L’Una caro et le don mutuel de la fécondité

lundi 21 juin 2021
par  Alain Mattheeuws

Capitolo XII
L’una caro et le don mutuel de la fécondité
ALAIN MATTHEEUWS

« Et ils ne formeront qu’une seule chair » (Gn 2,24). Cette unité conjugale, forte parce qu’elle s’enracine dans le lien filial, « L’homme quittera son père et sa mère pour s’attacher à sa femme », et parce qu’elle est capable de s’en détacher paisiblement pour constituer une nouvelle entité qui lie les personnes, est un “mystère” de communion : un “nous” conjugal qui sans fusionner les personnes, les unit cependant au plus intime de leur liberté et de leur corps . Elle est le lieu d’un don interpersonnel qui signifie déjà dans l’histoire des époux et des parents, une nouveauté, une richesse transgénérationnelle, une fécondité personnelle, sociale, ecclésiale. La fécondité issue de la différence sexuelle est à la fois conjugale et parentale. Elle appartient au plan de Dieu.
Il convient de montrer combien le don mutuel des époux est un signe privilégié de fécondité ; l’accueil des enfants comme « dons » de Dieu l’est également. Cette double polarité est inscrite dans l’engagement des libertés et dans l’acte spécifique des époux. Les époux ne sont-ils pas appelés à découvrir, à sanctifier, à promouvoir la « double signification, unitive et procréative » de l’acte sexuel qui les unit au cœur de la promesse rendue (HV 12). Nous essayerons de rendre compte de la fécondité du don mutuel des époux telle qu’elle est soulignée aussi dans Familiaris Consortio, 28. « La fécondité est le fruit et le signe de l’amour conjugal, le témoignage vivant de la pleine donation réciproque des époux : “Dès lors, un amour conjugal vrai et bien compris, comme toute la structure de la vie familiale qui en découle, tendent, sans sous-estimer pour autant les autres fins du mariage, à rendre les époux disponibles pour coopérer courageusement à l’amour du Créateur et du Sauveur qui, par eux, veut sans cesse agrandir et enrichir sa propre famille” (GS 50). La fécondité de l’amour conjugal ne se réduit pas à la seule procréation des enfants, même entendue en son sens spécifiquement humain : elle s’élargit et s’enrichit de tous les fruits de vie morale, spirituelle et surnaturelle que le père et la mère sont appelés à donner à leurs enfants et, à travers eux, à l’Eglise et au monde ».
Ainsi le consentement mutuel de l’homme et de la femme est-il, chaque fois qu’il est « dit » publiquement, un trait nouveau et original de la relation de couple. Il inclut une dimension unitive à la fois totale et intime, et une ouverture à l’enfant. Avec l’aide de Dieu, cette « communion de vie et d’amour » (GS 48) est inscrite dans l’union du Christ et de l’Eglise : elle y produit des fruits de vie. Le mariage comme sacrement permanent de l’amour sauvé par Dieu contient et exprime de manière permanente cette double signification. L’acte conjugal, spécifique des époux, le manifeste corporellement et en témoigne : l’amour est à l’origine de toute union et de la vie que Dieu donne aux époux.

