« Au cœur du Mystère pascal » (Synode 2005)

mercredi 1er novembre 2006
par  Alain Mattheeuws

« Au cœur du Mystère pascal » (Synode 2005)

Le Père Alain Mattheeuws, jésuite, était l’un des 32 experts nommés par le pape pour ce Synode sur l’Eucharistie. Il nous livre brièvement quelques réflexions.

Entre l’euphorie et la déception, les satisfactions et les frustrations, la vérité d’une expérience synodale doit pouvoir être perçue lentement à d’autres niveaux de profondeur. Une expérience ecclésiale authentique est faite de « consolations » et de « désolations ». Beaucoup ont insisté sur l’ouverture et les vrais débats qui ont marqué ces trois semaines de travaux des évêques. D’autres commentaires ont souligné l’aspect hétérogène des propositions ou bien ont marqué certaines impasses. Il conviendrait d’y réfléchir théologiquement plus longuement. Il n’est pas simple de synthétiser ni d’intégrer l’expérience de ce Synode consultatif qui est un véritable processus « dans le temps » et dans « la foi ». Après quelques réflexions personnelles, j’inviterais chacun à ne pas oublier de lire le « message » que les évêques ont adressé à tous les chrétiens.

Pourquoi un synode sur l’Eucharistie ?

Dans les lieux où l’Eglise est persécutée, minoritaire ou pauvre, les évêques ont témoigné de la force qu’est l’Eucharistie pour la vie personnelle et ecclésiale. Au Ruanda et au Brésil, les témoignages nous montrent une grande vitalité, un corps à corps direct et non légaliste avec le « Mystère pascal », une relation immédiate avec le Seigneur présent dans l’histoire humaine. Par ailleurs, il existe aussi des contrastes violents entre des Eglises particulières qui ont de grands désirs de se rassembler, qui ont faim de l’Eucharistie, qui y passent du temps et s’engagent culturellement et d’autres Eglises où les rassemblements sont plus difficiles, les problématiques et les perspectives d’avenir plus complexes. L’Occident se heurte frontalement aux conséquences de la sécularisation. La « géographie de l’Eucharistie » est ainsi contrastée, mais le désir d’en vivre est bien présent partout.

J’exprimerais l’actualité de ce synode de cette manière : dans l’Eucharistie se cristallisent tous les enjeux, les défis, les divisions, les grâces de la vie ecclésiale. L’Eucharistie telle qu’elle est célébrée, réfléchie, vécue est un révélateur de ce que vit l’Eglise. En quel sens l’Eglise fait-elle l’Eucharistie et réciproquement jusqu’à quel point l’Eucharistie fait-elle l’Eglise surtout pour les millions de chrétiens qui ne peuvent pas y participer régulièrement ? Ce retour au cœur du « Mystère pascal » permet à chacun de mesurer comment il se laisse entraîner par le don du Christ, quelles sont ses résistances, ses élans, ses grands désirs, ses peurs. Terminer l’année de l’Eucharistie par ce synode, c’est accepter de ne pas avoir uniquement sa propre idée sur l’Eucharistie mais l’approfondir en écoutant l’expérience spirituelle d’autres Eglises. Cet approfondissement n’aboutit pas nécessairement à de nouvelles doctrines, à un langage totalement renouvelé, mais à un désir de vivre en vérité de l’Eucharistie.

Une assemblée synodale ?

Une assemblée synodale est une assemblée très curieuse, à multiples visages : pas seulement à cause de l’origine des évêques, de leur âge et de leur culture, mais aussi parce qu’il y a une mosaïque d’expériences, de peurs et de désirs, de responsabilités diverses. Un président d’une conférence épiscopale ne parle pas seulement en son nom. Un évêque élu non plus. Les cardinaux sont déterminés le plus souvent par la tâche qui leur est confiée à Rome. Les cardinaux qui ne résident pas à Rome, ont un souci réel du visage universel de l’Eglise. Les auditeurs parlent aussi : leur témoignage et leurs interpellations étaient directs et forts. Les Eglises orientales étaient fort bien représentées : catholiques de rites variés, et non catholiques. Nos frères de la Réforme étaient aussi présents, mais peut-être plus discrets. Les experts quant à eux, assistaient à tout, mais ne pouvaient pas s’exprimer en assemblée plénière. Ils travaillaient principalement dans les groupes linguistiques, l’accompagnement des propositions, les synthèses pour les membres du secrétariat général.

