Vocation chrétienne à la sainteté

lundi 1er octobre 2001
par  Alain Mattheeuws

VOCATION CHRÉTIENNE A LA SAINTETÉ DE L’AMOUR CONJUGAL

L’amour entre l’homme et la femme est une réalité de tous les jours, inscrite dans la culture de tous les peuples depuis l’origine. Il n’existe pas de peuples ou de civilisations qui n’aient cherché à organiser les liens conjugaux et familiaux. Divers modèles existent. Nous savons la force de la pulsion sexuelle et l’énergie du sentiment amoureux. Pourtant, ces deux réalités n’ont jamais été purement laissées à elles-mêmes : des lois, des coutumes, des habitudes ont été créées, se sont développées dans le champ de l’amour. C’est l’aspect institutionnel et social de l’amour. Ce qui existe, avec des modèles extrêmement divers, dans toutes les civilisations, trouve son sens ultime dans la parole de Dieu qui vient nous révéler ce qu’est l’Amour. Dieu est source de tout amour. Il nous en révèle le sens à travers sa parole et à travers la personne même du Christ. L’Eglise reçoit la mission de témoigner, d’enseigner, de vivre le mystère de l’amour à travers deux vocations : la vocation au célibat et celle du sacrement de mariage. Les deux s’éclairent mutuellement. Nous parlerons principalement de la spécificité du mariage.
Nous indiquerons comment surgit cette vocation au cœur de l’Eglise fondée sur la Pâque du Christ (1). Nous soulignerons ensuite la spécificité sacramentelle du mariage (2). Nous déploierons enfin quelques harmoniques de l’amour conjugal (3). A travers une théologie du don, nous insisterons sur le don qu’il est, dans son intégrité, pour le Peuple de Dieu, sur sa fécondité dans l’accueil de l’enfant. En conclusion, l’amour conjugal apparaîtra comme un chemin authentique de sanctification personnelle des époux (4).

