Un triptyque de la grâce (Baptême)

samedi 29 octobre 2005
par  Alain Mattheeuws

Un triptyque de la grâce : les sacrements de l’initiation chrétienne

Si l’Eglise n’est pas une entreprise comme une autre, si elle n’est pas un club particulier, si elle n’est pas un groupement fondé sur le sang ou la race, c’est parce que son identité est liée à Celui qui l’a fondée et qui est en même temps « son époux, son créateur ». L’Eglise est « mystère ». Pour désigner son visage, le Concile Vatican II utilise diverses expressions : peuple de Dieu, corps du Christ, sacrement du salut…Soulignons ce dernier aspect : « L’Eglise est, dans le Christ, en quelque sorte, le sacrement, c’est-à-dire le signe et le moyen de l’union intime avec Dieu et de l’unité de tout le genre humain » (Lumen Gentium n°1). Par le Corps du Christ qu’est l’Eglise, Dieu fait signe à tous les hommes « pour qu’ils le cherchent et puissent le trouver » . Dieu entre dans l’histoire humaine : son Fils, Jésus est le « signe » par excellence. Il est le Seigneur et le Sauveur. Pour celui ou celle qui est attiré par la grâce divine et désire entrer en son corps, un chemin est nécessaire. Chacun, dans son identité corporelle et spirituelle, est appelé et doit être initié à la personne du Christ Sauveur. Ce chemin concret est symbolisé par les trois sacrements de l’initiation chrétienne : le Baptême, la Confirmation, l’Eucharistie. Ils sont les lieux référentiels de la rencontre de Dieu Trinité et de l’expérience gracieuse de la force du mystère pascal. « « Forces qui sortent » du Corps du Christ, toujours vivant et vivifiant, actions de l’Esprit Saint à l’œuvre dans son Corps qui est l’Eglise, élan vers le Père, origine et principe de toutes choses, les sacrements sont « les chefs-d’œuvre de Dieu » dans la nouvelle et éternelle alliance »
Jésus marche avec nous sur la route. Pour le rejoindre et l’accompagner, tout homme, quel que soit son âge, est appelé également à marcher. L’initiation chrétienne est une marche vers le Christ et son Eglise. Elle est rythmée par les trois sacrements. « C’est ainsi que les trois sacrements de l’initiation chrétienne conduisent ensemble à leur pleine stature les fidèles qui exercent, dans l’Eglise et dans le monde, la mission de tout le peuple chrétien » .

1. Le Baptême

Le chemin commence par un contact avec la communauté chrétienne et ses prêtres. Préparer le baptême demande du temps. Pour le catéchumène adulte, la dernière ligne droite est le plus souvent le carême qui précède le « triduum » de Pâques. Au début de la célébration, la famille et le bébé par exemple se tiennent à la porte de l’Eglise pour demander « la grâce ». Ce premier sacrement est un « porche » d’entrée. L’accueil est important dans tous les sens du terme : « Que voulez-vous ? ». « Quel est le prénom de cet enfant ? ». S’il est déjà connu de Dieu depuis le sein de sa mère, il est bon que son identité éclate joyeusement au cœur de la communauté qui l’accueille. Un signe corporel lui est offert : la croix sur le front. Signe de mort et de résurrection du Christ posé en sa chair. La famille chrétienne qui accueille le futur baptisé est centrée sur le mystère du salut. La croix est notre gloire par grâce. Marcher dans l’église, s’asseoir pour écouter la Parole de Dieu, y trouver son sens, prier Dieu : autant de démarches qui signifient une marche intérieure, une aventure spirituelle que nous faisons ensemble avec les futurs baptisés.