La liberté de parole était grande dans ce synode : certains ont pu manifester leur souffrance devant des abus liturgiques, d’autres exprimer leurs désirs liturgiques nouveaux. Le nombre des participants était très élevé. Les évêques exprimaient des soucis liés à leur peuple, à leur culture, à leur Eglise particulière. Cette particularité même était un défi pour eux. Comment apprendre non seulement à se connaître et à s’estimer, mais à saisir les questions posées « ailleurs » dans l’Eglise. Dire que c’était un temps fraternel, c’est dire ce travail de prise de conscience des enjeux non seulement de sa région, mais de l’Eglise universelle. A travers chaque participant, il y avait un visage de l’Eglise. Une Eglise qui est jeune, dynamique, pleine d’élan sur la terre ; une Eglise face à des défis redoutables, des inquiétudes, des impuissances incontournables : faim et soif de Dieu, faim et soif de justice, faim et soif d’une liturgie adaptée, faim et soif de serviteurs de l’Eucharistie.

Des difficultés ?

Les questions difficiles ont été abordées franchement par les évêques. Elles ne sont pas faciles et les « chemins de miséricorde » sont encore embroussaillés. Par ailleurs, s’il existait une solution claire et nette, l’Esprit saint ne s’embarrasserait pas de l’avis d’un tel ou d’un autre, d’une opposition ou d’une peur pour dire ce qu’il faut faire. Nous ne sommes pas dans une négociation de type « européenne » ou à la recherche d’un « consensus à la belge ». Le processus synodal vise à un discernement ou à la découverte partagée d’une proposition dans un domaine particulier et pour le bien de l’Eglise universelle. Pour certains commentateurs, le synode semble ne pas avoir « changé » grand chose. Jugement rapide et téméraire. Il ne s’agit pas d’un « statu quo » ! Comparons plutôt ce synode à la descente lente et assurée d’un glacier au printemps : sans repères précis, l’œil humain ne voit rien alors que le glacier bouge de plusieurs mètres. Sans la foi, l’œil du chrétien peine aussi à voir l’évolution d’une question.

Ouvrir l’œil et « trouver des solutions », c’est ne pas oublier que l’Eucharistie, dans sa nouveauté cultuelle et de révélation, s’inscrit dans l’histoire sainte du peuple de Dieu : celui de la première alliance, celui de la nouvelle alliance. D’où pour certains la difficulté de percevoir l’importance de l’écoute de « la Parole ». Il nous faut aussi « manger » la Parole, le livre aux pages scellées qui nous est ouvert dans la célébration eucharistique. D’où pour certains la difficulté de percevoir l’engagement de liberté que suppose la « participation active et fructueuse » à la messe.
Par ailleurs, l’Eucharistie est le mémorial d’un acte unique du Fils de Dieu dans l’histoire. Elle est mémoire de l’acte du Christ sauveur. Si l’on parle de cet Acte unique du Christ, on perçoit plus rapidement combien nos actes nous engagent et comment le Christ agit sur nous durant la célébration eucharistique et quand nous le pouvons, dans la communion à son corps et à son sang.

Nous avons un peu oublié que l’Eucharistie exprime de manière indépassable sur terre la joie du ressuscité : elle se célèbre par définition le jour du Seigneur. Certains défis sont liés à la compréhension du « dimanche ». Quand celui-ci sera mieux compris dans toutes ses dimensions, la célébration sera plus vraie certaines questions pratiques se poseront différemment ou ne se poseront plus. L’enjeu est la consécration du temps de l’homme. C’est d’ailleurs la denrée rare et précieuse de nos vies. La faim de l’Eucharistie ne surgit pas dans n’importe quel contexte. C’est ainsi qu’il faut accepter et vivre nos pauvretés et nos richesses sur la terre.

Le Seigneur ne nous a pas promis un « quota » de prêtres fixé par la commission européenne ou par le Vatican. Les évêques ont ressenti douloureusement le manque de « ministres de l’Eucharistie ». Mais les situations régionales et les raisons sont bien différentes. En Amazonie, les chrétiens reçoivent une fois ou deux par an la visite d’un prêtre et ne peuvent pas se déplacer comme dans le Brabant wallon. Au Brésil, la communion au corps du Christ différencie les réunions communautaires catholiques des immenses rassemblements évangélistes ou des sectes. Ces questions ne sont donc pas ignorées ou méprisées. Le nœud de la question, ce n’est pas l’ordination d’hommes mariés, c’est la foi du peuple de Dieu en son Seigneur qui peut lui offrir des « pasteurs selon son cœur".

