Un synode "pour rien" ?

mardi 5 décembre 2006
par  Alain Mattheeuws

Un Synode « pour rien » ?

Professeur à l’Institut d’Etudes Théologiques de Bruxelles, le P. Alain Mattheeuws a participé comme expert au Synode sur l’Eucharistie. Un autre regard nous est offert. Entre l’euphorie et la déception, les satisfactions et les frustrations, la vérité d’une expérience synodale et sur des thèmes particuliers doit pouvoir être perçue lentement à divers niveaux de profondeur.

Beaucoup ont insisté avec raison sur l’ouverture et les vrais débats qui ont marqué ces trois semaines de travaux des évêques. D’autres commentaires ont souligné l’aspect hétérogène des propositions ou bien ont marqué certaines impasses. Peu ont pris la peine de lire et de commenter le message au peuple chrétien. De fait, il nous semble parfois que l’eucharistie est si proche de nous qu’il n’y a plus rien à en dire ou que tout le monde est « au courant ». Rien de nouveau, donc rien de changé : ce synode n’était ni nécessaire ni intéressant ! On oublie ce qu’est la démarche synodale qui est d’abord d’écoute mutuelle, de réflexions communes, de prise de conscience des différences pour découvrir et proposer ensuite des chemins d’unité. Il n’est pas simple de synthétiser ni d’intégrer l’expérience de ce Synode consultatif qui est un véritable processus « dans le temps » et dans « la foi ».

Expérience de l’altérité et de la différence

Le nombre des participants était très élevé (250). J’ai été fort sensible aux soucis exprimés librement par ces évêques qui sont vraiment des pasteurs liés à leur peuple, à leur culture, à leur Eglise particulière. Cette particularité est un défi pour eux : il s’agit non seulement d’apprendre à se connaître et à s’estimer, mais de faire l’effort de saisir les questions posées « ailleurs » dans l’Eglise par la célébration de l’eucharistie. Dire que c’était un temps fort fraternel, c’est dire ce travail de prise de conscience des enjeux non seulement de sa région, mais de l’Eglise universelle. Les débats étaient ouverts, directs, dans le respect des différences parfois notables de théologie et d’options pastorales. A travers chaque participant, il y avait un visage de l’Eglise : jeune, dynamique, pleine d’élan sur la terre. Cette Eglise est face à des défis redoutables, des inquiétudes, des impuissances incontournables : faim et soif de Dieu, faim et soif de justice, faim et soif d’une liturgie adaptée, faim et soif de serviteurs de l’eucharistie.
Le mouvement le plus intérieur, profond et fort, des interventions et de la dynamique de ce Synode, c’est le désir de laisser l’eucharistie être le mystère central de la foi. Ainsi toute tentative d’instrumentaliser l’eucharistie (en faire un instrument d’unité au lieu d’un fruit de l’unité par exemple), de l’idéologiser à gauche ou à droite, de la réduire à tel ou tel aspect a été « petit à petit » comme écarté, mis de côté parfois maladroitement. Dans une analyse sociologique, certains ont parlé de recentrement, de réajustement. De fait, je crois percevoir, à travers des motivations bien différentes, parfois ambiguës, le désir de laisser Dieu être Dieu parmi nous (« Emmanuel ») pour en éprouver les conséquences et en vivre, même s’il faut renoncer à ses propres idées : le retour au latin, les règles, l’inculturation à outrance, les concepts théologiques. En fait, - et c’est bien ainsi - , dans l’eucharistie se cristallisent tous les défis, les divisions, les grâces de la vie ecclésiale. L’Eucharistie telle qu’elle est célébrée, réfléchie, vécue est un révélateur de ce que vit l’Eglise. En quel sens l’Eglise fait-elle l’eucharistie et réciproquement jusqu’à quel point l’eucharistie fait-elle l’Eglise surtout pour les millions de chrétiens qui ne peuvent pas y participer régulièrement ? Se confronter à la vérité de l’Eucharistie permet à chacun de mesurer comment il se laisse entraîner dans le mystère pascal, quels sont ses résistances, ses élans, ses grands désirs, ses peurs. Voilà l’enjeu pour tous.