1. L’unité des époux
L’unité du couple et la formation d’un nouvel “être” conjugal et familial s’enracinent dans la promesse des époux. Elle est une attestation permanente, jusqu’à la mort, d’une “nouveauté”, d’une fécondité relationnelle nouvelle dans l’Eglise et dans le monde. Le consentement libre et conscient des époux, public et devant témoins, exprime un “oui” de la liberté. Dans le sacrement de mariage, la présence du Christ est intérieure à la liberté des époux : elle atteste le sérieux de leur engagement dans le plan de Dieu. Cette présence est aussi extérieure et rendue visible dans l’Eglise, par l’assemblée des fidèles, des témoins et d’un ministre ordonné, assistant bénissant de ce don mutuel . Ainsi le surgissement dans l’histoire du salut d’un nouveau couple, fondé sur l’amour et inscrit dans la relation du Christ et de son Eglise, est-il un premier signe éclatant de la fécondité spirituelle et charnelle des époux telle qu’elle est voulue par Dieu. Que ce signe sacramentel soit, par et dans leur “oui” prononcé, signe de l’Alliance de Dieu avec l’humanité, du Christ avec son Eglise, est une attestation joyeuse de cette présence de Dieu dans leur vie et dans nos vies. Chaque consentement est une preuve de l’existence de Dieu et de son amour dans l’histoire humaine. Le “oui” de l’homme et de la femme est une audace. Le “oui” est une affirmation de la capacité de l’homme et de la femme d’aimer pour toujours et de manière exclusive. Le “oui” est le témoin d’une liberté sauvée et ouverte au mystère trinitaire de l’amour. Le “oui” atteste que l’homme et la femme, ensemble, sont en alliance avec leur Créateur et Sauveur et qu’ils font l’histoire. La transcendance du “oui” sur tous les conditionnements de notre “être créé” est une richesse spirituelle qui dit la dignité de l’homme, en son humanité, et sa radicale différence d’avec le monde animal.
L’unité de l’homme et de la femme, ainsi exprimée dans l’Instant qui les lie entre eux et les lie à Dieu, est distincte de leurs relations antérieures : elle dit que l’amour d’alliance est sauvé par le Christ et que cette alliance entre de manière privilégiée dans l’histoire du salut. N’est-elle pas une figure de l’Eglise : une « ecclesiola » ?
Par leur baptême, chacun des époux s’était déjà vu appelé librement à se donner : à ne plus s’appartenir mais à se donner entièrement au Christ, en sa mort et sa résurrection. « Vous tous qui avez été baptisés, vous avez revêtu le Christ » (Gal 3,27). Ce don originel de soi au Christ est un fruit de la grâce. Il exprime la réponse de l’homme à l’appel salvifique du Christ : « Vous ne nous appartenez plus à vous-mêmes ». Cette désappropriation de soi, cet exode de soi, pour être « un avec le Christ », trouve une de ses expressions les plus heureuses et fécondes dans l’alliance entre l’homme et la femme. Cette unité est enracinée dans la différence sexuelle pour le respect de la différence personnelle. L’expression « une seule chair » souligne une forte intimité corporelle, psychique, spirituelle entre deux personnes distinctes dont les différences forment le “matériau” vrai d’une unité particulière. La langue italienne manifeste de manière sensible cette unité du masculin et du féminin dans la terminaison des mots : una caro. La différence sexuelle est appelée à “unir” les personnes, au lieu de les opposer, les diviser, les nier. Cette différence a toujours donné à penser : elle est le creuset de tout consentement à l’unité du Créé, des créatures, avec le Créateur. Elle est une des conditions de compréhension de la puissance créatrice de Dieu dans l’histoire des hommes. En notre temps travaillé par les théories du gender, cet apport du lien homme-femme est appelé à rester à l’horizon de toute réflexion anthropologique et de toute mémoire spirituelle de la spécificité chrétienne.
Le consentement sacramentel donne ainsi à l’engagement des époux une assurance particulière : leur don d’eux-mêmes en Christ a une consistance humaine et ecclésiale, une valeur morale et spirituelle. Il est conforme au plan du salut. Il correspond à un appel. Il est l’attestation d’un amour sauvé et qui sauve : tout engagement conjugal est pour une mission, pour une tâche particulière dans le plan de Dieu. La fécondité du don est “dans le don” et dans les traits de ce don qui est exclusif et total. Cette fécondité, dès l’origine de l’histoire du salut, et aussi dès l’origine de l’histoire du couple, est ouverte à la procréation et à l’éducation des enfants. C’est en ce sens que Jean-Paul II parlera de l’enfant comme du « redoublement » du don : du don qui jaillit du don initial.

2. La procréation et l’éducation des enfants
Les Pères du Concile ont longuement discuté du mariage : ils ont évité l’instrumentalisation de l’acte conjugal à la procréation des enfants tout en intégrant des réalités nouvelles telles que la « communauté de vie et d’amour », l’amour des époux, la dignité de la personne . Sans nier les développements antérieurs des doctrines des biens et des fins du mariage, ils ont cherché cependant à situer la fécondité de l’acte conjugal à l’intérieur d’une réflexion nouvelle : l’amour et la donation mutuelle des époux. « Le mariage et l’amour conjugal sont d’eux-mêmes ordonnés à la procréation et à l’éducation des enfants. D’ailleurs les enfants sont le don le plus excellent du mariage et ils contribuent grandement au bien des parents eux-mêmes » (GS 50,1). En utilisant ainsi le mot donum pour désigner les enfants et un superlatif pour le qualifier (praestantissimum), Gaudium et Spes offre un cadre nouveau pour parler de la transmission de la vie et donc de la fécondité de l’alliance conjugale. Toute conception d’un enfant est intégrée au sacrement de l’amour qu’est le mariage, à la responsabilité des époux (GS 50,2), et à l’acte des époux qui coopèrent à l’acte créateur : l’enfant est un don à l’image des actes qui permettent sa conception, sa croissance, sa mise au monde et son éducation.
L’acte conjugal est le lieu de l’amour : de manière singulière il est le « berceau anthropologique » de la personne créée. Car si les époux se donnent consciemment l’un à l’autre, cette donation a cependant un sens qui les dépasse : cette évidence est intrinsèque à l’acte conjugal qui, sans le faire toujours, est apte à concevoir un être humain différent. A l’origine de leur amour, au cœur de leur consentement, à l’intime de l’échange des corps, Dieu Créateur est présent et donne les époux à eux-mêmes. Il les unit également à Lui et à son désir de se « donner » des enfants . Donner la vie est « un geste divin » auquel l’homme « participe » dans la relation conjugale. « L’âme spirituelle de tout homme est “immédiatement créée” par Dieu » . De nombreux auteurs y voient d’ailleurs la source ultime de la dignité intrinsèque de tout être humain et c’est un principe fondateur pour la recherche de repères de l’action morale dans le champ actuel de la bioéthique .
Il est bon de souligner ainsi la primauté de l’action divine pour manifester également la vraie responsabilité de l’homme et de la femme. Leur action est collaboration intime dans l’ordre des médiations à l’acte créateur. Cette action ne prend pas la place de celle de Dieu. Au sens strict du terme, seul Dieu “crée”, c’est-à-dire est la Source et la Cause première et dernière de l’être “nouveau”. L’action des parents participe aux caractéristiques de “générosité” et de “gratuité” de Dieu Créateur, mais elle ne s’y substitue pas. Seul L’Etre donne l’être. Il donne l’être et la vie. Dieu “donne” de donner et d’aimer. Dieu est présent dans le don des époux l’un à l’autre .

