"Je frémis sous les coups de l’ennemi" (Ps 54)

jeudi 1er octobre 2009
par  Alain Mattheeuws

A ceux et celles qui sont éprouvés par une séparation conjugale, qui vivent séparés ou qui ont divorcé.

« Je frémis sous les coups de l’ennemi » (Psaume 54)

Pourquoi tant aimer les psaumes sinon parce qu’ils appartiennent déjà aux écrits de la Bible et qu’ils sont parole de Dieu pour les hommes et paroles d’hommes adressées à Dieu. Ils ont en effet un statut particulier car comme paroles humaines, ils retentissent depuis des siècles dans le cœur et sur les lèvres de priants. On peut méditer et contempler le récit du « don de la loi à Moïse au Sinaï » ou la « parabole du bon samaritain » et ils deviennent pour nous prière. On peut faire de même pour les psaumes, mais ils sont déjà la prière d’un peuple. Le plus souvent, nous entrons facilement dans cette forme de prière et surtout dans la variété des sentiments qui s’y expriment. De plus, nous les prions en sachant que Jésus les priait. Ainsi faisait également la première communauté à l’origine. Ainsi ont fait les chrétiens d’origine juive et païenne depuis des siècles. La fidélité à cette forme de prière a été maintenue dans les monastères, mais de soi les psaumes sont la prière de tous. Bénissons le Seigneur pour cet enseignement et cette manière de prier qu’il nous offre. Entrons dans le psaume 54 et faisons-nous frères et sœurs de celui ou de celle qui le prie. Par cette communion, notre propre souffrance peut certainement être portée en Eglise et par le Christ. Et nous expérimenterons la profondeur de l’amour et de la puissance divine en nos vies. N’est-ce pas dans les liens d’amitié et d’amour offerts que nous sommes à la fois les plus heureux, les plus vulnérables et parfois les plus blessés ? Ces paroles nous concernent tous. Se fier à Dieu, c’est partir gagnant. Se fier à Dieu, c’est être capable de traverser les plus hautes trahisons. Etre fidèle, c’est continuer à aimer au cœur de la déchirure.
Ce psaume est un cri vers Dieu : « Ecoute ma prière. Ne te dérobe pas lorsque je te supplie » (v.2). Celui qui prie est désemparé. Il a essayé de multiples moyens pour être heureux et sortir de ses angoisses. Il a fort probablement compté sur des amis, sur des membres de sa famille ou de sa communauté. La vie est dure et paraît à certains jours « invivable » au sens propre du terme. « Qui nous délivrera de ce mal qui nous entoure ? », de ce mal qui est entré jusqu’à l’intime du cœur et de la chair ? Les expressions de la détresse humaine peuvent être multiples. Ici, comme le priant l’avoue au Seigneur, il sent le sol se dérober sous ses pas : il est en face du mal et ne peut plus rien. Dieu est l’ultime refuge de celui qui voit l’ennemi prendre place tout près de lui. Le mal semble être le maître partout. Qui peut être le recours du suppliant sinon Dieu ? Le mal semble se déchaîner partout autour de lui : « Je suis troublé ». Ce monde créé par Dieu n’en est plus du tout l’image. Tout est violence, déchirure, rupture. Est-ce la vérité de la vie offerte ou une apparence qui voile l’harmonie espérée ? Le priant est face aux méchants, aux méfaits, à la colère : « Les gens m’accablent de leurs méfaits ; avec colère, ils me pourchassent » (v.4). Il n’est ni apathique ni en dépression, mais au contraire lutte pour sa vie : « Mon cœur se serre dans ma poitrine, la terreur de la mort vient m’assaillir, des craintes et des tremblements m’ont envahi, et je frissonne, saisi d’horreur » (v.5 et 6). Réactions fortes, question de vie et de mort : l’angoisse a envahi le cœur car on ne sait pas comment s’en sortir, comment survivre, comment trouver une issue, comment quitter l’impasse dans laquelle on se trouve.
