Bruguès J.-L. (L’éternité si proche)

lundi 1er janvier 1996
par  Alain Mattheeuws

J.-L. BRUGUÈS, L’éternité si proche. Conférences du Carême 1995 à Notre-Dame de Paris, Paris, Cerf, 1995, Paris, 158 p.

Le titre lui-même est un aveu : si l’Eternité est si proche, le temps de l’homme en est transfiguré et tous ses actes acquièrent une densité infinie. Le frère dominicain qu’est le Père Jean-Louis Bruguès, Conférencier à Notre-Dame en 1995, relève le défi de déployer une morale ouverte sur le temps de Dieu.
Les thèmes recueillis dans ce premier livre surprendront. Tant mieux ! Contemplant tour à tour la « jeunesse, la beauté, l’altérité, le don, la mémoire et le désir de réussir sa vie », l’auteur rencontre l’imaginaire contemporain et les grandes questions qui touchent le cœur de l’homme aujourd’hui. « Une société dévoile le fond de son âme à la manière dont elle traite sa jeunesse » (p.29). Cette jeunesse n’est-elle pas celle d’un Dieu Créateur qui renouvelle sa présence dans le monde à chaque génération (c.1) ? Cette éternelle jeunesse du Verbe n’est-elle pas « beauté » ? « L’amour va toujours de pair avec la beauté » (p.50). La morale n’a-t-elle pas oublié, à travers la répétition des interdits, le lien intime avec la beauté (c.2) ? Le mystère de l’homme, corps et âme, ne reflète-t-il pas la beauté de Celui dont il est issu ? Le corps pose question au christianisme. C’est en terre chrétienne pourtant qu’il peut revêtir ses plus beaux atours et révéler la profondeur de son intériorité. Nous avons apprécié ces pages originales. A travers l’esprit qui en prend conscience et en rend compte, cette beauté prend le « visage » de l’autre qu’il nous faut reconnaître et aimer (c.3). La rencontre d’autrui n’est pas livrée uniquement à la violence du plus fort. Elle plonge ses racines dans les enchantements d’un « visage » qui nous sont toujours offerts. Le don serait-il le nouveau nom de l’être ? Sans l’affirmer, l’auteur nous en suggère cependant l’existence dans le don de la vie (c.4). « Parce que nous avons été donnés à nous-mêmes par nos géniteurs et, à travers eux, par Dieu, Créateur et Père, nous nous découvrons comme êtres-faits-pour-donner » (p.101). L’intensité et la beauté de toute vie surgissent de la qualité de don qui l’investit. Le don nous mène à la « dignité de tout homme » dont il nous faut faire mémoire pour comprendre l’histoire des peuples et toute histoire personnelle (c.5). Par exemple, la devise républicaine « liberté, égalité, fraternité » « plonge ses racines dans les strates primitives de notre conscience et irrigue en son entier le message morale de l’Eglise » (p.129). « L’éternité se mire en notre mémoire » (p.134). Elle permet ainsi à tout homme d’entendre un appel en son cœur et d’y répondre. « Que dois-je faire pour avoir la vie éternelle, dit le jeune homme à Jésus ? (Mt 19,16). Toute la beauté de l’agir chrétien est ainsi posée : la vie éternelle est exigence pour le temps présent grâce à l’Esprit qui remplit l’univers (c.6). « La perfection est nécessaire à ceux qui vivent déjà de l’éternité de Dieu » (p.149). L’auteur rejoint ici, comme à l’improviste et dans la joie, les grands fondements de la morale chrétienne. Il suffira au lecteur de continuer à lire le premier chapitre de Veritatis Splendor... Qui oserait, après ces conférences, affirmer que la tradition dominicaine n’est plus apologétique dans le noble sens du terme ?

A. Mattheeuws dans NRT 118 (1996-1) 119-120