Acquiescer à un appel

Dieu nous précède toujours en amour. Il fait le premier pas. Dans toute vie, il va à la rencontre de chacun, qu’il appelle par son prénom. Cette grâce prévenante est manifeste dans la préparation et le vécu du baptême : la conversion d’un adulte et sa libre décision de suivre le Christ est une réponse au Dieu qui fait alliance et qui lui a parlé, l’apparente « passivité » de l’enfant est signe de la gratuité de ce qui lui est offert et que ses parents et l’Eglise attestent en le prenant dans leurs bras par amour du Christ et pour Le lui faire connaître. On ne se baptise pas : on est baptisé. On répond à l’invitation divine. Les formes de cet appel sont tellement variées en notre temps qu’elles nous mènent à louer le Seigneur pour l’aventure spirituelle que tout baptême inaugure. La réponse de l’homme est importante. Il convient de dire librement un « oui » aimant et fraternel au moment du baptême et durant toute sa vie de baptisé. Ce « oui » est toujours personnel, jamais solitaire, logé dans le sein maternel de l’Eglise et de Marie qui la symbolise.

Une purification

Le rituel de l’eau du baptême suggère à la fois la vie et la mort. Des freins à l’amour sont « nommés » par exemple dans la prière d’exorcisme, la symbolique d’un monde « loin de Dieu » et dans lequel le chrétien est appelé à vivre est énoncée, la « connivence » humaine avec le péché de l’origine et le monde du péché est dénoncée. Ce qui entrave et entache la vie de l’homme doit être lavé. Pour s’approcher du Dieu trois fois Saint, pour s’unir à Lui, un « dégagement » est nécessaire : être « dépouillé du vieil homme avec ses pratiques » (Col 3,9). Changement de vie, conversion, purification, ces termes apparaissent plus évidents pour le catéchumène adulte et le dernier carême est prototypique de ce combat spirituel. Mais cette réalité n’est absente d’aucune vie, même de celle du tout petit enfant qui, dans sa croissance vers la vérité de ce qu’il est, éprouvera cette lutte. Etre purifié, c’est avouer que personne d’entre nous ne se sauve par lui-même. L’eau est le signe de l’Esprit de Dieu qui libère de toutes entraves et sauve de toute mort. La lumière et le vêtement blanc confirmeront ce « travail » de l’Esprit et manifesteront le versant « positif » de cette purification : Dieu habite le cœur de celui et de celle qu’Il a sauvé. Dès lors, il, ou elle, resplendit d’une lumière nouvelle et d’une présence qui chasse les ombres de l’existence humaine.

Une illumination

« Et la lumière fut » (Gn 1,3). Dès les premières lignes de la Bible, on nous parle d’une lumière qui n’est pas produite par le soleil et la lune ou par nos moyens naturels. Cette lumière dit « une présence » du Dieu créateur. Le passage de la mort à la vie révèle une lumière nouvelle dans l’être du baptisé. Toutes ses facultés sont comme « transfigurées » et il se pressent à la fois le même (un homme) et un autre : un homme habité, recréé jusqu’à l’intime de sa chair, de son psychisme, de son cœur. Ce don de la foi est lumière : il permet à l’aveugle-né de « voir ». Il permet aux baptisés de « voir » Dieu dans leur vie et d’être vus ainsi : « Une lampe doit être placé sur le lampadaire » (Mt 5,15). La foi illumine. Elle n’est pas un plus quantitatif : le baptisé n’est pas un surhomme. Mais elle éclaire sa vie et toute la réalité dans laquelle il est plongé. Ce n’est pas « folie nouvelle », mais recréation. « Maintenant, dans le Seigneur, vous êtes devenus lumière. Vivez comme des fils de la lumière » (Eph 5,8).
« Une fois que tu es entré dans la sainte initiation (mystagogia), les yeux de la chair voient l’eau, les yeux de la foi voient l’esprit ; ceux-là voient le baptême du corps, ceux-ci la sépulture du vieil homme ; ceux-là l’ablution de la chair, ceux-ci la purification de l’âme ; ceux-là le corps qui remonte de l’eau, ceux-ci l’éclat de l’homme nouveau qui remonte de cette sainte purification ; ceux-là voient le prêtre qui d’en haut pose la main droite et touche la tête, ceux-ci le grand pontife des cieux qui étend sa main droite invisible et touche la tête ; car ce n’est pas alors un homme qui baptise, mais le fils unique de Dieu lui-même » .

