La naissance d’un couple

dimanche 4 octobre 2009
par  Alain Mattheeuws

La naissance d’un couple

Le couple n’est pas une « idée » abstraite ou un troisième personnage à côté des fiancés ou des conjoints. Ce n’est pas non plus un mirage ou un idéal à viser. Il n’est pas facile de cerner son mystère, mais on prend petit à petit l’assurance de son existence. Il convient, pour le mariage civil et sacramentel, d’en déceler quelques signes, quelques expressions tangibles. Nous voudrions essayer de plonger dans ce « mystère » et en dessiner quelques traits à partir de l’image de la semence et celle de la tige d’une plante.

Une semence

Selon les témoignages de ceux qui se préparent au mariage, la plupart d’entre eux ont vécu des moments décisifs où non seulement ils se sont pris à rêver, mais ils ont commencé à prendre conscience du caractère « unique » de l’autre : « c’est bien l’homme de ma vie ». « C’est elle ! ». Les sentiments amoureux peuvent fluctuer dans le temps. Ils ne surgissent ni automatiquement ni au même moment pour l’un et pour l’autre, mais la mémoire de ces moments d’éblouissement, de ravissement, de fascination pour l’autre, existe chez la plupart des couples. Le cœur se met en mouvement en même temps que toute la personne touchée. Cela commence parfois de manière silencieuse et dans le secret d’une confidence. Pour certains cela prend du temps pour se dire et se nommer, pour d’autres le moment favorable est saisi rapidement. Une semence est semée dans le cœur humain.
Un arc-en-ciel illumine les journées. Un désir profond secoue l’être tout entier. Un éclair semble traverser le rythme de la vie étudiante ou professionnelle. Une évidence s’impose. Un geste devrait être posé. Une parole veut surgir des lèvres. Une grâce passe : il faut la saisir sans en prendre possession, la prendre et dans le même mouvement l’abandonner ! Car l’amour ne s’achète pas et la personne ne se conquiert pas par des artifices. Les phénomènes de séduction existent bien sûr, mais en ce premier moment déjà décisif, l’un et/ou l’autre perçoivent qu’un mystère dépasse leurs sentiments. Aimer, c’est vouloir se donner, mais espérer un accueil de ce don de soi-même. Le carrefour de la liberté qui s’engage dans la durée souligne déjà cette « transcendance » de l’amour aux deux personnes qui se découvrent et cherchent à construire ensemble une « maison spirituelle commune ».
Ceux qui sont mariés témoignent ainsi d’un moment décisif où ils se sont dit l’un à l’autre ce désir de cheminer ensemble pour toujours et de construire une demeure de l’amour. Une promesse est faite de construire un lieu où chacun d’eux n’aurait plus à se justifier d’aimer, mais à se laisser aimer dans la fidélité, c’est-à-dire dans la confiance mutuelle et dans la foi en Dieu. Cette décision de marcher vers un engagement public et ecclésial désigne une « heure » (au sens de l’usage johannique dans son évangile) où l’on veut donner sa vie. La mémoire des conjoints n’oublie pas en général cet instant de fermeté où les deux « projettent » ensemble, se « font promesse » l’un à l’autre, au-delà de la situation présente, des sentiments forts ou fluctuants, de la relation amoureuse ou sexuelle. Certains parlent d’un projet à deux, d’un projet des deux. D’autres soulignent la décision commune et sa force. Parfois certains disent qu’ils n’ont plus besoin de se dire « oui » car cela s’est déjà fait à telle occasion. Le « oui » est offert dans l’intimité des personnes. Il lui reste toujours à s’approfondir, à mûrir sous le regard d’autrui, à s’ecclésialiser encore et toujours plus.