2.1. L’acte conjugal : un acte de donation qui donne un sens
La vérité de l’amour des époux et de l’acte spécifique où il se “consomme”, l’étreinte conjugale, réside dans le don. Même si l’acte premier d’exister est hors d’atteinte de nos puissances de mémoire, nous pouvons le réfléchir et trouver son sens pour notre humanité. Cet acte conjugal fonde la vie humaine : il est un acte d’échange entre les époux, un don interpersonnel dans lequel la personne se donne entièrement, dans la vérité de son corps.
La manière dont l’être humain vient au jour exprime sa dignité personnelle et sa différence d’avec les animaux et le monde des objets... L’homme passe l’homme comme un mystère et son origine recèle le secret de l’amour. « Les conjoints accomplissent un acte d’amour dans le don réciproque d’eux-mêmes et l’enfant qui peut naître de cet acte est le don de l’amour créateur de Dieu confié aux parents pour qu’ils l’accueillent avec reconnaissance et avec un infini respect » . Ce qui est conçu est ainsi digne de respect : il atteste la puissance de l’amour des époux et de Dieu.
En se donnant l’un à l’autre dans l’acte conjugal, les époux donnent plus qu’eux-mêmes. L’amour les dépasse toujours. Les époux se donnent et ils reçoivent ensemble l’enfant. Telle est la vérité de l’amour conjugal. Il est par nature extatique. L’union des époux est ouverte sur l’infini de son fruit, et elle est appelée à le demeurer dans leurs conditions corporelles qui évoluent. Les époux s’aiment en se donnant un tiers, en le recevant et en l’aimant. L’enfant est l’horizon de la relation conjugale alors même que les époux n’ont pas la maîtrise totale de cette fécondité. « Le don réciproque des époux ne demeure fidèle à lui-même qu’en acceptant de se redoubler en ce “don du don” qu’est l’enfant » . Telle est la portée de ce que l’on appelle la « signification » procréative de l’acte conjugal.
Ce dernier est aussi une participation à l’humanité de l’autre : il humanise les conjoints et l’enfant parce qu’il est un lieu privilégié de la reconnaissance de leur humanité commune.
La relation homme-femme-enfant […], dans la génération normale, celle où n’intervient pas l’artifice du manipulateur, est le lieu de la reconnaissance. Et de la reconnaissance doublement : d’une part, parce que l’homme et la femme se reconnaissent, mutuellement, dans l’enfant ; et c’est le seul type naturel, le seul exemple, le seul paradigme de la reconnaissance réciproque entre les consciences. Le deuxième point de cette reconnaissance, c’est la reconnaissance de l’enfant par ses parents. Nous devons essayer d’envisager ce que serait notre manière d’exister si nous n’étions pas, dès l’origine de nous-mêmes, reconnus comme la personne que nous sommes par ceux auxquels nous sommes immédiatement confiés, naturellement. De sorte que l’être humain n’étant plus reconnu, sinon par des critères sociaux abstraits et de performance biologique ou économique, risque de ne plus savoir qu’il est bien tel et qu’il n’est pas seulement un exemplaire d’une espèce naturelle .
L’acte conjugal est un acte d’inauguration du don. Il revêt l’aspect “créateur” présent dans les relations proprement personnelles. Dans l’amour, il y a toujours un surplus, une confirmation de l’amour. « De fait, les enfants sont le don le plus excellent du mariage et ils contribuent grandement au bien des parents eux-mêmes » . On ne donne jamais en vain, mais le “gain” est un “don” imprévu sur lequel on n’a pas de prise : l’approfondissement mutuel en humanité et/ou un nouvel être humain. « Dans sa réalité la plus profonde, l’amour est essentiellement don, et l’amour conjugal, en amenant les époux à la connaissance réciproque qui fait qu’ils sont “une seule chair”, ne s’achève pas dans le couple ; il les rend en effet capables de la donation la plus grande qui soit, par laquelle ils deviennent coopérateurs avec Dieu pour donner la vie à une autre personne humaine. Ainsi les époux, tandis qu’ils se donnent l’un à l’autre, donnent au-delà d’eux-mêmes un être réel, l’enfant, reflet vivant de leur amour, signe permanent de l’unité conjugale et synthèse vivante et indissociable de leur être de père et de mère » .