Le travail des experts

Les experts sont nommés par le pape et sont au service du secrétaire général du Synode. Il y a variété d’experts selon les langues et les compétences. Dans le déroulement du Synode, nous assistions à toutes les séances générales et étions témoins de toutes les interventions. Chacun de nous avait par ailleurs l’un ou l’autre thème à suivre pour mémoriser au fil des interventions ce qui était dit, discuté, affirmé dans la grande aula. Le premier travail était donc un travail d’écoute et de discernement des enjeux pour les mettre en mémoire et permettre l’élaboration du deuxième rapport (relatio) du Cardinal A. Scola : synthèse des questions et des enjeux des interventions. Ce travail était vaste et austère.
Une autre phase pour chacun d’entre nous fut la participation aux circuli minores : sous-groupe linguistique de 15 évêques, deux ou trois experts, un observateur, un frère séparé. Discussion thématique, échange informel, élaboration des propositions. Avec deux autres experts, j’étais dans un sous-groupe de haut niveau théologique, très ouvert, discutant de points fondamentaux avec des évêques de tous les continents. La parole nous était donnée facilement non seulement pour répondre à des questions mais même pour en susciter. Durant la phase des amendements et propositions, nous pouvions proposer à l’un des évêques de prendre en charge l’une ou l’autre de nos suggestions. Donc, travail dynamique, parfois en tensions puisque les problématiques culturelles et ecclésiales étaient fort diverses.
Ensuite, vient la phase des « propositions » où nous sommes invités à donner notre avis sur les « meilleures propositions », susciter des formules plus synthétiques, intégrer les modi (c’est-à-dire les amendements ou améliorations au texte). En un WE, il a fallu passer ainsi de 187 propositions aux 50 finales. En deux jours, il convenait d’intégrer ou pas plus de 500 modi. Rappelons cependant que ce sont les évêques qui font ce travail et prennent les décisions.

Défis et statu quo

Les questions qui sont apparues sont complexes et concernent autant la doctrine que la pratique pastorale et l’art de célébrer. J’en note quelques unes : l’articulation entre la Cène, la Pâque juive et le mémorial que nous en faisons dans nos célébrations eucharistiques ; la juste compréhension du Mystère pascal qui est à la fois banquet nuptial (irruption de l’éternité dans notre temps, ciel sur la terre) et sacrifice (participation gratuite au don que le Christ a fait de lui-même jusqu’à la mort et la résurrection) ; l’intégration des pratiques liturgiques différentes dans les divers lieux du patriarcat latin et le respect des rites différents ; le lien entre les célébrations, pratiques de prière et l’agir moral. Concernant ce dernier point, on pressent toutes les difficultés : justice sociale, engagement politique, cohérence des sacrements de réconciliation, du mariage, de l’onction des malades avec le « cœur » de l’Eucharistie.
Des témoignages ont été donnés : ils montrent la beauté de certains traits de la doctrine eucharistie. Par exemple, le souci de l’handicapé, des migrants, des pauvres. Lorsque les évêques discernent au Rwanda que les églises dans lesquelles des chrétiens se sont tués, ne doivent pas devenir des « musées de la mémoire », mais des lieux communautaires où le mémorial du Christ donne la force de pardonner et de revivre ensemble, ils comprennent, là où ils sont, la puissance de résurrection de l’acte du Christ qui seul peut « aider » à changer l’histoire. Il y a donc plus qu’un « statu quo » : il y a une vie et un dynamisme dans ce qui a été échangé et assumé ensemble par les évêques.
On ne mesure pas assez les différences culturelles, psychologiques, théologiques en présence et le lent travail qui doit être opéré dans les esprits et dans les cœurs. Les évêques perçoivent les chemins de miséricorde nécessaires, les options liturgiques potentielles, la puissance du Christ dans l’histoire. Cela ne suffit pas : il faut aller plus loin bien sûr. Ce « nouveau pas » est à faire dans le temps pour telle ou telle Eglise. Benoît XVI pourrait aussi donner des indications plus précises dans son exhortation post-synodale. Pour les croyants, l’impatience peut être « mauvaise conseillère ». On l’a vu pour les assemblées en attente de prêtres dont la liturgie, trop rapidement calquée sur l’eucharistie, s’avère inadéquate, ambiguë et peu adaptée à présent. Il faut parfois attendre l’heure de Dieu pour que des options justes prennent chair dans nos vies si différentes. C’est un Synode et non pas un Concile. Donnons un autre exemple de type liturgique et qui rende raison d’un souci légitime de régions différentes : si, pour certains, la pratique du jeûne eucharistique devrait être remise à l’honneur afin de mieux goûter et respecter la présence de Jésus et de communier avec les pauvres, pour d’autres, c’est la justice qui apparaît le fruit et la condition de la vérité de l’eucharistie : ne demandez pas de jeûner à ceux qui déjà risquent de mourir de faim et qui font des kilomètres pour assister à l’eucharistie.

