Bonnewijn O.

lundi 1er mai 2006
par  Alain Mattheeuws

Préface du livre de Bonnewijn O., Ethique sexuelle et familiale
Ed. de l’Emmanuel, Paris, 2006.

La sexualité est-elle le but principal de la vie de l’homme ? Est-elle la « faim » ou la « fin » de tous les désirs humains ? « Comment jeune, rester pur, et garder droite sa route », demande le psaume 119 : les jeunes d’aujourd’hui ne se posent-ils pas la même question dans nos sociétés fortement érotisées ? Est-il encore bon de se préparer au mariage ? Est-il bon pour l’homme et la femme de s’aimer et de vouloir s’aimer dans l’écrin d’une promesse ? Pourquoi la fécondité humaine est-elle tellement « liée » aux corps de chair et en même temps tellement « soumise » à la loi de l’esprit, et donc à la maîtrise de soi ? En quoi consiste la loi nouvelle apportée par le Christ ? Les questions pleuvent dans le champ de l’éthique sexuelle. Elles sont délicates à poser. Y répondre semble parfois impossible, déplacé ou dépassé. Ne pas y répondre, cependant c’est déjà prendre une position. Ainsi nous faut-il apprendre à trouver un sens précis et noble à la sexualité ; un sens qui libère l’homme, lui fasse du « bien », lui permette de « faire le bien », l’« ouvre vers le bien toujours à faire ». Quel horizon magnifique que celui de la morale sexuelle et familiale !

Et pourtant, comme il est difficile d’être fidèle au dessein du Créateur ! Qu’il est difficile à l’homme d’accepter la loi inscrite dans son cœur ! Comme il est difficile de comprendre la tradition morale de l’Eglise, particulièrement en Occident depuis les années 60 ! Saluons l’audace et la fermeté des propos de ce livre qui traite à la fois de la relation homme-femme et de nombreuses questions délicates liées à la sexualité. Sans prétendre à l’exhaustivité, des thèmes importants d’éthique sexuelle sont ici affrontés : chacun y découvrira, dans un langage précis et fraternel, comment « penser en raison » ce qu’un « acte signifie en soi » moralement parlant.

Car ne nous méprenons pas sur le genre littéraire de l’ouvrage du Père O. Bonnewijn : il s’agit bien de montrer dans un langage rationnel et cohérent la capacité de l’homme à faire le bien et à éviter le mal. Il est toujours possible de faire le bien ! Cette conviction surprendra certains, mais elle traverse tous les propos du livre. Elle nous permet de comprendre pourquoi les références se font nombreuses, les témoignages variés, les arguments multiples, les développements amples et travaillés. Au-delà des simplismes, des conversations des médias, des arguments fondamentalistes, des interviews et témoignages fantaisistes, le développement d’une théologie morale appliquée fait toujours appel à un art particulier : l’art de l’écoute et de la parole. « Ce chemin, il revient à la raison éthique ou morale de le discerner. Celle-ci possède en effet comme objet propre le bien humain purement et simplement, et non pas le bien de l’homme sous un certain aspect. Elle s’intéresse aux actes libres qui humanisent l’homme en tant qu’homme (…). L’éthique pourrait être définie comme l’art rationnel de la paix profonde et véritable de la personne avec elle-même, avec ses semblables, avec Dieu et avec la nature. Elle est donc une science éminemment intra-personnelle, interpersonnelle et religieuse » (p.25). La pluralité des discours – psychologique, philosophique, théologique, de sagesse pastorale et spirituelle, – déconcertera certainement les lecteurs : en réalité, elle montre la richesse qu’il faut déployer actuellement dans ce domaine.