2.2. L’acte conjugal : un acte personnel
Le don intra-conjugal est en même temps trans-conjugal : il trouve son terme au-delà des époux, dans l’enfant. En se donnant l’un à l’autre les époux se donnent à l’enfant ou plus profondément, reçoivent l’enfant comme “don” : l’un de l’autre, et ensemble de l’Amour et de la Vie. […] Il s’ensuit donc que dans le genre humain, la transmission de la vie se fait “de personne à personne” : d’un époux à l’autre, des époux à l’enfant ; de Dieu aux époux, de Dieu à l’enfant .
L’acte conjugal est animé de ce dynamisme personnel et de l’originalité du don. Il ne peut pas être posé “par procuration”. On ne peut pas “se donner” par personne interposée. Le don est lié à la liberté de chacun. A l’acte conjugal est lié un droit inamissible. Sa beauté est issue de sa participation au don créateur : participation libre, consciente et joyeuse . Le don parental laisse surgir le don qu’est l’enfant, et réciproquement . Il est une parabole de l’amour de Dieu. L’amour des époux est ainsi toujours “prophétie” de la venue à l’existence de l’enfant. Le don des époux peut ainsi donner à chaque être humain l’assurance qu’il est aimé. L’accueil du don qu’il est, donne à l’enfant la responsabilité éthique d’honorer la propre vocation à l’amour dont il est issu . « Donnés à nous-mêmes, nous ne deviendrons nous-mêmes que dans le don. Ce qui n’est pas donné est égaré » .
Ainsi tout enfant devrait-il être issu d’un acte de donation mutuelle qui le qualifie dès l’origine . « L’origine d’une personne est en réalité le résultat d’une donation. L’enfant à naître devra être le fruit de l’amour de ses parents » . Le don des époux est à l’image du don créateur divin. De leur double don, naît un don nouveau, pénétré par la gratuité de l’être. Cette dynamique du don se rapporte au “nom” de Celui qui donne : nom paternel de Celui qui “engendre” de toute éternité. La paternité divine transparaît dans le désir des parents de se donner l’un à l’autre et de donner la vie.
Ce don qu’est tout enfant conçu advient, selon sa perfection, à travers un acte d’amour personnel passant par le corps des époux. Nous sommes tous – et nous aspirons à l’être – issus d’une étreinte des corps, d’une étreinte de deux libertés personnelles et amoureuses. Les époux se donnent l’un à l’autre et ils reçoivent ensemble l’enfant. Ils collaborent au don de Dieu qui les met en vérité face à face, dans une logique de don. Celle-ci n’est pas un “calcul”, mais un mouvement gratuit où toute nouveauté apparaît comme un surcroît. Les parents, avec l’aide de Dieu, témoignent de la surabondance de l’amour. L’embryon humain est la perle de cet écrin humano-divin. L’union des époux laisse à Dieu la libre initiative de se donner encore à l’humanité comme Créateur et de se donner des enfants. En agissant avec Dieu et en son Nom, les parents rendent visible la logique du don consubstantielle à l’amour de Dieu.

