Un triptyque de la grâce (Eucharistie)

mardi 25 octobre 2005
par  Alain Mattheeuws

L’Eucharistie : unique trésor de l’Eglise

Goûter au corps et au sang du Christ livré pour nous, vivre cette expérience en son corps qu’est l’Eglise, n’est-ce pas le terme de l’initiation chrétienne ? Avoir le Christ en son propre corps, n’est-ce pas avoir tout, avoir « le tout de l’univers » ? Celui que le ciel et la terre ne peuvent contenir a désiré être conçu, grandir et naître du sein d’une femme. Celui qui est Dieu s’est livré entre nos mains et ne dédaigne pas l’humble demeure de notre propre corps où il veut demeurer. L’initiation mène à cette rencontre décisive avec le Christ dans laquelle s’effectue un double échange : le suivre là où il va jusque dans l’Acte sauveur (« Suis-moi » Mt 9,9 ; Lc 18,22) et le laisser venir habiter chez nous (« Aujourd’hui, dit Jésus à Zachée, il me faut demeurer dans ta maison » Lc 19,5). Ainsi « celui qui demeure dans l’amour, demeure en Dieu et Dieu demeure en lui » (1 Jn 4,16). L’Eucharistie est à la fois « source et sommet de toute vie chrétienne » (Lumen Gentium n°11). Elle est à l’origine et à la fin. Elle est aussi le chemin : là où le chrétien suit le Christ. Elle est aussi le « viatique » du passage en Dieu.

Un achèvement

Le baptême de l’enfant se termine liturgiquement autour de l’autel par la prière du Seigneur et la bénédiction. La finalité spirituelle est ainsi signifiée spatialement : la grâce est d’entrer dans la mort et la résurrection du Christ jusqu’à vivre la Pâque avec Lui dans la manducation de son corps et de son sang. Qui a reçu le Christ, corps et sang répandu, a tout reçu. La première communion symbolise la fin de l’initiation : c’est le « sommet » de la vie chrétienne. « La Sainte Eucharistie achève l’initiation chrétienne. Ceux qui ont été élevés à la dignité du sacerdoce royal par le Baptême et configurés plus profondément au Christ par la Confirmation, ceux-là, par le moyen de l’Eucharistie, participent avec toute la communauté au sacrifice même du Seigneur » (CEC 1322). Dans la durée de cette vie, ce « sommet » se révélera aussi une source permanente.
Le sacerdoce baptismal s’accomplit dans cette communion à l’unique Sauveur : chacun de nous peut goûter à cette dignité d’être à l’image du Christ qui se donne jusqu’au bout et participer ainsi à son geste sauveur. Ainsi communier est-ce « donner sa vie » comme le Christ l’a fait « pour la multitude ». « Quoi que vous fassiez, faites-le au nom du Christ » : chacun de nous trouve la force d’aimer dans l’accueil de Celui qui est tout amour et tout don. « Si nous mourrons avec Lui, avec Lui nous vivrons » (1 Tm 2,11). Ainsi la nuit de Pâque, le baptisé-confirmé entre-t-il spontanément en communion avec le corps du Ressuscité. Communier, c’est signer la « fin » du don de soi au Christ et à l’Eglise. Le passage est fait. L’homme est sauvé et uni intimement à son Dieu.

Une incorporation

Etre mis avec le Christ sous le « signe » de la Croix douloureuse et glorieuse, seul l’Esprit peut l’opérer. Nul n’accompagne le Fils dans son œuvre de salut sans la grâce. Le baptême et la confirmation sont les étapes d’une incorporation dans le mystère du salut. L’eucharistie l’accomplit corporellement. Puisque nous ne nous appartenons plus, nous Lui appartenons et nous entrons en son Corps en faisant « corps » avec Celui qui se donne sous les apparences du pain et du vin. Le terme de l’initiation est à la fois intime et concret : unis à la divinité, nous le sommes dans la chair et le sang de l’Agneau. L’Eucharistie est le lieu privilégié de cette union à Dieu : elle se réalise par l’Esprit qui nous offre ainsi au Père. La première communion est décisive : elle nous met dans le Corps du Christ.
Cette incorporation du fidèle scelle son lien avec le Christ et avec l’Eglise. On communie à Dieu. Cette réception de Dieu dans le cœur est le lieu même où l’Eglise grandit comme corps. Tout fidèle qui communie témoigne de l’amour de l’Eglise pour son Seigneur. Le don du Christ va jusqu’au bout : en se donnant, il donne tout. Il nous suffit de faire de même ! En communiant à ce don, le chrétien reçoit tout : à lui de toute rendre librement en offrande. Dans la vie de chacun de nous, « les temps sont accomplis » : Dieu demeure en notre cœur et le comble. Il habite parmi nous et nous prend en Lui : par Lui , avec Lui et en Lui.

Une intégration toujours nouvelle

La première communion n’est pas le signe de la fin de l’aventure spirituelle. Parfois, pour de plus jeunes confirmés après la première communion, la Confirmation scelle et authentifie la communion sacramentelle déjà vécue. Elle montre que cette communion n’est « pensable » dans l’ordre de la raison et de la foi que par la puissance de l’Esprit qui rend tout enfant, tout être humain, contemporain de Jésus et fils dans le Fils. Ces dispositions, ces désirs, ces réalités, ne sont possibles que dans la puissance de l’Esprit.
L’Eglise n’a pas d’autre trésor à livrer que le corps de son sauveur. Elle n’a pas d’autre tâche que d’aider chacun à entrer de plus en plus profondément dans l’Acte sauveur du Christ. Ainsi, le temps sacramentel achève en nous ce que l’Esprit et nos libertés ont commencé ensemble dans l’initiation. Les pas sacramentels de l’initiation sont décisifs : ils signent « un avant et un après ». Ils sont le germe d’une vie nouvelle qui doit durer. L’Eucharistie est un sacrement que l’on peut vivre et recevoir plusieurs fois dans sa vie. L’initiation n’arrête pas la vie chrétienne : elle nous a engendrés à cette vie en Christ. L’Eucharistie reste le lieu où cet engendrement s’atteste encore et toujours et où il prend des formes de plus en plus « visibles ». Si l’initié fait corps avec le Corps de Jésus, c’est en mangeant régulièrement son corps et en buvant à la coupe de son sang répandu.
La vie des saints et des chrétiens témoignent de ces « temps forts » de conversion, de revitalisation, de renouveaux spirituels. Ils ne sont jamais vécus en dehors du mystère de l’Eucharistie : ils y mènent ou bien elle les suscite au sens où l’Eucharistie fait l’Eglise et l’Eglise fait l’Eucharistie. La communion eucharistique symbolise la fin de l’initiation dans le temps, mais cette « fin » n’est pas un « arrêt » : elle est une vie. L’histoire du salut ne fait que commencer. Ainsi l’eucharistie est-elle un moment incontournable de cette intégration.

A. Mattheeuws dans la revue Sanctifier 4 (2005) 13-15.