La production d’embryons humains pour la recherche

mardi 2 février 1999
par  Alain Mattheeuws

La production d’embryons humains pour la recherche

A. CHAPELLE, J. M. HENNAUX, A. MATTHEEUWS,

Professeurs à l’Institut d’études théologiques (IET) de Bruxelles

C’est dans une indifférence quasi-générale, due peut-être à l’ignorance de certaines données, que l’avant-projet de loi Colla autorisant la “production” d’embryons humains pour la recherche (et non plus en vue de la procréation) poursuit son chemin en Belgique. Nous voudrions briser ce silence et, autant que nous le pouvons, réveiller les consciences.
Rappelons les faits. Le 4 avril 1997, le Conseil de l’Europe adopte la « Convention sur les droits de l’homme et la biomédecine ». L’Article 18 de cette Convention stipule en son alinéa 2 : « La constitution d’embryons humains aux fins de recherche est interdite ». Mais l’alinéa 1 fait une concession : « Lorsque la recherche sur les embryons in vitro est admise par la loi (d’un Etat membre), celle-ci assure une protection adéquate de l’embryon ». C’est en s’appuyant sur cette dernière proposition que l’avant-projet de loi du ministre de la Santé entend atteindre son but sans se mettre en contradiction avec le Conseil de l’Europe : la loi belge maintiendrait le principe d’interdiction de l’alinéa 2, tout en l’assortissant de possibilités de dérogations ; ainsi assurerait-elle à l’embryon une protection adaptée à la situation de notre pays, une protection “adéquate”... Le 16 juillet 1998, le Sénat belge vote une résolution invitant le gouvernement à élaborer un avant-projet de loi autorisant la production d’embryons pour la recherche. Seul Ecolo a voté contre. Fort de cette recommandation, le Conseil des ministres approuve le 2 octobre 1998 l’avant-projet présenté par Marcel Colla. Cet avant-projet est actuellement soumis à l’examen du Conseil d’Etat. Dans « Le Monde » du 7 janvier dernier, on pouvait lire : « Un avant-projet de loi belge concernant la production des embryons in vitro inquiète aujourd’hui au plus haut point les autorités en charge des questions d’éthique au sein de l’Union européenne ».

Dans l’avant-projet en question, il s’agit donc de “produire” des êtres humains à seule fin de les utiliser pour le bien d’autres êtres humains. Nous sommes par conséquent en présence d’une instrumentalisation et d’une objectivation complètes de la procréation et de la vie humaines. C’est inacceptable. Dira-t-on que les embryons produits ne sont encore que des tissus ou des individus biologiques humains et non des personnes humaines ? Qu’en sait-on ? Selon nous, la totipotentialité des cellules dès la fécondation (c’est-à-dire le fait que chaque cellule contient en puissance, du point de vue génétique, la totalité de l’être en devenir) ne peut s’interpréter philosophiquement autrement que comme présence de l’âme, de la “forme” humaine, dès ce moment. C’est l’âme qui assure la présence du tout de l’être en chacun de ses moments et chacune de ses parties. Il y a présence d’une personne humaine dès la conception.

Le pré-embryon ou l’embryon humain est une « personne potentielle ;’ (..). C’est cette personne en devenir que l’on veut « utiliser », dans un processus qui lui donnera la mort, à des fins de recherche scientifique.

A supposer que l’on n’admette pas cette interprétation métaphysique des données de la génétique, on ne pourra nier que le pré-embryon ou l’embryon humain est une “personne potentielle”, selon les mots du Comité national français de bioéthique (1986), une personne en devenir. C’est cette personne en devenir que l’on veut “utiliser”, dans un processus qui lui donnera la mort, à des fins de recherche scientifique. Qui ne voit que l’on cède ici à une idolâtrie meurtrière du progrès scientifique ? En fait, de quels enjeux financiers et de quelles compétitions de prestige (universitaires, nationales, pharmaceutiques, ...) ne se rend-on pas esclave ? N’y a-t-il donc personne à s’apercevoir que la réduction de l’humain à l’état de matériau biologique contient en germe un totalitarisme eugénique ?

Du point de vue philosophique (métaphysique et éthique) et du point de vue politique, l’avant-projet de loi est donc absolument pervers.

Si l’on se met au point de vue de la foi chrétienne, les choses sont plus criantes encore. Dès qu’apparaît un embryon humain, apparaît le dessein de Dieu créateur d’une personne humaine. Cette volonté de Dieu doit être respectée, adorée. Un chrétien cohérent avec sa roi ne peut donc accepter l’avant-projet de loi. Hélas !, le PSC et le CVP semblent s’habituer à ne pas prendre au sérieux le C de leur sigle...

Rappelons ici l’encyclique du pape Jean-Paul II Evangelium vitae : “Si “on doit considérer comme licites les interventions sur l’embryon humain, à condition qu’elles respectent la vie et l’intégrité de l’embryon et qu’elles ne comportent pas pour lui de risques disproportionnés, mais qu’elles visent à sa guérison, à l’amélioration de ses conditions de santé, ou à sa survie individuelle” (citation de l’Instruction Donum vitae du 22 février 1987), on doit au contraire affirmer que l’utilisation d’embryons ou de fœtus humains comme objets d’expérimentation constitue un crime contre leur dignité d’êtres humains, qui ont droit à un respect égal à celui dû à l’entant déjà né et à toute personne” (n.63).

Ce n’est pas un hasard sans doute si l’Allemagne, qui garde une mémoire douloureuse du totalitarisme nazi, est la plus résolument opposée, parmi les nations européennes, à la production d’embryons en vue de la recherche scientifique.
Si la Belgique est la première au monde à autoriser cette production, contre la Convention du Conseil de l’Europe, elle s’assurera un triste souvenir dans les annales de l’Histoire.

Publié dans La Libre Belgique (2 février 1999) p.17.


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