3. L’acte conjugal, expression permanente de cette fécondité
Les époux sont les témoins d’un amour qui les dépasse, qui les a donnés l’un à l’autre et qui leur permet de se donner entièrement. L’homme est donné à sa femme par Dieu et réciproquement : Dieu se donne ainsi dans leur échange. Dans l’acte conjugal, les époux sont des témoins privilégiés de l’Amour et de la Vie même de Dieu. Dieu appelle les époux à « participer spécialement à son amour et aussi à son pouvoir de Créateur et de Père, moyennant leur coopération libre et responsable pour transmettre le don de la vie humaine. Dieu les bénit et leur dit : “soyez féconds et multipliez-vous, remplissez la terre et soumettez-la” (Gn 1,28) (FC 28) ». L’acte des époux, créés à l’image de Dieu, les rend contemporains de toute Création nouvelle : il est engagement, mission, responsabilité, grâce.
Dans l’encyclique Humanae Vitae, il est écrit que « chaque acte conjugal doit rester ouvert à la transmission de la vie humaine » (HV 11). Il est demandé que le couple ne rompe pas « de lui-même, de son initiative, le lien indissoluble entre les deux significations de l’acte conjugal : union et procréation » (HV 12). L’Église ne demande pas de renoncer à toute union conjugale si pour « des causes indépendantes de la volonté des conjoints, on prévoit qu’ils (les actes conjugaux) seront inféconds » (HV 11). L’intention spirituelle poursuivie est la suivante : que « le couple ne se pose pas en maître de la vie humaine mais plutôt en ministre du dessein établi par le créateur » (HV 13). De fait les documents ultérieurs (Familiaris consortio, Donum vitae, Evangelium vitae) confirmeront cette doctrine exigeante. Elle donne une dimension nouvelle à l’union conjugale. Elle doit être comprise et proposée dans le cadre de la relation conjugale et du sacrement de mariage. L’exigence éthique dit la beauté de l’acte et s’exerce dans la grâce offerte par Dieu aux époux.
Quelle est la grandeur de l’acte conjugal sinon d’unir intimement l’homme et la femme et de manifester puissance et limites en leurs corps fécond ou stérile. Cet acte les unit aussi en Dieu et à Dieu. Il a cette puissance créatrice qui peut en faire le berceau d’une vie nouvelle et rend les époux contemporains de l’acte créateur. Ils sont procréateurs.
La sexualité conjugale est l’expression du don définitif que le conjoint fait de lui-même à l’autre et ainsi elle affermit et alimente entre les époux une communion d’amour totale et indissoluble. C’est à cause de sa vérité intime que la sexualité conjugale est appelée, précisément dans l’acte conjugal spécifique de l’union des époux, à une participation spéciale dans son œuvre créatrice elle-même (de Dieu) .
Les époux sont des « coopérateurs », des « collaborateurs », des « ministres » du dessein de Dieu.
Le don spirituel et charnel des époux se dit toujours dans un acte à double signification : unitive et procréative (FC 32). Cet acte est chaque fois unique. La possibilité technique des procréations artificielles oblige à ajouter qu’il ne peut pas être posé par d’autres : il ne peut pas être délégué. Il fait ce qu’il dit : il est performatif tout en n’étant pas toujours fécond (performant d’un point de vue biologique !). L’amour conjugal conserve, exprime, développe et fortifie la double signification de l’union conjugale. Il lui permet de rester la “matrice” de tout don nouveau, fruit du don mutuel des époux. Il est le gage et le témoin permanent de la fécondité du couple.
L’acte conjugal est aussi un chemin pour l’amour conjugal. Ce chemin commence certainement par la reconnaissance mutuelle de l’homme et de la femme comme « don l’un pour l’autre » . Cela signifie accepter avec joie l’autre dans sa différence. Comment entrer dans cette relation de liberté et par le cœur ? Le cœur est offert dans l’union conjugale où le corps signifie tout l’amour livré. L’époux et l’épouse se découvrent mis ensemble dans leur corps – masculinité et féminité – et jusqu’au corps à corps de la relation conjugale .
Se donner à l’autre en son corps, c’est faire l’épreuve et la preuve d’une maîtrise de soi aimante et confiante. Une communion surgit des libertés qui se donnent dans la parole et dans le corps tel qu’il est. La fatigue, la maladie, les peurs comme la passion, la tendresse, le plaisir s’éprouvent dans des personnes qui s’offrent librement telles qu’elles sont et dans l’espérance d’une communion. Si l’homme et la femme sont complémentaires, ce n’est pas seulement d’un point de vue biologique ou psychologique. Leur complémentarité est personnelle et demande un don libre et maîtrisé de soi. Ni l’un ni l’autre ne peuvent trouver leur identité et leur bonheur, aux dépens de l’autre. Dit autrement, il ne suffit pas de livrer son corps : il faut se livrer en son corps. Le sexuel est et doit devenir personnel. Le sexe est « l’altruisme greffé dans notre chair », dit M. Zundel. Cet abandon sans conditions de l’être personnel est un critère de vérité de la relation conjugale.