Une immersion dans l’amour trinitaire

La question du sens de notre vie traverse toutes les consciences et tous les inconscients. L’existence sur la terre est-elle « ouverture » au mystère d’une vie à la mesure de l’homme ? Etre baptisé, c’est non seulement changer sa vie, mais changer de vie : toute la vie est posée désormais dans le cœur de Dieu. La grâce baptismale est une « immersion dans un amour sans mesure », dans « une communion interpersonnelle ». Le temps et l’espace de la vie humaine deviennent réalités surnaturelles, vie en Dieu. Ainsi l’immersion est-elle « nouvelle naissance » : vraie, unique et décisive naissance en Dieu. Ce qui est « hors de portée » des efforts religieux de l’homme, est offert gratuitement : reposer au cœur des personnes divines. La formule baptismale met en lumière ce « grand mystère » : « Je te baptise au nom du Père, du Fils et du Saint Esprit ». Elle correspond à l’envoi missionnaire tel que l’Eglise l’a compris dès l’origine (Mt 28,19). Etre disciple, c’est éprouver dans une relation personnelle quelle est « la largeur, la longueur, la hauteur, la profondeur…, connaître l’amour du Christ qui surpasse toute connaissance, afin que vous soyez comblés jusqu’à recevoir toute la plénitude de Dieu » (Eph 3,18-19). On est fait « fils dans le Fils » et donc disposé à ne vivre que dans et de la volonté du Père. Cette immersion est personnelle : œuvre de l’Esprit. Dès le baptême, l’Esprit est à l’œuvre. « L’Esprit Saint opère la seconde naissance à partir des eaux, il est le germe de la race divine et il est ce qui consacre la naissance céleste, gage de l’héritage promis, et comme une certification autographe du salut éternel : il nous fait devenir un temple de Dieu et son habitation ; il habite lui-même dans nos corps comme auteur de sainteté : agissant ainsi en nous, il fait avancer nos corps vers la résurrection de l’immortalité » . Telle est notre foi, telle est la foi de l’Eglise. Telle aussi est notre joie…

Une incorporation

Le baptême inaugure une nouvelle vie filiale, réoriente notre liberté vers sa source, nous détourne du « chemin de perdition » et nous incorpore au Corps du Fils unique, Jésus Christ. Etre plongé c’est baigner en Lui. Une autre image est suggestive : « Vous tous qui avez été baptisés, vous avez revêtus le Christ » (Gal 3,27). Cette phrase de saint Paul nous plonge dans le mystère de manière non pas extérieure, mais intérieure. Le revêtir, lui le Christ, ce n’est pas un acte purement extérieur : au contraire, c’est le vêtement qui nous contient à l’intérieur de lui-même : ainsi le Christ nous enveloppe-t-il et nous tient-il en son corps car le vêtement ne fait qu’un avec la personne et son histoire. Nous sommes constitués et restaurés à son image et à sa ressemblance.

Un « pas décisif » pour toujours

Ce sacrement ne se reçoit qu’une seule fois. Il est le roc de la vie chrétienne, la référence permanente à l’origine de notre vie d’enfants de Dieu. Malgré nos égarements et nos faiblesses, Dieu reste avec nous sur la route. Plongés en Lui, nous ne pouvons plus « effacer » la gratuité de sa venue chez nous et de sa proposition d’alliance. Il nous mène à notre stature pleine et entière d’enfant de Dieu. « Je vis, dit saint Paul, mais désormais, ce n’est plus moi qui vis, c’est le Christ qui vit en moi » (Gal 2,20). Le baptême est une parole ecclésiale pour nos vies : désormais, ne doute plus de qui tu es. Deviens ce que tu es : un enfant de Dieu, aimé par Lui. Telle est la vérité de ta vie et de celle de tes frère et sœurs. Cette vérité est inscrite dans le « livre de vie » pour toujours (Phil 4,3).

Dans la revue Sanctifier (2004-2005) 2-6