1. Une vocation au cœur de l’Eglise

L’incarnation du Fils de Dieu révèle au cœur de l’histoire combien l’amour de Dieu n’est pas abstrait. Le Créateur épouse sa créature en se donnant dans le temps. Par là, il répond à la prophétie d’Isaïe 54,5 : « Ton époux, c’est ton créateur ». En Christ, tout homme et toute femme peuvent éprouver ce mystère d’amour qui les fait « autre » et les plonge dans une « nouvelle » Economie. Ce monde nouveau de l’amour est en continuité avec la création, mais des figures nouvelles y apparaissent : celles du célibat pour le royaume et du sacrement de mariage. Les sacrements de l’initiation chrétienne (le baptême, la confirmation et l’eucharistie) inaugurent et « fondent la vocation commune de tous les disciples du Christ, vocation à la sainteté et à la mission d’évangéliser le monde » (CEC 1533).
Par le baptême, tout être humain est plongé dans l’acte pascal du Christ. Il revêt le Christ (Rm 6,3). Cet appel à ne plus vivre pour soi-même, mais par le Christ, en Lui, et par Lui est radical, pour tous. Il s’agit de devenir « don » les uns pour les autres, à la mesure du Christ, don du Père, grâce à l’inhabitation de l’Esprit Saint, le Don incréé. Dans le baptême, le Christ purifie son épouse et se la donne lui-même « sainte et immaculée » (Ep. 5,28). Incorporée à l’Eglise, l’Epouse sans tache et avant toute détermination d’un état de vie, chacun est déjà vis-à-vis du Christ dans une relation sponsale. « L’Epoux est donc Dieu même qui s’est fait homme. Dans l’Ancienne Alliance, le Seigneur se présente comme l’Epoux d’Israël, le peuple élu : un Epoux tendre et exigeant, jaloux et fidèle. Toutes les trahisons, les désertions et les idolâtries d’Israël, décrites par les Prophètes de manière dramatique et suggestive, ne parviennent pas à éteindre l’amour avec lequel le Dieu-Epoux « aime jusqu’à la fin » (Jn 13,1) » .
Cette union au Christ atteint chaque baptisé jusqu’en son corps : « Le corps est pour le Seigneur et le Seigneur est pour le corps... Ne savez-vous pas que vos corps sont des membres du Christ ? » (1 Co 6,13 et 15). L’union au Christ dans son Eglise engage le corps. La destinée humaine et chrétienne s’y joue. Dans nos corps, nous sommes donnés à nous-mêmes par Dieu et dans leurs corps, les autres se donnent à nous. Dans nos corps, Dieu se livre également. L’homme et la femme ne s’appartiennent plus : ils sont au Christ qui les a choisis de toute éternité pour l’amour.
Ce choix de Dieu qui touche tout homme qu’Il connaît par son nom est manifesté gratuitement dans les sacrements de l’Eglise. Cette élection est de l’ordre de la liberté divine à laquelle la liberté humaine consent ou non. La réponse de l’homme s’inscrit donc dans une histoire personnelle, celle de la société qui l’entoure, celle de sa croissance spirituelle dans l’Eglise. L’homme, élu par Dieu, est appelé au bonheur par le don de soi. Les textes du dernier Concile célèbrent à cette lumière christique la grandeur de la personne humaine : celle-ci n’est-elle pas la « seule créature sur terre que Dieu a voulue pour elle-même » (GS n24) ? Bien plus, ajoute ce même texte, l’homme « ne peut pleinement se trouver que par le don désintéressé de lui-même ».
La solitude originelle de tout homme est une attente et un désir de communion. Cette solitude est une ouverture à l’altérité comme signe de l’Altérité du Créateur. Elle se réalise dans une communion qui est appelée à faire corps dans le corps de l’Eglise. L’amour divin est signifié à travers l’union de l’homme et de la femme. La communion dans la solitude pour le Royaume s’exprimera dans la consécration virginale de l’homme ou de la femme à son Dieu. De part en part, le corps de l’homme est touché.
Le mariage est une vocation. Il est la réponse à un appel spécifique. L’homme et la femme y sont invités à donner une expression adulte à leur vocation chrétienne et à la vie du Christ en chacun d’eux (LG 11,1). La prise de conscience de cet appel dans le mariage n’est pas toujours explicite dans les rencontres des baptisés, spécialement dans les préparations au mariage qui se font trop rapidement ou trop tardivement. Elle se réalise souvent a posteriori. Par l’éducation et la catéchèse, l’Eglise essaie de montrer la splendeur de cet appel. N’est-ce pas le Christ lui-même qui donne les conjoints l’un à l’autre et livre à chacun le corps de l’autre comme Lui-même a livré son corps ? L’œuvre sainte du mariage se réalisera dans la mesure où le don mutuel des époux est et devient don au Christ par la grâce baptismale. C’est l’enjeu de leur histoire sainte. Le symbole nuptial du baptême conduit au signe sacramentel du mariage. Le Christ qui s’est donné nuptialement à l’homme dans le mystère de sa Pâque, continue à se donner et à établir l’homme et la femme dans cette dynamique sponsale du don mutuel.