C’est dans la vérité du langage du corps que la double signification, unitive et procréative, reçoit toute sa dimension spirituelle et morale, trouve également toute sa fécondité anthropologique. Ainsi la continence périodique n’est-elle pas une pratique technique ou d’obligation mais un acte positif qui exprime l’amour sponsal. L’amour conjugal se dit à la fois dans l’exercice de l’acte conjugal et dans son abstention. La liberté des époux consent à l’amour et au don de soi, dans la vérité, dira Jean-Paul II, du langage du corps. La fécondité ne se mesure pas à la fécondation ni à la procréation de l’enfant. Elle englobe toute la personne. Si le couple ne dissocie pas de lui-même le lien entre les deux significations de l’acte conjugal, celui-ci reste à la mesure de la vérité des corps et des personnes, une relation qui unit et qui procrée. La relation conjugale reste ouverte à toute la réalité de l’autre comme époux et père, épouse et mère. L’acte conjugal « reste ordonné à exprimer et consolider l’union des conjoints » (HV 11).
Un couple qui ne peut concevoir d’enfants ne doit pas pour autant renoncer à l’union sexuelle. Il doit pouvoir saisir la relation conjugale comme le lieu d’une tâche humaine qui se poursuit jusqu’à la fin : par elle, la femme enfante l’homme à lui-même (et réciproquement). Le lien qui les unit, les rend l’un pour l’autre “enfant de l’amour fidèle”. Une mystique de la création convie les époux à poser un nouveau regard sur l’autre, sur le conjoint et sur l’enfant. Chacun, à travers ce regard, est transfiguré et rendu “à la source” de son être, à sa beauté, à sa bonté, à son innocence retrouvée.
La fécondité du couple se “parle” à travers le corps. Ainsi, même si biologiquement la procréation est devenue impossible, la fécondité de l’amour n’est pas tarie car la fécondité ne se limite pas au biologique ni seulement à la procréation et à l’éducation des enfants. En ce sens, la relation conjugale fortifie, par la liberté des époux, le libre don d’eux-mêmes en leur corps, la fécondité de leur être et l’unité de leur couple. Ceci est d’autant plus évident lorsque la nature biologique ne permet plus la conception de l’enfant. Comment exprimer alors cette fécondité de l’una caro sinon par la prise de conscience de cet élan transformant, présent dans l’acte conjugal. Dans ses catéchèses , Jean-Paul II en parle ainsi : L’homme et la femme
redécouvrent, pour ainsi dire, chaque fois et de manière particulière, le mystère de la création et retournent ainsi à cette union dans l’humanité (“chair de ma chair et os de mes os”) qui leur permet de se reconnaître réciproquement et, comme la première fois, de s’appeler par leur nom. En un certain sens cela signifie revivre l’originelle valeur virginale de l’homme qui émerge du mystère de sa solitude face à Dieu et au milieu du monde. Le fait qu’ils deviennent “une seule chair” est un lien puissant établi par le Créateur à travers lequel ils découvrent leur propre humanité, soit dans son unité originelle, soit dans la dualité d’une mystérieuse attraction réciproque .
Par l’union conjugale, Dieu fait entrer progressivement les époux dans son propre regard. L’union purifie et fortifie. Elle est le lieu d’une tâche humaine : par elle, la femme engendre l’homme à lui-même et réciproquement. Les époux apprennent à voir l’autre, l’enfant et le monde avec les yeux même de Dieu qui a créé le monde et qui continue à le créer. Si l’enfant ne peut surgir d’une telle relation, il y reste toujours au cœur par sa signification inaliénable. Le regard transformé des époux les enfantent l’un à l’autre à leur identité masculine et féminine. Chacun est rendu à la source de son être dans l’espérance d’être l’enfant de Dieu pour lequel et par lequel l’amour existe toujours. La fécondité de l’amour tourne le regard au-delà de l’enfant de sa propre chair, pour entrer dans la contemplation de la vie personnelle. L’union conjugale témoigne toujours d’une “mystique de la création” de la personne. S’il est vrai que le regard positif d’autrui nous transforme, cette expérience est radicale au sein de la relation conjugale vécue dans le plan et sous le regard de Dieu. Chaque union peut être recréation de l’autre à qui tout est donné et offert gratuitement. Ainsi la symbolique de l’acte est-elle toujours “active” : il est unitif et procréatif. Il reste source d’Amour et de Vie.

