qui doit encore venir » (Catéchisme de l’Église catholique, n°775). Cette Église « lui sert d’instrument de la rédemption de tous les hommes » (LG n°9). Elle tend vers l’avènement du règne de Dieu et le salut du genre humain car elle « est le « sacrement universel du salut », manifestant et actualisant tout à la fois le mystère de l’amour de Dieu pour les hommes » (GS n°45,1).
Sa beauté et son innocence viennent de son union avec le Christ, son Epoux. Elle est sainte et immaculée. Et cette réalité lui est offerte en pure gratuité par son Sauveur qui est en même temps son Epoux dans une alliance qu’il veut indéfectible et jusqu’à la fin des temps. Nous avons souvent sous les yeux le visage d’une Eglise déformée, vieillie en Occident, pécheresse parce que livrée aux péchés de ses membres. Et cette vision, particulièrement pour les pasteurs, est un obstacle intérieur, psychologique et spirituel à l’annonce et à la présentation de l’Evangile. Puisque le signe « ecclésial » semble cassé, brisé, entaché de multiples fautes, comment en parler sans se juger et juger les autres ? C’est un peu au-delà de nos forces humaines. C’est bien le moment adéquat pour crier avec le psalmiste : « Vite, Seigneur, réponds-moi ! (Ps 142, 7) : viens à notre secours » et d’ajouter parfois « Je suis à bout de souffle » (Ps 142,4.7). Le sacrement qu’est l’Eglise pour le monde ne semble plus faire signe et il ploie sous le poids des péchés de ses membres. Nous ne pouvons nier cette réalité, mais elle n’est pas toute la réalité. L’Eglise sacrement tient son innocence de sa source qu’est le Christ. Le Ressuscité a traversé la mort et tout péché de l’homme ! Et cette beauté de l’épouse qu’elle est, n’est pas seulement pour le ciel : elle resplendit déjà sur la terre par le pardon toujours offert. Si l’Eglise est sainte, c’est parce que l’Esprit la sanctifie en chacun des sacrements particuliers dont elle vit. Le pasteur en vit et les fait vivre. Si on oublie le lien entre l’Eglise et son Christ, entre le Sacrement qu’est l’Eglise pour le monde et les sacrements dont elle vit en son corps, nous ne pouvons qu’être acculés à une impasse et à des contradictions personnelles et communautaires. L’identité profonde de l’Eglise est celle d’être composée de pécheurs pardonnés, d’hommes et de femmes sauvés gracieusement, de baptisés conscients qu’un amour précieux et puissant les enveloppe et les imprègne de l’intérieur pour les pousser vers les périphéries où leur témoignage est attendu. Sans l’économie sacramentelle, ce pardon reste purement théorique et conceptuel. Par la grâce des sacrements de l’initiation chrétienne et des sacrements de la guérison, les chrétiens reçoivent la force de vivre en vérité les sacrements de la mission que sont le sacerdoce et le mariage (CEC n°1503 à 1666).
Le sacrement dit toujours un avant et un après du temps réconcilié, qui est le temps de l’homme qui chemine dans la lumière du Ressuscité : le temps de l’Eglise sur la terre. L’économie sacramentelle n’annule pas les incohérences de l’agir de l’homme : elle les assume dans la puissance de l’Esprit. La grâce divine n’enlève pas les aspérités de l’histoire, n’oblitère pas le moment de la liberté humaine : elle les transforme et les inscrit en Dieu. Une loi de développement – ou loi des petits pas – ou loi spirituelle d’alternance de consolations et de désolations - est aussi présente dans l’économie sacramentelle : dans la préparation aux sacrements qui touche les puissances de l’homme, dans l’initiation chrétienne, dans l’assomption des péchés et la guérison des personnes. Ainsi va la pédagogie de Dieu pour ses enfants. L’économie sacramentelle n’est pas qu’un concept : elle est le lieu et le temps dans lesquels, pour chacun de nous, le Christ et son Eglise, au ciel et sur la terre, assument pas à pas la condition faible et pécheresse de l’homme et le sanctifient : non pas par une norme, mais par le Christ vivant et son Esprit. La loi nouvelle est celle de l’Esprit Saint qui vivifie et nous rend contemporains, malgré nos fautes et dans tout contexte historique, de l’action même du Christ Sauveur. Et cette loi nouvelle se vit dans l’Eglise en ses pasteurs et grâce à eux également malgré leur indignité.
L’économie sacramentelle explicite ainsi dans la lumière du Ressuscité cette loi spirituelle dans laquelle les combats, victoires et défaites, ne sont pas absents. Cette victoire en est aussi le fil rouge et blanc : rouge du sang versé par le Christ, blanc de la gloire qu’il vit dans l’éternité et qui resplendit déjà sur la terre.
Alors face aux limites des pasteurs, bien réelles, face à leur péché ou à leurs difficultés à faire le bien qu’ils voudraient, l’assurance de la mission pour tous les chrétiens nous vient de l’Esprit Saint et nous permet, particulièrement aux pasteurs, de traduire l’espérance de Dieu dans notre histoire : elle est le langage délicat, parfois difficile à décliner, de la recherche d’une bonne réponse éthique, fondamentale, aux questions qui nous dépassent. Car il ne suffit pas de dire ou de pouvoir dire un interdit. Nous sommes appelés à donner la parole qui convient selon la volonté de l’Esprit hic et nunc : une parole de vie, qui donne vie. Cette loi de l’Esprit, de la croissance, du pardon, de l’accession progressive au meilleur bien pour tout, n’est pas jugée selon les normes d’une « loi » juridique, d’une « loi de l’illicite » .
Elle est une expression vraie de la miséricorde à l’œuvre dans nos vies et de l’intégration progressive des normes morales dans chaque individu, particulièrement dans les relations conjugales et familiales. Approfondissons ce point : le péché et le pardon, la sainteté qui grandit dans l’histoire sans être immédiate, exprime une loi spirituelle, une pédagogie de la conversion du pécheur dans le temps de l’Eglise : celle qui « peine » sous l’étendard de la croix . Elle dit qu’à chaque instant de notre vie, nous sommes et restons en relation avec notre Dieu sauveur, et donc que nous pouvons lui dire « oui » sur le chemin qu’il parcourt avec nous. Le faire chaque fois de nouveau. Cela ne signifie pas que nous pourrons être parfaits dans le bien immédiatement, mais qu’il nous est toujours possible de choisir Dieu de nouveau, et de grandir en Lui. Ici et maintenant, ce qui compte dans la conscience de l’homme de bonne volonté, c’est son désir profond et vrai de faire le bien et de ne plus pécher, et donc de prendre conscience de plus en plus vive du péché qui peut nous écarter du cœur de Dieu. Cette conscience est bien souvent absente des cœurs et des esprits des baptisés : elle est peu enseignée, sauf dans certains courants spirituels, dans l’accompagnement des baptisés, dans un juste enseignement sur le rapport entre la miséricorde et la vérité. N’est-ce pas la tâche des pasteurs de l’enseigner puisqu’eux aussi sont appelés à en vivre ?
Voilà pourquoi les baptisés et les pasteurs sont invités régulièrement à vivre du sacrement de la réconciliation : en exprimant leur ferme propos à l’instant où leur conscience s’agenouille avec tout ce qu’ils sont, ils promettent réellement de faire le bien et d’éviter le mal avec la grâce de Dieu. Ce choix est vrai et entier, qu’ils soient habitudinaires ou pas. En cet instant, ils ne prophétisent pas sur l’avenir en certifiant qu’ils ne pêcheront pas, mais tout entiers, ils engagent hic et nunc leur liberté dans la réalité de la grâce de Dieu. « Je prends la ferme résolution, avec le secours de ta grâce de ne plus pécher… ».
La conversion dit la loi du cœur qui se tourne vers Dieu dans les conditions concrètes de son histoire sainte, au sein de l’Église, telle qu’elle est. Elle exprime l’essence de l’action de Dieu dans l’histoire humaine : son désir de faire alliance avec nous, de nous aimer, de nous sauver, et son attente d’une réponse libre et confiante. Cette conversion avoue le péché et l’existence des pécheurs dans l’Eglise en même temps qu’elle nous pousse à nous identifier [progressivement] à la personne même du Christ, qui devient la loi ultime et accomplie. Sans dissocier la miséricorde du salut offert dans les commandements et leur observance, elle nous aide à mesurer hic et nunc la grandeur de la miséricorde de Dieu dans l’unité d’une personne. A sa lumière, la conscience de plus en plus vive du péché fait croître l’amour du Dieu sauveur… Et cela aide donc à choisir librement, et en toutes circonstances, le bien à faire. C’est cela notre histoire, et elle est donc sacrée. Et cela vaut pour tous les membres du Peuple de Dieu.
En explicitant comment cette pédagogie d’un Dieu qui « fait route avec nous » comme le Christ le fit avec les disciples découragés d’Emmaüs, transit l’économie sacramentelle et pénètre particulièrement les actes du pénitent et du confesseur, nous indiquons aussi un lieu tout particulier de coïncidence entre la miséricorde et la perfection : un lieu de vérité pour tout pasteur. Dans l’instant précis de l’absolution, qui est recouvrement de l’état de grâce, l’homme est à nouveau dans le temps qui est le sien, mais aussi dans le cœur de Dieu, l’innocent et le juste créé à l’image de Dieu. L’histoire n’est pas terminée (il faut aussi porter les conséquences de nos péchés !). Mais dans l’instant sacramentel, où l’éternité se fait vive, nous comprenons que c’est Dieu lui-même qui ajuste et rend cohérent l’ordre des vertus morales en nous et la grâce qui lui est rapportée. Ainsi la sainteté est-elle bien liée à la pureté du cœur, mais celle-ci n’est assurée que par la grâce de régénération permanente du Sauveur. Dans le pardon sacramentel coïncident en acte les œuvres morales et spirituelles de l’homme et de Dieu en lui.