Sans juger les personnes, il convient de réfléchir sur les actes qu’elles posent. Sont-ils une manière de rendre gloire à Dieu, dirait saint Ignace de Loyola, ou bien de refuser son alliance ? Sont-ils un chemin qui nous mène à son amour, ou qui nous en détourne ? La science théologique ne peut pas faire abstraction de cette recherche de « l’objet moral ». Elle est ainsi dès les premiers mots « pastorale », ayant souci du bien de toute la personne. « L’éthique théologique est donc la science de la sequela Christi, norme concrète, personnelle et universelle de toute action morale » nous dit le Père O. Bonnewijn en citant un théologien de renom, le Père H. U. von Balthasar (p. ). Cette science n’est donc pas une recherche dans le vide. Ce travail prend souvent le temps d’une composition de lieu, d’une analyse des situations, d’une distinction entre les actes. Comprendre la portée de nos actes appartient à la dignité de notre être personnel. En conscience, il est capital de savoir si l’on fait le bien ou son contraire. Nos intentions elles-mêmes peuvent être généreuses, mais la sincérité ne coïncide pas toujours avec la vérité des actes posés. Telle est la tâche délicate que s’est fixée notre auteur sans juger les personnes, sans entrer dans les intentions variées de chacune : trouver et dire ce qu’un acte « signifie » comme volonté de la personne humaine et aptitude à faire ainsi la volonté divine.

Le Père O. Bonnewijn enseigne depuis plusieurs années et possède une expérience pastorale exercée dans des milieux et des cultures variés. Sa formation lui a permis d’être au carrefour de plusieurs traditions morales. Il a pu ainsi garder les yeux fixés sur la « Béatitude éternelle », chère à saint Thomas, qui imprègne la formalité de ses développements. Il a pu expérimenter aussi la « sagesse » d’une école belge de théologie morale relevant de la Compagnie de Jésus et y goûter le sens du discernement et de la « prudence », mère de toutes les vertus. Dans l’enseignement et les colloques, les cours et la direction d’études, les responsabilités pastorales et les célébrations communautaires, le lien intrinsèque de la vie morale avec l’œuvre de l’Esprit n’a pu lui échapper. « Amour et vérité se rencontrent ; justice et paix s’enlacent » (psaume 85,11). Si la vérité doit surgir, parfois avec netteté, ce n’est pas au détriment des personnes confiées au théologien qui reste toujours un pasteur dans la mission reçue. Cette vérité qu’il cherche à communiquer donne d’ailleurs tout leur poids aux circonstances accompagnant les gestes et les paroles, aux intentions qui traversent le cœur et l’esprit des hommes qui agissent. Noble tâche que ce travail : nous sommes sûr qu’il fera du bien à « qui sait voir » et « à qui peut entendre ».

Après une introduction qui nous livre sa manière de procéder et fixe les liens et les repères, parfois subtils et délicats, par lesquels notre intelligence chemine et pose un jugement dans les situations concrètes auxquelles nous sommes affrontés, le Père O. Bonnewijn dessine le « visage » du mariage et de la famille dans l’histoire sainte. Face aux contestations de la révolution sexuelle, nous rencontrons à nouveau, - ou pour la première fois de notre vie ! - les figures d’Adam et d’Eve, d’Abraham et de Sara, de Jacob, Léa et Rachel… Que peuvent-elles nous dire, sinon que l’amour est possible mais que l’humanité, à travers le peuple élu, attend Celui qui la sauvera et la rendra parfaite en sa miséricorde. Que Jésus, célibataire, vrai Dieu et vrai Homme, puisse dire « quelque chose » sur l’amour n’est pas le moindre des paradoxes de notre foi ! Ainsi nous faut-il comprendre à quelle profondeur le célibat pour le Royaume et la vocation au mariage sont intimement liés l’un à l’autre. Ces deux états de vie s’éclairent mutuellement : ils témoignent l’un pour l’autre. Ils s’affermissent l’un par l’autre. L’homme n’est-il pas un être fait pour se donner radicalement ? N’a-t-il pas, comme aimait l’affirmer Jean-Paul II dans ses catéchèses sur l’amour humain dans le plan divin, une structure sponsale ? C’est parce que ce don est alliance réciproque que l’homme et la femme sont rendus capables, selon l’appel de Dieu, de tout donner : cœur, corps et esprit. Le travail de la chasteté s’effectue lentement mais sûrement par les libertés qui consentent au dessein de Dieu. La chasteté n’est pas une vertu désuète et formelle. Elle signifie, comme le dit le Catéchisme de l’Eglise Catholique (n°2337), « l’intégration réussie de la sexualité dans la personne et par là l’unité intérieure de l’homme dans son être corporel et spirituel ».