4. Conclusion
L’acte sexuel n’acquiert sa grandeur morale et spirituelle que dans l’écrin d’une promesse radicale de don mutuel des époux. Ainsi, il manifeste la grâce divine qui donne l’homme à la femme et réciproquement. Ce don mutuel est, pour les baptisés, le lieu d’un engagement particulier du Christ en son Eglise. Le “oui” des époux est un signe dans l’histoire du salut : il est sacrement, source d’une découverte particulière de la splendeur de l’amour sauvé dans l’histoire humaine. Des exigences morales accompagnent la découverte et la vérité des actes des époux. Au long de son histoire, l’Eglise a découvert et mis au jour, dans des langages de plus en plus précis et adéquats, la beauté des actes des époux et la grâce qui les accompagnent. Nous assistons depuis quelques années à la prise de conscience, parfois douloureuse et délicate, de cette spécificité et de la fécondité de l’acte conjugal dans le cadre du sacrement de mariage. Le Christ sauve tout amour et l’accomplit : pour les époux, il leur dit de parler en vérité dans leur corps sexué et d’exercer l’amour en respectant sa double signification toujours présente : unitive et procréative. Cette double signification n’épuise pas toute la fécondité d’une vie conjugale et parentale, mais elle la symbolise dans le temps de la vie commune. La grâce du sacrement de mariage permet aux époux d’éprouver en leur chair la richesse du don d’eux-mêmes.
L’amour conjugal est à l’image de l’amour divin. Sa fécondité prend des figures bien variées suivant les couples, leur situation et leur âge. Cet amour est toujours à la fois un exode de soi-même – une sortie de soi vers l’autre – et une extase – un accueil de l’autre et un ravissement par l’autre. Il y a un souffle dans l’amour : chacun inspire et expire son être en l’autre. Autrui est la “rencontre obligée”, c’est-à-dire la “rencontre offerte” au corps, au sentiment, et à la volonté d’aimer. La fécondité de l’être familial (Jean Lacroix) ne se limite pas à la seule procréation des enfants. La fécondité de l’amour humain a des dimensions infinies puisqu’elle est à l’image de l’amour divin et trinitaire. L’Église, sans être nataliste, est attentive à l’ouverture spirituelle et charnelle à la procréation, mais elle invite toujours à découvrir la fécondité dans son origine et sa fin : l’amour de Dieu. L’enfant est un fruit privilégié de l’amour. Il n’est pas le seul. Pensons aux couples stériles ou déjà forts âgés dont l’amour est rayonnant de mille manières et que l’Église comble de ses bénédictions. Ne voir la fécondité d’un couple que dans les enfants, risque de majorer ou de pervertir même l’investissement affectif des époux dans cette tâche car les deux significations se fortifient l’une l’autre au creuset de la liberté conjugale. On risque de rendre absurde la vie de ceux qui n’ont pas pu avoir d’enfants ou ne peuvent plus en avoir. Bien sûr, sans être le seul signe de l’amour, les enfants sont le signe privilégié de cet amour car ils doivent toujours s’inscrire dans l’arc-en-ciel de l’amour. Ils fondent, couronnent ou symbolisent une fécondité qui dépasse le couple lui-même. La fécondité « s’élargit et s’enrichit de tous les fruits de vie morale et spirituelle et surnaturelle que le père et la mère sont appelés à donner à leurs enfants et à travers eux, à l’Église et au monde » (FC 28).
L’amour produit des fruits qui en témoignent. Cette fécondité est la trame du bonheur quotidien du couple et de la famille. Le plus souvent elle est de l’ordre du visible. Cependant, sans réduire les fruits de l’amour à nos propres calculs, il est bon d’observer, de se réjouir, de rendre grâce pour la vie et les dons reçus, pour ce qui est gratuit et parfois invisible. Sans être exhaustif, soulignons d’autres traits de la fécondité du couple : l’enrichissement mutuel des personnalités, la capacité d’accueil et de services rendus aux siens comme aux étrangers, l’aisance matérielle comme l’enrichissement culturel et éducatif offerts à ceux et celles qui le fréquentent, l’engagement social, éventuellement politique, des personnes. La fécondité est aussi d’ordre spirituel. La perception par les époux eux-mêmes de la présence divine dans leur vie est un indice d’une croissance de leur amour qui ressemble de plus en plus à l’amour de Dieu-Trinité : la prière personnelle, la prière en couple et en famille, la transmission joyeuse de la foi à leurs proches, le témoignage humble des merveilles de Dieu dans les époux et autour d’eux, la sanctification mutuelle, autant de signes d’une fécondité assumée dans la grâce.
Toute fécondité est issue d’un don mutuel des époux et de la providence divine dans l’histoire. L’unité conjugale est toujours parentale. Le don des époux est également toujours uni à l’acte sauveur du Christ et associé à la mission de l’Eglise. L’acte conjugal est une expression privilégiée de la fécondité conjugale : il est livré à la vérité du don de soi des époux et au respect du langage du corps, qui dit le don des personnes. Etre « une seule chair », c’est en vérité “être et vivre” dans l’histoire humaine à l’image de la Trinité et exercer une communion avec l’acte Sauveur du Christ. Tous les actes des époux sont à l’aune de l’Acte du Christ. C’est en lui qu’ils ont leur vraie fécondité.