4. La vie morale comme chemin de sainteté
Il est bien vrai qu’il nous faut chercher à faire le bien « toujours et partout », selon la volonté exprimée par le Christ lui-même : « Soyez parfaits, comme votre Père céleste est parfait » (Mt 5,48). Ce saint désir et cette réalité dans laquelle nous avons été plongés dès le baptême nous engage à « agir » au nom du Christ et à aimer comme Lui. Tel est le nouveau commandement : « Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés. « Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime » (Jn 15,13-14). Dans cette cohérence de l’amour auquel Dieu nous convie, Luc dira en enrichissant l’évangéliste Matthieu : « Soyez miséricordieux comme votre Père est miséricordieux » (Lc 6,36). La vie morale est le lieu d’une grâce particulière : nous sommes sanctifiés par notre agir et nous participons, à notre place, au salut apporté par le Christ au monde. Telle est aussi la mission des pasteurs. Dans l’annonce de cette bonne nouvelle du salut, il est le prophète d’un pardon toujours offert et d’un chemin toujours ouvert vers le ciel et la plénitude des béatitudes . La perfection de notre agir dépend de la grâce même de Dieu et de la miséricorde qu’il nous accorde à tous, pasteurs et brebis. La miséricorde dont nous vivons et que nous partageons est issue de la sainteté même de Dieu qu’il communique à son corps qu’est l’Eglise à travers la variété des charismes et des ministères.
Humblement, le pasteur doit rester au service de la mission confiée et particulièrement des personnes qui comptent sur lui. Il est appelé à être disponible pour vivre lui-même du pardon divin et prendre le temps de l’offrir à ceux qui en ont soif : la vitalité de l’Eglise en dépend. L’élan missionnaire ne surgit pas seulement de techniques nouvelles ni d’événements extraordinaires mais d’une conversion brusque ou progressive des cœurs. Le prêtre, dans l’économie sacramentelle, est au carrefour de ce don toujours offert au sein de l’Eglise. Le pardon édifie le corps ecclésial. Sans réserver l’amitié avec le Christ aux purs et aux observant de la loi, certains prêtres attestent dans leurs faiblesses et dans les conséquences de leurs péchés que le Christ est l’unique Sauveur et qu’il agit dans la vulnérabilité de l’histoire humaine. La puissance du Christ éclate dans ce qu’il peut assumer de la belle nature humaine et dans la création mais aussi dans l’assomption des erreurs de l’homme et de ses péchés. En l’Eglise du Christ, le prêtre est appelé à mettre en œuvre dans l’Eglise « une pédagogie pleine de miséricorde, de patience, de douceur et de bonté. (La loi) ouvre à l’amour, elle s’accompagne de la miséricorde et du don de l’Esprit, qui permet de s’y confronter sans désespoir ni accablement, mais avec le courage, la force et l’espérance »
Ainsi la vie morale des pasteurs est-elle un lieu de témoignage dans ce flux et ce reflux du pardon accueilli et partagé. Car si les épreuves et les contradictions de la vie n’épargnent aucun membre de l’Eglise, il nous faut laisser le Seigneur lui-même faire œuvre de purification, et sanctifier ainsi pour « ordonner » son Peuple à la louange de son saint Nom.