2. La grâce du sacrement de mariage

La vie chrétienne renouvelle l’homme de l’intérieur : « Ce n’est plus moi qui vis, c’est le Christ qui vit en moi » (Gal 2,20). Le chrétien vit la même vie que ses contemporains : il dort, il travaille, il se détend, il rend service. Il a un corps, il rit, il souffre, il peine... Mais il le fait avec le Christ, par Lui et en Lui. L’union sacramentelle des époux représente et réalise un lien christique particulier en son corps qu’est l’Eglise (CEC 1616). La grâce sacramentelle est un don accueilli dans la foi. Par la foi, les époux « portent des fruits », ils grandissent comme les sarments sur le cep (Jn 15,5) et vivent leur sacerdoce baptismal.
L’union conjugale célèbre la bonté de la création : homme et femme en se connaissant, reconnaissent et font croître l’humanité en eux. Cette bonté est à la fois restaurée, goûtée, fortifiée par la présence du Christ au cœur de la relation conjugale. Le mariage a du prix parce qu’il est « un créateur d’humanité, comme un peintre de l’image divine », disait l’évêque Amphiloque . Les époux sont appelés à se recevoir l’un l’autre du Christ et à contempler en l’autre le Christ qui s’offre à eux. La charité conjugale perçoit l’autre comme membre du Corps du Christ et le don de soi devient, par la grâce, amour et don à Jésus-Christ. Dans le conjoint, c’est Jésus lui-même que l’on aime. Dans le conjoint, c’est le Christ qui les regarde et les aime. Cette transfiguration des paroles et des gestes des époux donne une densité éternelle à leur histoire d’amour. Elle l’inscrit dans « le livre aux pages scellées » (Ap 5,7). Elle est le témoignage visible de l’amour fidèle et permanent de Dieu pour les hommes. La sanctification mutuelle des époux et de leurs enfants récapitule l’histoire du salut dans toute culture donnée et à toute époque. Elle nous y introduit sans fin de générations en générations.
La symbolique du don dans le sacrement de mariage n’est pas purement naturelle. Il y a quelque chose de « Plus » ou de « Différent ». Elle n’est pas qu’un don amoureux des époux ou un don familial reconnu socialement : elle est historique. Qu’est-ce que cela veut dire ? A travers la personne du Christ, la symbolique du mariage est désormais « déterminée historiquement ». La nouvelle Alliance est nuptiale. Le Christ est l’Epoux. Il aime les siens jusqu’à la fin et se livre pour son Peuple de manière singulière comme un époux. Ses paroles et ses gestes surdéterminent la symbolique de la charité divine. L’histoire du Christ, dans sa lettre comme dans son esprit, dans la mémoire et le développement du sens que l’Eglise en fait, est une référence pour l’amour conjugal et un critère de la vérité du sacrement. En se présentant comme l’Epoux, Jésus dévoile le visage de Dieu et nous confirme son amour immense pour tout homme. Dans le même mouvement, Il nous montre à quel point la paternité et l’amour divin sont signifiés dans l’amour de l’homme et de la femme.
En quoi consiste la grâce sacramentelle des époux ? Elle est une participation à l’Amour divin révélé dans l’histoire et qui lie le Christ Jésus à son Epouse. Cette présence divine au cœur d’un peuple atteste l’importance de l’amour livré dans l’alliance matrimoniale. Les deux se fortifient mutuellement. La grâce sacramentelle sanctifie les époux et les rend symboliquement partenaires de l’alliance nouvelle et éternelle du Christ et de l’Eglise. Cette grâce est définie historiquement par le don du Bien-Aimé et l’union sponsale en Christ de Dieu et de l’humanité. L’union conjugale trouve toute sa beauté et sa vérité dans la charité même du Christ, celle qui le lie intimement au cœur de l’Eglise. Pendant leur vie sur la terre, les époux représentent ainsi de manière permanente la donation mutuelle du Christ et de son Eglise. Le don spirituel et charnel des époux chrétiens jaillit du don du Christ à son Eglise. Les époux vivent et expérimentent cette charité sponsale qui donne au sacrement du mariage sa beauté intime et la plus profonde. « Par la vertu du sacrement de mariage, qui leur donne de signifier en y participant le mystère de l’unité et de l’amour fécond entre le Christ et l’Eglise (cf. Ep 5,32), les époux chrétiens s’aident mutuellement à se sanctifier dans la vie conjugale, dans l’accueil et l’éducation des enfants » (LG 11). Quand les époux se donnent sacramentellement l’un à l’autre, l’union du Christ et de son Eglise est attestée, célébrée, fortifiée. Le Corps mystique du Christ s’édifie et grandit.

Le don des époux est à la fois ponctuel et permanent. Il s’exprime dans l’instant où ces libertés se donnent et se reçoivent publiquement en mariage (le consentement) et dans la durée de la vie conjugale. Le Christ est présent au cœur des libertés humaines dans la nouveauté de leur don et dans son renouvellement permanent. Suivant le Concile Vatican II, le sacrement confère des dons particuliers, un « lieu propre » dans le corps du Christ. Les époux forment comme (velut) une « Eglise domestique » (LG 11b). La relation du Christ et de son Eglise transfigure la relation d’amour des époux et en fait une « mission » (LG 11, b ; GS 50, b). De fait, les époux sont « comme-consacrés (veluti) » (GS n48b). Le lien conjugal est « consécration » par la charité du Christ : une mission en surgit, une mission non pas purement naturelle, mais une mission d’Eglise. Le don des époux, dans la logique du don du Christ, est don pour l’Eglise et pour le monde. L’encyclique Familiaris Consortio (n38) reconnaît aux époux un « ministère » authentique, défini par le sacrement reçu. Ainsi le don reçu doit-il rester une figure permanente de l’amour gratuit de Dieu : l’amour conjugal est un « don ecclésial ». Il est un don pour l’Eglise et un don d’Eglise.