La faim de l’Eucharistie : les communautés et les ministres du sacrement

Nous avons oublié que l’eucharistie exprime de manière indépassable sur terre la joie du ressuscité : elle se célèbre par définition le jour du Seigneur. C’est dans un contexte où le dimanche sera mieux compris dans toutes ses dimensions que la célébration sera plus vraie et que certaines questions pratiques se poseront différemment ou ne se poseront plus. L’enjeu est la consécration du temps de l’homme. C’est d’ailleurs la denrée rare et précieuse de nos vies. La faim de l’eucharistie ne surgit pas dans n’importe quel contexte. C’est ainsi qu’il faut accepter et vivre nos pauvretés et nos richesses sur la terre. Le Seigneur ne nous a pas promis un « quota » de prêtres fixé par la commission européenne ou par le Vatican.
Les évêques ont ressenti douloureusement la question du manque de « ministres de l’eucharistie ». Mais les situations régionales et les raisons sont bien différentes. En Amazonie, les chrétiens reçoivent une fois ou deux par an la visite d’un prêtre et ne peuvent pas se déplacer comme dans le Brabant wallon. Au Brésil, la communion au corps du Christ différencie les réunions communautaires catholiques des immenses rassemblements évangélistes ou des sectes. Ces questions ne sont donc pas ignorées ou méprisées. Ce fut d’ailleurs, à mon humble avis, un des tournants du Synode que de se centrer sur les vocations et sur les prêtres. Le nœud de la question, c’est la foi du peuple de Dieu en son Seigneur qui peut lui offrir des « pasteurs selon son cœur ». Dans l’ensemble, les évêques n’ont pas voulu « ouvrir le chemin de l’ordination des hommes mariées ». Ce point est difficile, délicat et sujet de frustrations pour beaucoup de chrétiens engagés. Comment comprendre ?
La question n’a été abordée que dans 3 ou 4 circuli minores sans recevoir un assentiment profond ni affronter les difficultés théologiques et culturelles de cette option. Donnons deux raisons supplémentaires pour expliquer cette position : en Occident, la relation conjugale est un lieu de fragilité aussi fort que la vie célibataire et il n’est pas sûr que l’ordination de « viri probati » soit une aide réelle. Elle pourrait même être la source de nouveaux soucis pastoraux. Par ailleurs, tous les évêques sont sensibles au caractère « charismatique », de « grâce », du célibat pour le sacerdoce. Ils voient combien intérieurement et extérieurement, ce don n’est pas toujours perçu comme tel. Dans un contexte où la sexualité n’est pas bien « située » humainement ni spirituellement, ils redoutent une terrible méprise sacramentelle sur l’ordination d’hommes expérimentés. Quand le célibat et le mariage seront perçus plus clairement comme des « dons » de Dieu, ordonnés l’un à l’autre, comme une vocation, les questions se poseront différemment.

Des nouveautés ?

Pour le nouveau millénaire, Jean-Paul II avait insisté non pas sur des nouveautés apostoliques mais sur une rencontre nouvelle avec le Christ, alpha et oméga de l’histoire humaine. Dans l’eucharistie, la vraie « nouveauté » (Proposition 3) c’est le Christ. Si ce synode permet de mieux observer la présence du Christ dans notre histoire personnelle, dans celle de nos communautés et dans le monde : c’est gagné. Mais il ne suffit pas d’observer le Christ, il faut « être nouveau » avec Lui : entrer dans son corps, être « par lui, avec lui et en lui » offert au Père. Cette considération permet d’indiquer que si la charité ne grandit pas, la « nouveauté » n’est pas encore advenue : c’est un critère de l’eucharistie. Qu’elle soit clairement articulée à un changement de vie et que ses implications morales sociales et personnelles soient joyeusement perçues. L’Eglise doit servir le Christ. Elle ne peut pas faire mémoire de son acte sauveur sans être changée elle-même, sans être ré-évangélisée.

Alain Mattheeuws