5. Conclusion
Le pasteur n’est pas un « employé » de l’Eglise ni un fonctionnaire d’une entreprise multinationale que l’on devrait ou pourrait « jeter » pour incompétence. La culture du « déchet » ne convient pas au jugement concernant son appel et ses actions . Il appartient au Peuple de Dieu comme ses frères et sœurs baptisés, avec un ministère particulier qui est prophétique parce que lieu du « pardon ». Il représente sacramentellement donc humblement, la personne du Christ, l’unique grand-prêtre, le bon berger : celui qui connaît ses brebis par leur nom. Le prêtre est pécheur comme tous les membres du troupeau, mais il est au service de la miséricorde qui est la grâce fondatrice de cette communauté. Nous sommes tous des pécheurs pardonnés. Ainsi le pasteur est-il appelé sans relâche à vivre aussi de cette miséricorde et à la partager.
Dans la considération de ses péchés, et dans la conscience qu’a le peuple de Dieu de sa situation, l’humiliation peut faire surgir l’humilité et l’audace d’un cri profond de foi, d’espérance et de charité. L’Eglise tout entière est appelée à comprendre le sens de cet état pécheur de ses membres pour refuser tout péché, mais s’exercer à aimer les hommes et les femmes dans leur combat pour faire le bien et pour ressembler au Fils de Dieu. La sainteté est à ce prix. Dans un monde où les lois positives se multiplient et deviennent aussi incontournables qu’insoutenables, dans un monde parfois religieux où la Thora et les commandements risquent, comme au temps de saint Paul, d’être hypostasiés et de servir de manière instrumentale de « lieu de salut », l’aveu du péché et la reconnaissance de l’existence d’un péché personnel témoignent d’une autre logique spirituelle et ecclésiale.
Le pasteur est le prophète d’une miséricorde qui dépasse toute justice : il dit comment Dieu regarde et aime chacun d’entre nous. Il manifeste ce « regard » divin sur l’humanité telle qu’elle est : à sauver à chaque génération. C’est dans sa faiblesse que le pasteur remplit sa mission. Mais aussi dans la force de Dieu dont l’assurance lui est donnée au sein de l’Eglise-sacrement et par les sacrements qu’il dispense. Nous soulignons ainsi l’au-delà des rites religieux et la vérité de l’économie sacramentelle qui dit toujours le primat de la grâce sur le caractère purement volontariste ou normatif de l’action et de la pensée humaines. Dans sa faiblesse, le pasteur dit quelque chose de l’action de Dieu dans l’histoire. Car si la seconde personne de la Trinité est devenue « chair de notre chair », c’est pour nous dire que dans tout abaissement, dans tout échec, dans toute faiblesse, dans toute pauvreté, dans tout péché, la puissance de Dieu peut venir faire sa demeure et transformer ce qui était et paraissait « loin de Dieu », pour devenir le lieu de sa présence et de son témoignage.