3. Le déploiement de l’amour conjugal

L’histoire des époux se scelle dans le consentement libre et confiant qu’ils s’offrent l’un à l’autre et au Christ dans le sacrement du mariage. A l’origine de l’amour conjugal se trouvent une décision personnelle de l’homme et de la femme ainsi qu’un engagement décisif du Christ lui-même en son Eglise. L’amour conjugal naît au cœur des libertés ordonnées au don de soi par amour et pour l’amour. « Seul un être libre peut donner, autrement il cède » . La liberté est ainsi croissance dans l’être et développement des dons reçus. Si l’amour conjugal naît, s’il croît, s’il atteint toute sa plénitude, c’est dans la puissance de l’Esprit qui aide chaque couple à déployer les dimensions de leur promesse dans le temps et dans l’espace. Toute spiritualité conjugale est imprégnée de l’œuvre de l’Esprit d’amour. Le don parfait qu’est l’Esprit aimante et alimente tout échange, toute croissance et toute maturation du don des personnes. L’amour conjugal promis est déjà un don de Dieu. La parabole des talents est vraie également pour les époux : ils ont à porter du fruit à la mesure de ce don reçu. De plus, en s’aimant, ils rendent gloire à Dieu. « La gloire de mon Père, dit Jésus, c’est que vous portiez du fruit en abondance et que vous soyez pour moi des disciples » (Jn 15,8). L’amour conjugal n’est pas un autre « amour », mais il a ses tonalités particulières. C’est ce que nous voulons approfondir à présent. S’il est impossible de mesurer - sans fléchir les genoux - et de comprendre ce qu’est la « largeur, la longueur, la hauteur, la profondeur... » de l’amour de Dieu (Ep. 3,18), il est possible cependant de souligner quelques traits de ce don dans l’amour conjugal. Cette puissance irrésistible de l’Esprit d’amour peut combler les cœurs de l’homme et de la femme et les conduit sur les chemins de sainteté. Nous montrerons ainsi combien la fécondité de l’amour conjugal est évangélisatrice pour notre temps dans les missions reçues et dans la construction de l’Eglise domestique, l’ecclesiola.

a) Un amour total : un don-de-soi intégral.