La question des « viri probati » n’a été abordée que dans 3 ou 4 circuli minores sans recevoir un assentiment profond ni affronter les difficultés théologiques et culturelles de cette option. Donnons deux raisons supplémentaires pour expliquer cette position : en Occident, la relation conjugale est un lieu de fragilité aussi fort que la vie célibataire et il n’est pas sûr que l’ordination de « viri probati » soit une aide réelle. Elle pourrait même être la source de nouveaux soucis pastoraux. Par ailleurs, tous les évêques sont sensibles au caractère « charismatique » (de « grâce ») du célibat pour le sacerdoce. Ils voient combien intérieurement et extérieurement, ce don n’est pas toujours perçu comme tel. Dans un contexte où la sexualité n’est pas bien « située » humainement ni spirituellement, ils redoutent une terrible méprise sacramentelle sur l’ordination d’hommes expérimentés. Quand le célibat et le mariage seront perçus plus clairement comme des « dons » de Dieu, ordonnés l’un à l’autre, comme une vocation, les questions se poseront différemment. Les difficultés des évêques au Synode sont les nôtres aussi.

Des « nouveautés » ?

Qui veut une réflexion christologique et doctrinale doit lire le premier rapport du Cardinal A. Scola. Qui veut un peu de doctrine relira l’encyclique de Jean-Paul II. Qui veut « sentir le pouls » lira les propositions. Cette publication est une bonne chose. Elle a été voulue par le pape, mais elle est à double tranchant comme la plupart de nos actes. Ces propositions sont hétérogènes et peuvent être interprétées de diverses manières. Leur importance relative est très variable. Mais cette publication livre un « certain » état de la question. Elles témoignent de la connaissance qu’ont les évêques des situations concrètes. Elles montrent humblement la pauvreté et l’impuissance de l’Eglise à résoudre par elle-même certains problèmes. C’est déjà arrivé dans l’histoire de l’Eglise : il faut parfois du temps pour trouver la solution adéquate ou une formulation juste du Mystère. Pourquoi le nier ou s’en offusquer ? Quand la foule était rassemblée et qu’il était question de devoir donner à manger à tous ces gens, les disciples étaient bien inquiets. Surtout que le Seigneur lui-même leur avait dit : « donnez-leur vous-même à manger ». Une question difficile est toujours une occasion pour les membres de l’Eglise de venir avec leurs victuailles dérisoires et de faire confiance en l’action du Christ et de son Esprit. Pour certaines décisions, nous sommes à cette étape. Il faut les vivre en paix et poser un acte de confiance dans le Christ et dans l’action de l’Esprit.

La vraie « nouveauté » comme dit la proposition 3, c’est le Christ. Si ce synode permet de mieux observer la présence du Christ dans notre histoire personnelle, dans celle de nos communautés et dans le monde : c’est gagné. Mais il ne suffit pas d’observer le Christ, il faut « être nouveau » avec Lui : entrer dans son corps, être « par lui, avec lui et en lui » offert au Père. Cette considération nous permet d’indiquer que si la charité ne grandit pas, la « nouveauté » n’est pas encore advenue. Qu’elle soit clairement articulée à un changement de vie et que ses implications morales sociales et personnelles soient joyeusement perçues. L’Eglise doit servir le Christ. Elle ne peut pas faire mémoire de son acte sauveur sans être changée elle-même, sans être ré-évangélisée.

Un message

Parlons enfin du message qui nous est adressé. Son genre littéraire est particulier : il s’agit d’un « nuntius », d’une annonce. A l’heure des ordinateurs ne faudrait-il pas envoyer un mail à tous les baptisés ? Mais un mail reste un peu « court » et impersonnel. Le contenu du message est plus riche et plus déployé. Soyons attentif à son style : dynamique, encourageant, exigeant. Les paroles qui l’introduisent et le concluent « Paix à vous » sont celles du Christ ressuscité lorsqu’il apparaît à ses apôtres. Ce sont des paroles liturgiques, de paroles de consolation au sens fort du terme. Les problèmes, les questions, les difficultés, les impasses, ne sont pas niées dans l’Eglise et dans le monde, mais l’affirmation des évêques, successeurs des apôtres, est la suivante : Dieu est présent encore et toujours dans notre histoire. Le signe tangible de cette présence est dans l’acte eucharistique.

Ce message est une passerelle entre un coup de fil au peuple de Dieu et l’ensemble de la doctrine eucharistique qui a été approfondie et revisitée dans les discussions et dans les propositions faites au pape. Prenons ce message et lisons-le dans l’Esprit saint. Il nous mettra « en attente » de l’exhortation post-synodale de Benoit XVI. Ce message peut nous préserver de tout repli sur nos situations particulières et nous garder ainsi en lien avec l’Eglise universelle.

Alain Mattheeuws s.j.
Professeur à l’Institut d’Etudes Théologiques
Dans la revue Sanctifier n°1 (2006) 8-12