Alain Mattheeuws s.J.
Professeur de Théologie morale et sacramentaire à la Faculté jésuite de Bruxelles (IET)

Résumé
L’Eglise est constituée de pécheurs pardonnés. Si le pasteur est lui-même pécheur, le corps en est parfois non seulement étonné mais scandalisé ! L’intention de l’auteur est de recentrer la réflexion ecclésiologique sur le Christ Sauveur et unique Grand Prêtre. Ainsi, décrit-il le choix des apôtres : à travers la personne de Pierre, nous découvrons le sens profond de l’appel qui traverse le reniement pour s’enraciner dans la mission du ressuscité : « paix mes brebis ». Ces indications sont précieuses pour nommer le mystère du pardon en christianisme. La réalité du péché est présente, mais tout baptisé se trouve dans l’après de la faute et du pardon. La miséricorde est première dans tous nos actes, par la grâce offerte en Christ. Cette loi profonde de l’amour est manifestée dans le corps sacramentel qu’est l’Eglise et dans l’unité du septénaire dont vit le pasteur. Le sacrement dit toujours cet avant et cet après d’un temps réconcilié. La vie morale est un chemin de sainteté dans lequel le pasteur est au service du salut du Christ en son Eglise. Le salut est pour tous. Le pasteur est un prophète de la miséricorde car il est le premier à en vivre et en témoigner pour lui et au service de l’Eglise. Il est ainsi au carrefour de toute évangélisation.

Présentation de l’auteur

Prêtre jésuite, biologiste de formation, l’auteur est licencié en théologie morale de l’Université pontificale grégorienne et docteur en théologie de l’Institut catholique de Toulouse (France). Il enseigne à la faculté jésuite de Bruxelles (IET) et à la Faculté Notre Dame de Paris (Bernardins). Il est l’auteur de « S’aimer pour se donner », « Union et procréation. Développements de la doctrine des fins du mariage »



Documents joints

PDF - 100.1 ko
PDF - 100.1 ko

Brèves

25 novembre 2020 - Aux racines de toute vie spirituelle

Aux racines de toute vie spirituelle
Dans le premier récit de la Création, au sixième jour, Dieu (...)