L’homme et la femme sont deux « visages » du don. Ils présentent une originalité propre : chacun d’eux peut signifier quelque chose d’absolument unique pour l’autre, au sens de la personne. Ils sont « don l’un pour l’autre » en leur corps personnel. L’amour conjugal se nourrit de cette reconnaissance mutuelle de l’homme et de la femme comme « don l’un pour l’autre ». Ils se découvrent ainsi ordonnées l’un à l’autre dans leur corps - masculinité et féminité - et jusqu’au corps à corps de la relation conjugale. La liberté personnelle qui fait « foi » et qui donne sa « foi » en l’autre, consent et tranche dans le jeu des instincts amoureux et le mécanisme des séductions. L’être aimé est ainsi découvert dans toute sa richesse et sa beauté. Il est fils ou fille de Dieu. L’amour conjugal met le doigt sur l’intime relation de chacun avec le Créateur et s’en nourrit fidèlement. « L’être aimé n’est pas un Dieu, mais un don royal frappé de la présence du Donateur » . Dans ces limites humaines, la fidélité et l’exclusivité de l’amour conjugal se fondent sur l’image divine présente en chacun et sur la reconnaissance mutuelle de cette image. Cette fidélité, manifestée dans l’instant d’une promesse, grandit et s’affermit dans le temps de Dieu. Le temps est l’allié de l’homme qui se donne et se donne encore. L’homme aime et fortifie son amour dans le don de soi : c’est l’extase dans l’effacement et l’offrande de soi.
Pour chacun des époux, la liberté donnée à elle-même se fait parole qui engage dans une promesse et une donation réciproques. Cet « instant » de la promesse est « durée » définitive dans la mesure où Dieu lui-même conclut une alliance avec les époux au moment du consentement. La fidélité sacramentelle se fonde alors sur l’homme et la femme unis à leur Dieu.
Le don de l’homme à la femme, et réciproquement, est le don d’une altérité maîtresse d’elle-même, confiante et en attente d’une communion. La chasteté conjugale « comporte donc l’intégrité de la personne et l’intégralité du don » (CEC n2337). La consistance spirituelle de la relation homme-femme est de l’ordre du don malgré les blessures et les refus subis. L’amour conjugal est charité dans le pardon offert et reçu : il se vit entre les époux de toujours à toujours pardonnés et sauvés par le Christ. Ce don d’amour est situé plus profondément que toute lutte, toute déchéance, tout conflit. La complémentarité homme-femme n’est pas seulement fonctionnelle : elle est ontologique, proprement personnelle. L’identité de l’un ne peut pas s’acquérir aux dépens de l’autre : dans le couple, comme en toute communauté d’êtres humains.
La dignité de l’homme réside dans la parole confiée et reçue. Le consentement matrimonial est accueil de l’autre tel qu’il est : un don en lui-même et un don de Dieu lui-même. La parole d’amour n’est pas vaine ni banale : elle est témoignage d’une volonté de s’aimer et de se donner de manière permanente. Cet exercice de liberté est un engagement qui contient l’unité et l’indissolubilité. La parole du consentement reçoit l’autre comme don. En se donnant à lui, elle engage tout l’être en son corps et par son corps. Il ne suffit pas de livrer son corps : il faut se livrer en son corps. Le sexuel doit ad-venir au personnel. Le sexe est « l’altruisme greffé dans notre chair », dit M. Zundel. Cet abandon sans conditions de tout l’être personnel à l’autre est un critère de vérité de la relation conjugale. La sexualité en l’homme ne se trouve pas à côté de sa personnalité, mais elle lui appartient. Elle « devient personnelle et vraiment humaine lorsqu’elle est intégrée dans la relation de personne à personne, dans le don mutuel entier et temporellement illimité de l’homme et de la femme » (CEC n2337). Toutes les manières humaines de se donner engagent le corps de l’homme : la virginité comme la conjugalité expriment un don d’amour.
L’acte conjugal engage l’homme et la femme dans un amour radical qui les mène à ne plus faire qu’« une seule chair » (Gn 2,24). « Eminemment humain puisqu’il va d’une personne vers une autre personne en vertu d’un sentiment volontaire, cet amour enveloppe le bien de la personne tout entière ; il peut donc enrichir d’une dignité particulière les expressions du corps et de la vie psychique et les valoriser comme les éléments et les signes spécifiques de l’amitié conjugale. Cet amour, par un don spécial de sa grâce et de sa charité, le Seigneur a daigné le guérir, le parfaire et l’élever. Associant l’humain et le divin, un tel amour conduit les époux à un don libre et mutuel d’eux-mêmes qui se manifeste par des sentiments et des gestes de tendresse et il imprègne toute leur vie » (GS 49,1).
Le don de soi en son corps transfigure les actes du corps. Le don est intime. Il est appelé à être intérieur et à exprimer l’essence de la personne qui aime. La liberté humaine qui s’exprime dans l’union conjugale doit se donner en vérité. Cet acte doit être purifié de toute tromperie. L’homme et la femme ne peuvent pas se donner sous conditions : leur donation en serait blessée ou en perdrait sa signification originelle. L’acte conjugal est le langage charnel d’un don réciproque, total et définitif. Il unit les conjoints en suscitant une dynamique oblative. La relation conjugale est ainsi le lieu d’une tâche humaine : par elle, la femme engendre l’homme à lui-même (et réciproquement) en même temps que sont posées les conditions humaines d’un nouvel être humain. L’amour conjugal est à ce prix : lieu d’humanisation où les libertés sont toujours appelées à l’exode d’elles-mêmes. Tel est l’engagement du couple. L’indissolubilité n’est pas une question juridique seulement, ni un règlement de l’Eglise : elle est un « non-retour » dans l’acte de se donner, car on ne saurait à la fois se donner et se garder.
En totalité d’appartenance, scellées par les libertés, l’homme et la femme sont appelés à être fidèles l’un à l’autre et à Dieu qui les a donnés à eux-mêmes par amour. Voilà ce que l’on pourrait décrire comme les exigences d’une « fidélité créatrice » ? Il y faut du temps. Le don de l’instant se fonde toujours sur la mémoire d’un don originel pour espérer un don nouveau dans l’inconnu du futur. Le temps est l’allié de l’amour personnel : il est offert à l’homme pour qu’il s’exerce à l’être-de-don qu’il est et qu’il a promis de devenir. La fidélité dans l’amour conjugal est l’espace où le don mutuel prend sa force indissoluble et donne à l’homme comme à la femme de se reconnaître dans la singularité de leur mystère personnel.