Fondés sur cette vision positive de l’homme et de la femme, de leurs relations mutuelles, les thèmes abordés acquièrent toute leur « gravité » : la continence périodique, l’homosexualité, les désordres sexuels, la masturbation, l’avortement, la production d’embryons humains, la pédophilie incestueuse…Autant de situations lourdes pour les personnes qui les vivent ou les subissent, pour l’Eglise dont le corps « immaculé et saint » en est taché, pour Dieu dont l’amour crucifié et miséricordieux ne demande, en son cœur ouvert sur le monde, qu’à pardonner, fortifier, guérir, sauver, relever. L’enjeu de la théologie morale est celui de la vie chrétienne tout court. Comment rester unis à Dieu dans le quotidien de nos vies mais aussi face aux défis nouveaux et aux tentations de notre culture ? Nous le savons, mais si mal : la perfection est dans la miséricorde. L’amour n’est jamais disjoint de la vérité, mais le respect de la loi ne s’identifie pas à la sainteté. Ainsi, un chapitre de ce livre nous semble-t-il central : celui de la liberté humaine au cœur des désordres sexuels et des dépendances. « L’Eglise, tout au long de son histoire, n’a pas eu peur de reconnaître cette lourdeur contrariante de la chair et de ses mauvais plis. Peut-être n’en a-t-elle pas toujours suffisamment tenu compte dans l’élaboration et la présentation de sa doctrine morale lors de ces cinq derniers siècles. Une attention trop unilatérale à la loi, c’est-à-dire à un idéal toujours relativement extérieur et accusateur, a masqué pour une part la richesse troublée des sujets agissant dans le temps. Une étude trop exclusive des lois et des normes de l’agir moral tend à faire l’impasse sur la réalité de la condition humaine et du combat spirituel. Aussi ne faut-il pas trop s’étonner des mécompréhensions et des objections à son encontre, et plus particulièrement à l’encontre de sa morale sexuelle qui apparaît à certains comme « en dehors du réel ». Proclamer la loi sans en montrer le chemin et la miséricorde n’est pas chrétien ! » (p ). Chacun trouvera dans les considérations énoncées et les références à sainte Thérèse de Lisieux de quoi méditer sur la grandeur de Dieu, sur le respect qui lui est dû, sur le « droit » de Dieu à nous aimer jusqu’au bout et à attendre la même réponse de la part des hommes. Chacun y découvrira combien la liberté, toujours neuve, toujours « virginale » en son noyau, peut vivre une humiliation régulière dans le péché commis et être restaurée dans son désir de « voir Dieu » et de « goûter la joie sans fin », celle des saints et des saintes de Dieu.

Ce livre est « ouvert » : d’autres questions sont encore à résoudre, d’autres livres restent à écrire. Et surtout le chemin de chacun est à parcourir : la loi et la grâce sont deux compagnons de route pour les disciples d’Emmaüs que nous sommes (Luc 24,13-35). Que le Christ vienne à côté de chacun dans cette lecture pour lui faire comprendre tous les sens de l’Ecriture et de la Tradition !

Alain Mattheeuws s.j.
Professeur de théologie morale et sacramentaire
Préface du livre de Bonnewijn O., Ethique sexuelle et familiale, Ed. de l’Emmanuel, Paris, 2006


Documents joints

PDF - 135.3 ko
PDF - 135.3 ko