Ce qui est décisif dans ce cheminement vers la constitution d’une nouvelle entité (« une seule chair », dit Gn 2,24), c’est la manière dont la liberté humaine se découvre à la fois donnée à elle-même pour se donner. L’autonomie des personnes est bien réelle, mais elle n’est pas absolue. La préparation et la vie du sacrement de mariage rappellent avec clarté que l’homme ne se fait pas tout seul. Son autonomie n’est pas absolue. L’amour vrai nous le rappelle. L’être humain est toujours conditionné, même s’il peut prendre distance par rapport à de nombreuses circonstances qui le conditionnent. Sa liberté est entière, non pas parce qu’il est capable de se libérer tout seul, mais parce que Dieu son Créateur, lui donne force et grâce pour se libérer de ses entraves et ses enchaînements, de ses doutes, craintes et hésitations.
La spécificité du mariage chrétien surgit dans la prise de conscience que l’autre ne m’appartient pas et ne m’appartiendra jamais de manière absolue. Le conjoint est le « signe » de l’Autre qu’est Dieu. Dieu me fait « signe » à travers la personne qu’il met sur ma route et à laquelle je puis dire un « oui » sans réserve et fidèle. Il nous semble qu’un espace est offert à la naissance du couple quand, d’une part chaque conjoint accepte en vérité de ne plus s’appartenir, et que d’autre part les deux conjoints ensemble affirment humblement qu’ils ne s’appartiennent pas mais appartiennent à Dieu. D’une part, ils redisent ce qu’est l’essentiel de la grâce baptismale : « ce n’est plus moi qui vis, c’est le Christ qui vit en moi » (Gal 2,20). D’autre part, ils construisent leur demeure, leur communion au sein du lien entre le Christ et son Eglise : dans le grand mysterium dont parle saint Paul aux Ephésiens (Eph 5,32).
Ainsi le couple commence-t-il à naître quand les personnalités exercent librement une démaîtrise, un abandon d’amour l’un vis-à-vis de l’autre et ensemble vers Dieu. L’autre n’est plus une « conquête », mais un « don ». Les droits personnels ne sont plus des « dus », mais des expressions d’une gratuité de l’amour. Même le contrat (cf. mariage civil et contrats de notaires), les droits et les devoirs qui y sont liés, sont dépassés juridiquement par une alliance qui relie les personnes, qui relie la terre et le ciel, le temps et l’éternité, les « fidèles » chrétiens et l’Eglise comme Corps de communion. De fait, le couple est né dans la confiance en la grâce de Dieu, dans l’abandon libre et conscient à sa présence et à son action.
Naître dans la confiance en Dieu, qu’est-ce à dire ? Sinon mettre sa vie entre ses mains : décisions, rencontres, événements divers. L’Esprit saint permet au chrétien d’interpréter les faits de vie et lui indique de temps en temps l’action visible de Dieu. Dieu « est partout présent et en tout lieu ». Comme le souligne le psaume, rien n’échappe à sa connaissance même s’il respecte infiniment notre liberté : 5 derrière et devant tu m’enserres, tu as mis sur moi ta main. 6 Merveille de science qui me dépasse, hauteur où je ne puis atteindre. 7 Où irai-je loin de ton esprit, où fuirai-je loin de ta face ? 8 Si j’escalade les cieux, tu es là, qu’au shéol je me couche, te voici. 9 Je prends les ailes de l’aurore, je me loge au plus loin de la mer, 10 même là, ta main me conduit, ta droite me saisit (Ps 139, 5-10). Ce souci de Dieu est un soin « aimant » pour chacune de ses créatures. Cet élan qui nous pousse vers autrui pour le découvrir, le servir, l’aimer, surgit du cœur profond de notre être. Dieu n’est pas extérieur à cet élan, à cette capacité humaine de « sortir de soi » pour rencontrer l’autre dans sa différence. Dieu créateur a offert cette « capacité » à l’homme : il l’a dessiné à ce point « extatique » que l’homme peine par ailleurs à se trouver s’il ne se donne pas à autrui. Cet élan vers l’autre, particulièrement dans la différence sexuelle, est voulu par Dieu. Il appartient à son dessein créateur. Il permet à l’homme et à la femme de construire, en se donnant, un « nous » qui les dépasse et qui en même temps a les traits de leurs personnes et de leur don d’amour.