b) L’amour conjugal est un sacrement : un don de Dieu à son peuple

L’amour conjugal est transfiguré par la puissance de l’Esprit dans le signe sacramentel du mariage. Les époux y reçoivent une force particulière qui les rend capables d’exercer les vertus propres à cet état et d’en recueillir tous les fruits. L’amour conjugal rend le Christ présent dans la vie conjugale concrète et en fait un signe permanent pour ceux et celles qui partagent la vie des époux.
En un sens, tout sacrement est nuptial, c’est-à-dire un acte de l’Epoux (le Christ) et de l’Epouse (l’Eglise) qui se donnent et qui s’accueillent. L’amour surgit des libertés qui s’offrent : il est gratuité. Au don des époux, correspond un don de Dieu lui-même : c’est le sacramentum. L’union conjugale trouve sa source sacramentelle dans l’Alliance que l’Epoux tisse dans l’Esprit avec son Peuple. Elle représente cette Alliance dans l’histoire. L’Esprit d’amour comme Don personnel confirme ce don mutuel. Il ne se superpose ni au Christ ni à l’Eglise, ni aux époux : il est le « lien » personnel et nourricier dans lequel et par lequel s’effectue tout échange de dons. La relation conjugale est vivifiée par cet amour, inscrite dans ce flux et reflux du don. Elle y trouve sa confirmation et sa vitalité. L’amour conjugal est œuvre de l’Esprit. Le consentement sacramentel est une donation active et dialoguée au cœur de l’Eglise. Le Christ se donne aux époux et imprègne leur « oui » de son sceau d’amour. Participant du don originel posé en Christ et dans son Eglise, la relation conjugale est marquée de l’unicité et de la jalousie de l’amour divin. La fidélité sacramentelle est promesse de « rester don l’un pour l’autre » à l’image du don fait par le Christ à ce couple. Cette fidélité n’est pas que juridique : elle est croissance dans l’amour personnel. Le don appelle le don. Le don blessé appellera le pardon. Dans l’amour conjugal, l’amour du Christ s’offre et sa Pâque se réalise. « Il (le Christ) continue de demeurer avec eux pour que les époux, par leur don mutuel, puissent s’aimer dans une fidélité perpétuelle, comme lui-même a aimé l’Eglise et s’est livré pour elle. L’authentique amour conjugal est assumé dans l’amour divin et il est dirigé et enrichi par la puissance rédemptrice du Christ et l’action salvifique de l’Eglise, afin de conduire efficacement à Dieu les époux, de les aider et de les affermir dans leur mission sublime de père et de mère » (GS n48,2).
Le sacrement dit plus que nos pauvres mots humains, même lorsqu’ils sont publics et solennels. Le sacrement de l’amour professe que Dieu, en son Christ, précède les époux dans la logique mutuelle du don et de leur amour. C’est toujours Dieu qui fait ou a fait le premier pas. L’indissolubilité du lien sacramentel est un signe, à travers la fragilité et les trahisons des engagements humains, du don originel de Dieu, de sa sagesse et de sa puissance. Le Christ-Don demeure le lien personnel des époux. Suivant la logique de l’histoire du salut, la loi du couple est eucharistique : se donner comme le Christ se donne, mourir et ressusciter avec Lui. L’amour conjugal se nourrit et grandit sous le soleil de Dieu. Le don des époux est une offrande d’agréable odeur que l’épiclèse de l’Esprit transforme dans l’eucharistie : la charité conjugale édifie ainsi l’Eglise.

c) Fécond et responsable : il reconnaît le don qu’est tout enfant .