Deux chemins sont imaginés : quitter le sol, cette terre qui n’est plus « ferme », échapper au quotidien de cette existence pénible, « avoir les ailes de la colombe » (v.7), changer de vie, d’état de vie pour échapper à ce que l’on voit, à ce que l’on ressent, à ce que l’on subit : « Je m’enfuirais bien loin d’ici, pour demeurer dans le désert » (v.8). Un des chemins est la solitude du désert : se dégager de cette situation sans issue pour découvrir un abri sûr ; « un refuge contre le vent de la tempête » (v.9). Il faut quitter ce que l’on vit, sortir à tout prix de cette impasse, gagner la paix d’un autre monde peut-être.
L’autre désir est celui de voir Dieu prendre les choses en main et mettre sa justice là où elle n’existe plus. Que Dieu intervienne à nouveau dans l’histoire des hommes puisqu’ils ne l’assument plus comme Il l’a voulue, selon son plan créateur. Qu’il vienne comme à Babel, mettre la confusion dans leur langage pour que l’alliance du mal ne puisse plus agir, se fortifier, détruire la ville jusqu’en son centre. Qu’il combatte à nouveau avec nos armées. Qu’il vienne nous sauver des Philistins, des Amalécytes et de tous nos ennemis. Qu’il vienne rétablir la Royauté en Israël. Si Dieu est contre nous, s’il ne nous écoute pas, qui sera pour nous ? Que sa main puissante nous arrache des ravins de la mort, de la main des étrangers, de ceux qui nous veulent du mal.
La situation est dramatique. Elle apparaît dans toute son horreur quand le priant nous découvre à quel niveau d’intimité il est touché et qui est l’ennemi. Ce n’est pas l’étranger, ce n’est pas l’inconnu, c’est celui qui a été le plus proche et qui est son égal : c’est lui qui fait mal parce qu’il a fait le mal. Il a trahi. Il sait bien ce qui fait mal puisqu’il touche une relation existentielle, amicale, amoureuse, conjugale, familiale. Il est le proche qui « connaît » et qui maintenant « méconnaît ». Cette connaissance même augmente la douleur. « Si l’insulte me venait d’un ennemi, je pourrais l’endurer ; si mon rival s’élevait conte moi, je pourrais me dérober. Mais c’est toi, toi qui es un homme de mon rang, toi mon ami et mon intime, avec qui j’échangeais des confidences quand nous allions ensemble avec la foule dans la maison de Dieu » (v.13-15).
La clé de la souffrance, comme le centre de la prière, se trouvent dans ces versets. Au cœur de l’alliance, dans la relation qui nous menait ensemble au Temple pour prier, se sont installées la rupture et la trahison. La prière ne peut pas être « douce et suave », « tranquille et assurée », « paisible et réconciliée » : elle demeure un cri, un désir de vengeance qui souhaite même la mort de « celui-là », de « ceux-là ». « Que la mort les surprenne. Que, vivants, ils descendent dans le séjour des morts » (v.16). Ils ne sont que « méchanceté » : extérieurement et intérieurement. Au fond, tout ce qui les concerne, semble comme « perdu », « corrompu » : la méchanceté est à la fois dans la maison et dans le cœur.
L’appel est une prière forte, un cri, avons-nous dit. Il souhaite la punition des méchants, mais ne les maudit pas. Celui qui prie voudrait que les autres paient et souffrent comme lui. Et pourtant le priant ne se fait pas justice à lui-même. Peut-être n’en a-t-il pas la force. Car il faut être fort pour pouvoir se venger. Au contraire, il avoue sa faiblesse et son impuissance en confiant sa cause au Seigneur. « Moi, j’en appelle à Dieu, et l’Eternel me sauvera » (v.17). Phrase puissante de confiance en Dieu, de dégagement de sa propre haine et de ses propres sentiments. L’enjeu est le salut. Notre Dieu est un Dieu de tendresse et de pitié, mais peut-il nous sauver ? La justice est un des chemins de ce salut. On se confie au Seigneur, maître des temps et de toute histoire humaine. La référence au titre de Dieu, l’Eternel, suggère que rien n’échappe à la justice de Dieu et qu’un jour la plainte sera entendue et exaucée. Le temps est une créature de Dieu. Le temps est un ami et un allié de l’homme. Dieu y inscrit son salut, sa justice, sa réconciliation : le priant attend une réponse divine adéquate. Dieu écoute à toute heure du jour et de la nuit. Il entendra les gémissements, délivrera le priant de ce combat inégal où les ennemis sont très nombreux. L’Eternel est celui qui règne sur le temps : il offre dans le temps la paix (le shalom) à celui qui souffre tant et qui l’invoque avec une telle confiance. Il est éternel. Il règne depuis toujours. Il règnera un jour encore même si certains événements dans l’histoire paraissent contredire cette affirmation. La souffrance présente n’est pas un destin puisqu’Il règne en vérité.