La tige d’une plante

Ce qui est semé, est appelé à grandir et à se fortifier : la plante doit apparaître aux yeux de tous, pour la joie de tous. Il nous faut repérer qu’un couple est né. Il nous faut voir qui il est et ce qu’il dit de lui-même. Il est bon pour la communauté chrétienne de comprendre comment Dieu agit en son sein, donne sa grâce, fortifie l’Eglise toute entière. Le sacrement de mariage est le moment adéquat pour cette prise de conscience de tous. Il manifeste aussi comment Dieu s’engage dans la naissance de ce couple et sa croissance. S’il est le « semeur », il nous voir comment il est le « moissonneur ». Quelle est la beauté de la plante qui jaillit de l’amour ? C’est ce que le consentement des époux manifeste aux yeux de la communauté chrétienne et de la société.
Dieu Créateur a constitué l’homme capable de se donner. Mais le Seigneur est le Dieu de l’histoire humaine : il accompagne chacun à chaque instant. Il est au cœur des événements, particulièrement dans les actes libres que posent les hommes et les femmes de bonne volonté. Dieu n’est pas extérieur à nous car il accompagne intimement et fortifie ces décisions de ces créatures. Mais il fait un pas supplémentaire dans le consentement matrimonial : avec les époux, il dit « oui » également en la personne du Christ qui s’est « uni à la nature humaine » : qui s’est fait « chair de notre chair ». Dieu s’engage au cœur des libertés humaines, « avec » elles et en leur faveur. Lui-même s’offre à aimer le couple tel qu’il est, chaque conjoint tel qu’il se présente, et toute l’histoire familiale telle qu’elle se réalise.
Ce pas supplémentaire, c’est une décision divine, concrète, qui appartient à l’histoire de ce couple et que nous recevons dans la foi de l’Eglise. Nous en sommes témoins de manière liturgique. Nous en serons témoins de manière parfois plus discrète aux divers carrefours de la vie conjugale et familiale. Si le couple aménage dans son nouvel appartement, Dieu vient habiter avec eux. Il est plus intérieur au couple qu’on ne l’imagine parfois. Tout en respectant la liberté humaine, Dieu dit qu’il s’est engagé. Sa présence est assurance, force, confirmation, exigence, vérité de la relation de don mutuel des époux.
La naissance du couple se « voit » et « s’entend » publiquement dans le « oui » sacramentel. Le Christ dit « oui » dans le « oui » des époux. Il dit « oui » également à cette communion de vie et d’amour (Gaudium et spes n° 48) qui librement surgit du consentement. Le Christ s’engage. Il entraîne d’ailleurs dans son élan le nouveau couple dans l’alliance qu’il a conclue avec son Eglise toute entière. Ainsi le couple est-il dès l’origine en Dieu et dans l’Eglise. Il est sauvé par le Christ dans un mouvement de grâce qui le pousse à regarder vers le Christ et son Eglise. Les époux se donnent la vie, celle du Christ. En donnant leur vie ainsi « pour toujours », ils espèrent non pas « se perdre » mais « se trouver » comme le grain de blé tombé en terre. Cet exode de soi vers l’autre est fondé en Christ : tout le dynamisme et la puissance de l’amour sont enracinés dans la grâce de la création et de la rédemption. Sauver le monde pour le Christ, c’est redonner à chacun la capacité de se donner jusqu’au bout dans toutes les décisions prises, dans toutes les relations vécues. L’homme et la femme ne sont pas seuls quand ils se donnent l’un à l’autre. Dieu est intérieur à leur acte. Le couple est toujours appelé à naître en Dieu et grâce à Lui.

Alain Mattheeuws dans Lettre des Equipes Notre-Dame n°179 (2008) 4-8.