Le don spirituel et charnel des époux se dit dans un acte à double signification : unitive et procréative (FC 32). Cette totalité de significations est remise en question ces dernières années dans la dissociation pratique de la sexualité et de sa fécondité . Pourtant « la sexualité conjugale est l’expression du don définitif que le conjoint fait de lui-même à l’autre et ainsi elle affermit et alimente entre les époux une communion d’amour totale et indissoluble. C’est à cause de sa vérité intime que la sexualité conjugale est appelée, précisément dans l’acte conjugal spécifique de l’union des époux, à une « participation spéciale dans son œuvre créatrice elle-même » (de Dieu) (GS 50,1) ».
L’amour conjugal conserve, exprime, développe et fortifie la double signification de l’union conjugale. Il lui permet de rester la « matrice » de tout don nouveau, fruit du don mutuel des époux. Le mariage est une communion intime de vie et d’amour (GS 48,1). Déjà au Concile Vatican II, face à l’instrumentalisation de l’institution matrimoniale en vue de la génération, à une vision trop juridique de la relation conjugale, à une éventuelle dissociation de la sexualité et de la fécondité, Gaudium et spes oppose le surplus, la surabondance, la confirmation qu’est l’enfant pour la communauté profonde de vie et d’amour qu’est le couple. L’enfant « couronne » ce qui est déjà donné : « Les enfants sont le don le plus excellent du mariage et ils contribuent grandement au bien des parents eux-mêmes » (GS 50,1).
Cette prise de conscience de l’enfant comme fruit du don mutuel des époux s’est fortifiée dans les expressions récentes de la doctrine du mariage. Cet usage constant et renouvelé du langage du don pour qualifier l’enfant manifeste objectivement ce qu’est tout enfant aux yeux de Dieu, de l’Eglise et des hommes. La réalité complexe de la vie conjugale, celle des institutions sociales, les questions délicates posées par la recherche et du développement scientifiques, ont permis de dégager les fondements de l’attitude éthique due à tout enfant : l’amour de Dieu et l’amour des époux. Les ambiguïtés du désir d’enfant sont nombreuses mais, en toute logique, une somme de désirs ne fait pas un droit. Il n’existe pas de droit à l’enfant comme il n’existe pas de droit à avoir une épouse. Les désirs passent par le creuset de l’amour conjugal qui voit l’enfant avec le regard même du Créateur. L’exigence morale est éclairée par l’amour. Si l’enfant est lui aussi un être-de-don, s’il n’est pas un dû, s’il est cette unique créature que Dieu a voulue pour elle-même, sa conception, comme les soins qu’il requiert, lui confère des droits. Le don qu’il est constitue l’amont de tous les droits à lui reconnaître. La reconnaissance de cette altérité passe par un libre accueil de ce don et par l’amour privilégié de ses parents. Sans la volonté d’aimer et de se donner, l’homme peine parfois à reconnaître l’homme. Ce que la raison suggère, l’amour conjugal est appelé à le voir et à le croire. L’embryon humain, comme tout être humain, est plus que l’apparence qu’il donne de lui-même. Le don personnel qu’il est grandit par et sous le regard aimant des époux. La famille est le lieu de l’accueil inconditionnel de l’autre en la personne de l’enfant (FC n26). L’amour conjugal ne demande pas à l’enfant de justifier sa présence. Parce qu’il nous interpelle dans son existence, son corps, sa vie, son patrimoine génétique, sa nécessité d’être porté, mis au monde, éduqué, sa reconnaissance doit passer par l’amour conjugal. Sa vulnérabilité même fait œuvre de vérité dans les débats sur son statut, ou plutôt sur son mystère. L’enfant est fruit de l’amour et signe d’espérance : s’il est le fruit d’un don réciproque d’amour, il devient à son tour, pour ses parents, un don : un don pour tous les deux, un don « qui jaillit du don » .
L’enfant n’est pas « abandonné » au monde, mais il est « confié » dès sa conception à l’humanité. Cette humanité : c’est une mère et un père. L’amour conjugal a cette mission et cette responsabilité : témoigner de la grandeur invisible de l’enfant, de son mystère « personnel », de la place qui lui est réservée par la raison et dans les cœurs. La manière de regarder l’enfant catalyse l’espérance qui sous-tend la relation conjugale et son désir d’entrer dans la paternité divine. L’enfant est « inconcevable » - au sens étymologique et dans la conscience des implications éthiques de l’acte conjugal -, sinon dans la reconnaissance du dessein d’amour personnel qui préside à son existence. L’amour conjugal est procréateur. Sa fécondité est à l’image de celle de Dieu. Il est responsable de la Paternité même de Dieu. L’enfant, pour la foi chrétienne qui anime l’amour conjugal, est l’image de cet enfant qu’est Jésus. En chaque enfant des hommes, Dieu contemple son Fils, car, selon le mot heureux du P. Sertillanges, « jamais l’humanité n’a été sans son Christ ». Tout homme est créé en Christ. L’amour conjugal en témoigne. Le don de Dieu n’est pas dans les grandeurs (Ps 130,1) : il est vulnérabilité, faiblesse, silence. L’enfant est le visage fragile de la surabondance du don d’amour des époux. Il provoque toujours ses parents et l’humanité à un autre regard : il leur demande de l’aimer ; il leur commande de s’aimer. L’amour conjugal est confirmé ainsi par sa propre fécondité.