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RIASSUNTO

L’unità coniugale si radica nel legame filiale originario che dice all’uomo e alla donna quello che essi sono nel disegno creatore. Essa acquisisce un’identità storica e sacramentale nel consenso degli sposi. L’assenso delle libertà personali è già sorgente di una fecondità che unisce gli sposi tra di loro, con Dio e nella Chiesa. Quella consistenza dell’essere coniugale, radicata nella differenza sessuale, è data per il rispetto di quella differenza, e per il bambino che ne è il frutto.
L’unione coniugale è la « culla antropologica » del concepimento, della nascita, della crescita, e dell’educazione di ogni persona creata. Così, il maschile e il femminile si coniugano per offrire a se stessi e offrire a Dio il donum praestantissimum (cfr. GS 50,1), che è ogni bambino. La fecondità condivisa degli sposi è un dono libero e cosciente, che li unisce e Dio Creatore e Salvatore. Ella umanizza, personalizza gli sposi. L’atto coniugale è un atto di comunione : partecipa al disegno di salvezza. Quell’atto tende a dire, in ogni tempo e nel corpo degli sposi, quanto l’amore è la sorgente e il fine delle creature. L’atto coniugale, portatore dei significati unitivi e procreativi, è un cammino permanente dell’unione a Dio. Esso dice, in maniera privilegiata, ciò che realizza il sacramento del matrimonio nella vita ordinaria degli sposi e della loro famiglia.

SUMMARY

Conjugal unity is rooted in the original filial bond that tells man and woman what they are in the creative design. It takes up a sacramental and historical identity through the consent of the spouses. The consent of personal freedom is already a source of fertility which unites the spouses to each other, to God and to the Church. That consistency of being married, rooted in sexual difference, is for respect for difference and for the child which is the fruit.
The marital union is the “anthropological cradle” of conception, birth, growth, and education of every created person. Thus, the masculine and the feminine are combined in order to offer, to one another and to God, the donum praestantissimum (GS 50, 1), which is every child. The fecundity shared between the spouses is a conscious and free gift that unites God Creator and Savior. It humanizes and personalizes the spouses. The conjugal act is an act of communion : it participates in the plan of salvation. This act means, through all time and in the bodies of the spouses, how love is the source and end of all creation. The conjugal act, in its unitive and procreative meaning, is a pathway towards union with God. It “speaks”, in a privileged manner, what the sacrament of marriage brings about in the ordinary life of the spouses and in their family.

RESUMEN

La unidad conyugal está radicada en la relación filial de origen, que revela al hombre y a la mujer aquello que son en el diseño creador. Dicha unidad conyugal adquiere una identidad histórica y sacramental en el consentimiento de los esposos. El asentimiento de las libertades personales es ya fuente de una fecundidad que une a los esposos entre sí, con Dios y en la Iglesia. La consistencia del ser conyugal, radicada en la diferencia sexual, existe para el respeto de esta diferencia y para el hijo que es su fruto.
La unión conyugal es la “cuna antropológica” de la concepción, del nacimiento, del crecimiento y de la educación de cada persona creada. Así, lo masculino y lo femenino se conjugan para ofrecerse a sí mismos y ofrecer a Dios el donum praestantissimum (GS n° 50,1), que es todo niño. La fecundidad compartida de los esposos es un don libre y consciente que los une a Dios Creador y Salvador. Ella humaniza, personaliza a los esposos. El acto conyugal es un acto de comunión : participa en el diseño de salvación. Aquel acto expresa, en todo tiempo y en el cuerpo de los esposos, cómo el amor es la fuente y fin de las criaturas. El acto conyugal, que lleva en sí los significados unitivo y procreador, es un camino permanente de unión con Dios. En él se dice de manera privilegiada aquello que realiza el sacramento del matrimonio en la vida ordinaria de los esposos y de su familia.

RESUME

L’unité conjugale s’enracine dans le lien filial d’origine qui dit à l’homme et à la femme ce qu’ils sont dans le dessein Créateur. Elle acquiert une identité historique et sacramentelle dans le consentement des époux. L’acquiescement des libertés personnelles est déjà source d’une fécondité qui unit les époux entre eux, à Dieu, et dans l’Eglise. Cette consistance de l’être conjugal, enracinée dans la différence sexuelle, est pour le respect de cette différence et pour l’enfant qui est son fruit.
L’union conjugale est le « berceau anthropologique » de la conception, de la naissance, de la croissance et de l’éducation de toute personne créée. Ainsi le masculin et le féminin se conjuguent-ils pour s’offrir et offrir à Dieu le donum praestantissimum (GS 50,1) qu’est tout enfant. La fécondité partagée des époux est un don libre et conscient, qui les unit à Dieu Créateur et Sauveur. Elle humanise, personnalise les époux. L’acte conjugal est un acte de communion : il participe au dessein du salut. Il tend à dire, en tout temps et dans le corps des époux, combien l’amour est la source et la fin des créatures. L’acte conjugal, porteur des significations unitives et procréatives, est un chemin permanent de l’union à Dieu. Il dit de manière privilégiée ce que le sacrement du mariage réalise dans la vie ordinaire des époux et de leur famille.



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