La prière reste bien une supplication tout au long de ce psaume, même si le désir de vengeance et la révolte s’expriment clairement (« Exauce-moi, je t’en prie, réponds-moi »). Elle est une plainte qui se tourne vers Dieu de plus en plus profondément malgré ou à travers les actions de désespoir ou la constatation du mal incontournable ou croissant. L’inquiétude mord la vie d’un homme : elle est lancinante. Elle lui dit que sa vie n’a plus de sens, que ce qui était « ordonné » n’a plus d’ordre : haine et violence règnent en maître. Les « cris de l’ennemi et les injures des méchants » éclatent et se répètent comme une litanie inachevée.
Tant d’épisodes de nos vies sont inclus dans ces citations. Qui ne s’est jamais senti mis injustement au banc des accusés : dans une fratrie, dans une relation de couple, dans une communauté. Il s’agit parfois de détails. Dans certains cas, l’enjeu est la vie ou la mort de la relation. « Mon cœur en moi se tord, la peur de la mort tombe sur moi ; crainte et tremblement me pénètrent, un frisson me saisit ». De fait, l’horreur transit toujours le cœur quand l’on s’aperçoit que c’est l’ami, l’intime, le conjoint, le familier qui est devenu une menace pour notre vie, pour notre amour, pour nos enfants. Bien des efforts peuvent avoir été faits. Bien des espoirs peuvent avoir surgi ou avoir été suscités. « Eux ne s’amendent pas. Ils n’ont aucun respect pour Dieu » (v.20).
La pause du psaume exprimait un espoir. Le temps de l’homme offre des hauts et des bas. Pourtant il y a des actes irrémédiables et des décisions définitives. Il y a parfois de l’irréversible à nos yeux, de l’incompréhensible, de l’irrémédiable. Pourquoi espérer contre les évidences. « Sa bouche est pleine de douceur, elle est plus onctueuse que la crème, mais la guerre est tapie tout au fond de son cœur » (v. 22). Que d’illusions perdues ! « Ses propos sont plus doux que l’huile, et pourtant ce sont des épées nues » (v.22). Ce qui paraît et devrait être bon, ne l’est pas. Où est le nord ? Où est le sud ? Si ce qui est doux devient amer, si la réalité n’est pas ce qu’elle doit être ou ce qu’elle paraît ? Tout ne serait-il que mensonge ?
Le fardeau de cette épreuve est toujours trop lourd pour l’homme. La supplication est bien justifiée : un seul peut t’aider. « Rejette ton fardeau sur l’Eternel : il prendra soin de toi » (v. 23). La référence doit être et rester celle-là. Dieu seul mon appui, ma délivrance et mon salut. Pour toi qui prie, il prend le fardeau. Pour chacun de nous, il est la référence ultime car l’Eternel est maître de tout et rien ne lui échappe. « Il ne laissera pas le juste s’écrouler pour toujours » (v. 23). Des événements ponctuels peuvent contredire cette affirmation, mais la foi du priant et de celui qui le conseille sont claires à la fin de ce combat spirituel. Dieu est le rocher, la citadelle et le rempart du juste. Il prend soin de lui et ne le laissera pas mourir pour toujours. Le salut est encore clairement affirmé dans cet acte de confiance. Le psaume se termine sur cette confiance personnelle dans l’action de l’Eternel. Car pour un juif, Dieu est toujours concret : « Ces hommes fourbes et sanguinaires n’atteindront pas la moitié de leurs jours » (v. 24). Cette longueur de la vie est un signe de la justice. Le priant croit que Dieu agira dans l’histoire humaine. Il dessine cette action divine sans pouvoir imaginer autrement le pouvoir divin. Mais il renouvelle sa confiance : « Mais moi, je me confie en toi » (v. 24). Prier, c’est toujours laisser Dieu agir dans notre vie et plaider lui-même notre cause.

Alain Mattheeuws dans L’Anneau de feu 228 (2005) 3-5


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