Lacroix X. (Oser dire le mariage indissoluble)

mercredi 1er juin 2005
par  Alain Mattheeuws

LACROIX X. (dir.), Oser dire le mariage indissoluble, Paris, Cerf, 2001.

Cet ouvrage collectif est le fruit d’un travail interdisciplinaire de la faculté de théologie de Lyon. Le premier et le dernier chapitre sont signés par X. Lacroix et expriment l’essentiel de la thèse : le mariage indissoluble n’a pas uniquement ses fondements dans une révélation ou un magistère catholique. Il doit être réfléchi en raison humaine.
La première partie développe ces « fondements » de l’indissolubilité du lien conjugal : l’appel éthique que suscite une « parole humaine », offerte, donnée, inscrite dans la chair ; la radicalité de la parole évangélique telle qu’elle nous est rappelée par le Christ lui-même en Mt 19, la transcendance du lien manifestée par la sacramentalité. La sacramentalité elle-même est « parole » inscrite dans le temps et l’espace. Ces paroles articulent le discours d’une possible « alliance conjugale », unique et traversée d’un Tiers qui lie ce qui est déjà humainement lié. La grâce sacramentelle n’est jamais extrinsèque à la nature de l’homme qui fait promesse.
Le deuxième partie examine le droit civil français. Le droit concrétise encore l’éthique de l’alliance en concevant le mariage comme une institution et non comme un contrat uniquement. Le droit est appelé à protéger cette institution par des lois, même si la justice doit aussi intervenir pour protéger les personnes prises au piège des échecs conjugaux. Le droit met en évidence également la persistance du lien matrimonial après le divorce. L’indissolubilité ne signifie pas le caractère indestructible du lien, mais sa persistance sous des formes diverses rend compte de son mystère à ce niveau.
La troisième partie épouse des recherches de type psychanalytique. Elle est certainement la plus riche en « paroles » évocatrices. Le lien conjugal renvoie en effet à l’insaisissable origine de l’amour, à cette origine qui rend possible l’alliance. Ainsi le don filial fonde-t-il la capacité du don conjugal. La vérité de l’alliance, sa force et sa fidélité, tiennent dans la parole qui reste vraie et « conforme » au mystère de l’origine de l’être humain. Une alliance dans l’histoire humaine fait mémoire d’une alliance originelle. Si Dieu est présent, il l’est toujours dans la conjonction de la chair et de la parole.
La quatrième partie est consacrée à des définitions ecclésiales. Les points de vue orthodoxe (M. Evdokimov) et protestant (B. de Cazenove) récusent une acception juridique de l’indissolubilité, mais ne parviennent pas à fonder une « indissolubilité sans exceptions ». Faisant appel à la miséricorde, au principe d’économie ou à l’histoire biblique du salut, ces positions justifient une pratique d’un « nouveau mariage ». La contribution catholique (D. Baudot) fait état pour l’indissolubilité d’une doctrine constante. Ainsi, même pour des raisons pastorales évidentes, l’Eglise affirme ne pas avoir « pouvoir de dissolution » sur un mariage ratum et consumatum. Cette « solidité particulière » exprimée dans le droit canon s’appuie de fait sur une doctrine théologique dont la richesse s’est déployée différemment dans la tradition. X. Lacroix conclut cette partie en nous mettant « face au divorce » et en dressant le cahier de charge des décisions pastorales et recherches à faire sur cette thématique. Il propose des démarches spirituelles qui puissent allier dans toute alliance conjugale (particulièrement celles qui échouent) la miséricorde et le définitif. Il essaie d’ouvrir une voie sacramentelle, celle de la réconciliation, pour conserver et réintégrer l’alliance conjugale dans l’objectivité de cette économie. Cette perspective, délicate, ne vise plus, dans un premier temps, l’accès à la communion des divorcés remariés civilement, mais une manifestation ecclésiale d’un repentir et d’un pardon, chemin vers la reconnaissance des noces nouvelles. Cet essai mériterait tout un débat. Il suppose que soit précisée et enrichie encore la polysémie du concept d’indissolubilité et que le caractère original et historique du septénaire et de la sacramentalité de l’Eglise soit mieux mis en évidence.
Ce livre fort intéressant permet d’affronter la question de l’indissolubilité. Peut-être ouvrira-t-il des chemins sur une meilleure compréhension non seulement d’un interdit fondateur, d’un lien naturel fort, d’une tradition plus ou moins explicitée, d’une question pastorale douloureuse, mais aussi d’une grâce particulière offerte à l’Eglise et aux couples qui la représentent sacramentellement dans l’histoire ?

Alain Mattheeuws dans NRT 127 (2005) 510-512.