Bruguès J.-L. (Les idées heureuses)

jeudi 1er mai 1997
par  Alain Mattheeuws

J.-L. BRUGUÈS, Les idées heureuses, Paris, Cerf, 1996, 168 p.

Le propos de ce livre issu des conférences données à Notre-Dame de Paris en 1996, est provoquant pour la théologie morale comme pour la conscience malheureuse contemporaine. « Il existe, en effet, des “idées” qui rendent heureux » (p.10). Ces idées ne sont pas abstraites. Elles désignent des chemins : ce sont les vertus chrétiennes. L’auteur dévoile son option pour une « éthique de la construction de soi » (p.22) et entend marquer également la fin d’une époque, celle de l’éthique du code. Au-delà de la raison théorique et de la raison pratique (cf. E. Kant), il invite chacun à plonger dans l’harmonie des vertus. Nous en avons un « besoin impératif à l’aube du troisième millénaire » (p.11). La fluidité et la richesse de son style s’allie à sa connaissance du renouveau doctrinal américain (H. Richard Niebuhr, J.M. Gustafson, etc) pour donner un nouveau parfum à l’ordre traditionnel et thomiste des vertus. Plus profond qu’un simple réveil de la mémoire, l’auteur pose aussi un acte de foi : « Il m’a semblé que, proprement chrétiennes ou en voie d’être christianisées, elles (les vertus) répondent à l’attente des hommes qui s’apprêtent à entrer dans un nouveau millénaire. Elles tracent le chemin au monde de demain » (p.17).
Fidèle à son propos de théologie morale, l’auteur insiste dans cet ensemble de conférences sur la responsabilité humaine. La morale est un « métier » où l’homme s’exerce et s’engage à construire sa vie personnelle et collective. Ce propos, très ignatien, situe les vertus chrétiennes les plus nécessaires à la pratique du métier d’homme et de chrétien. « Les vertus de la « construction de soi » sont de deux sortes : celles qui nous placent au service de la vérité et qualifient notre intelligence (...) et celles (...) qui commandent (...) à la vie charnelle » (p.44). L’intelligence comme la vie spirituelle et affective sont concernées. Il revient à l’homme libre de faire siennes ces vertus pour construire son bonheur et celui de l’humanité.
Chaque conférence déploie plusieurs attitudes pré-vertueuses rassemblées par une vertu qui leur donne sa tonalité particulière. L’humilité, la chasteté, l’honnêteté intellectuelle, la patience, la responsabilité forment les perles « vertueuses » de ce collier moderne. Elles ne brillent jamais seules, mais ensemble et unies. Elles acquièrent toute leur densité dans le paysage chatoyant de toutes les autres : estime de soi, gratitude, simplicité, honneur, pureté, joie, courage, tempérance, mesure, pudeur, vérité, héroïsme, fidélité, constance, persévérance, longanimité, justice, solidarité, politesse, bienveillance... La dignité de l’homme se révèle dans l’exercice de ces vertus au cœur du temps et dans une confiance émue de leur lien avec l’éternité. Perles fines, pierres précieuses, notes de musiques, accords polyphoniques : ces attitudes restent abstraites sans Celui qui les anime de sa charité. Vertu source, la charité est le « caillou » fondateur. Et ce « caillou » blanc de l’Apocalypse (p.20) n’est pas seulement un sceau, mais aussi une promesse divine. Si le Christ promet à ses disciples de leur fournir tout ce dont ils ont besoin (Mt 6,25), n’est-ce pas dans le feu de son amour ? La charité, celle du Christ en nous, rassemble la beauté des vertus en une personne. Elle est « une vertu tombée du ciel » (p.148). Elle est « la vertu du seuil et du passage. Elle subsistera seule par-delà la résurrection » (p.151). Éminemment personnelle, elle personnalise toute autre vertu. Couronnant l’ensemble de cette petite symphonie des vertus, elle garde ainsi sa place classique : celle d’être la forme de toutes les vertus, cardinales et théologales (p.154). En suggérant l’importance de la miséricorde comme « diapason de tous les mouvements de la charité » (p.158), l’auteur affirme la beauté d’un « don » toujours neuf, surtout s’il s’exerce en « pardon » (p.134). Ces « idées heureuses » forment ainsi un visage très stimulant pour la vie morale. Les traits ne sont pas encore tous tirés. Des couleurs manquent encore à l’arc-en-ciel : elles seront offertes au printemps 1997. La vertu de prudence y apparaîtra certainement comme celle du discernement moral à l’œuvre depuis le début de ces conférences de carême.

Alain Mattheeuws dans NRT 119 (1997-2) 293-294.


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