4. Une mission dans l’Eglise

L’amour conjugal et parental est un chemin de sanctification des époux. Cet appel à la sainteté matrimoniale et à son témoignage concerne la vie conjugale et familiale ordinaire. La vie familiale, les rapports conjugaux, l’effort déployé pour soutenir économiquement le foyer, accroître sa sécurité et améliorer ses conditions d’existence comme aussi les rapports avec la société civile, constituent les situations les plus communes dans lesquelles les époux sont appelés à se sanctifier et à être un « signe sacramentel » de la charité de Dieu. L’amour conjugal, par le don de l’Esprit, permet aux époux de vivre en union étroite avec Jésus. La croissance dans la charité conjugale et dans le don mutuel est croissance dans l’amour du Christ. Les époux sont l’un pour l’autre un signe de Dieu. Ainsi le Bien-Aimé de Dieu, l’Unique Jésus-Christ, est-il l’époux des âmes. Le Cantique des cantiques l’enseigne quand il décrit l’union de chacun à Dieu sous les traits mêmes de la relation d’épousailles.
L’amour conjugal est un amour personnel. Corps, cœur et esprit sont engagés librement dans la personne qui se donne. Le don, c’est la personne qui aime. Le don, c’est l’amour personnel. Il est la relation entre les époux. Il est sa dignité. Il manifeste de manière dynamique la gratuité de l’amour nécessaire à tout engagement. L’histoire de tout amour est une histoire de salut : le don de personne à personne surgit de Celui qui est Don lui-même et à la source de tout don. Comme pour le Christ, s’il y a « extase » et communion dans l’amour conjugal, ce n’est qu’au prix d’un « exode » de soi. Se donner à l’autre, c’est se trouver : se trouver et trouver le Christ qui nous appelle à sa suite. Telle est la logique de tout amour.
L’amour, c’est la personne qui se donne. L’amour est un don personnel. Cette vocation à l’amour est un don ecclésial qui place d’emblée l’homme et la femme dans un univers où la puissance de résurrection du Christ inscrit son œuvre de réconciliation dans nos pauvretés et nos refus. L’amour bafoué, l’amour brisé, l’amour qui se refuse, l’amour qui se relève, n’est plus dans l’impasse des interdits et des obligations. L’amour conjugal se nourrit d’une tendresse divine qui lui offre le pardon et lui donne de demeurer « amour ». Cette revitalisation de l’amour conjugal passe à travers le visage d’une Eglise qui aime et pardonne comme son Epoux. L’homme peut puiser ainsi dans le don et le pardon la forme de son existence et sa capacité toujours renouvelée de pouvoir faire le bien quels que soient son histoire, ses blessures, ses peurs, ses péchés. L’amour conjugal est une icône de tout amour dans l’Eglise. Son existence et sa croissance sont intimement liées au pardon mutuel que s’accordent les époux comme au signe sacramentel de la réconciliation. Le pardon sacramentel fortifie l’amour et lui donne d’être à l’intérieur du mariage source de guérison des cœurs blessés. La fragilité de tout amour y est assumée dans la puissance de l’Esprit. L’amour conjugal est un vitrail de l’amour entre le Christ et son Eglise. Il est révélation pour tous de l’intensité du Don du Christ et de la puissance de son salut. Ce « cor unum » (Ac 4,12) que les époux construisent librement avec Dieu, est une entité de chair spécifique et spirituelle : une ecclesiola. Elle est « corps » dans le Corps du Christ. L’amour conjugal est appelé à construire l’Eglise. Les époux collaborent à l’avènement de l’Homme nouveau (Ep. 4,24). Ils rendent crédible l’Eglise aux yeux du monde.

A. MATTHEEUWS S.J. (Conférence pour la communauté Marana Tha)