Apprendre du mystère d’autrui

jeudi 1er janvier 2004
par  Alain Mattheeuws

Apprendre du mystère d’autrui

Quand l’homme ne parvient pas à saisir la signification de l’origine d’autrui et de sa fin, c’est qu’il n’écoute plus son semblable qui lui dit qui il est dans sa petitesse, sa faiblesse et sa vulnérabilité. La vraie maîtrise de l’homme est celle de l’amour qui reconnaît ce que l’autre lui dit de son être, de lui, de Dieu. En ce sens, c’est encore et toujours autrui qui nous enseigne : l’enfant embryonnaire nous redit ce que nous avons été et ce que nous sommes, le mourant nous enseigne ce que nous aurons à vivre et comment le vivre. Telle est la volonté de Dieu qui s’inscrit dans des histoires saintes, dans des corps personnels. Tel est l’enjeu de notre liberté : reconnaître dans l’amour cette volonté d’amour que tout enfant embryonnaire manifeste dans l’histoire humaine.

Redisons-le pour la question de l’origine : le problème éthique posé par l’embryon humain n’est pas un problème autre que celui de la reconnaissance d’autrui. Nous savons par expérience humaine combien onéreuse se trouve être toute reconnaissance d’une personne dans la vie quotidienne : se laisser interpeller par le « visage » d’autrui , le respecter et l’aimer, est un acte de liberté qui nous engage, avant même d’être une évidence qui nous oblige de manière rationnelle .

La reconnaissance d’une personne dans l’embryon a une dimension ontologique, éthique et religieuse. Elle concerne l’être de l’embryon, mais elle est inséparable d’une attitude humaine d’accueil, de justice et d’amour. Cette reconnaissance n’est pas aveugle. Elle est aidée par les considérations bio-médicales, mais elle s’origine d’abord dans un accueil humanitaire : comment l’embryon pourrait-il se révéler totalement pour ce qu’il est - une personne, si le droit fondamental à la vie ne lui est pas reconnu ? Ce qu’il est maintenant, nous l’avons été un jour. La valeur « humanité » doit être universelle et inconditionnelle. Elle concerne tout homme et tous les hommes. La définition de l’humanité de l’homme n’est pas matière livrée à l’arbitraire de l’homme. L’homme ne crée pas l’homme : il le reconnaît. Les projets de parentalité comme les définitions bio-médicales ne définissent pas ce qu’est l’embryon en soi. Ils le reconnaissent ou pas, le confirment ou l’infirment. Telle est la tâche de nos libertés humaines face à l’acte Créateur de Dieu.

Tout embryon est en effet dans les mains de Dieu. L’infiniment grand comme l’infiniment petit dépendent de Lui. Parler d’un Dieu créateur, c’est affirmer non seulement qu’il est à la source de toutes choses, mais qu’il les soutient dans l’être. Quand on considère la place de l’homme comme être d’esprit dans la création, on ne peut pas penser que la conception de l’embryon, sa vie et sa croissance soient ignorées de Dieu. Le psaume 139, 13-15 explicite déjà ce lien : « C’est Toi qui m’as formé les reins, qui m’as tissé au ventre de ma mère ; je Te rends grâce pour tant de mystères : prodige que je suis, prodige que tes œuvres. Mon âme, Tu la connaissais bien, mes os n’étaient pas cachés de Toi, quand je fus fais dans le secret, brodé au profond de la terre ». Cette connaissance divine de l’univers, établit un lien immédiat entre tout embryon humain et son Créateur. Dieu connaît l’embryon parce qu’il le crée. Le fruit de la conception humaine est l’enfant embryonnaire (être et vie en lui), non pas parce que Dieu s’y résigne, mais parce que Dieu le veut. Dieu veut toujours l’embryon humain qui est conçu parce qu’il est la source ultime de notre existence et notre origine la plus profonde. « La vie humaine est sacrée parce que, dès son origine, elle comporte l’action créatrice de Dieu » (Donum vitæ, Introduction, n° 5).

Dans l’embryon humain qu’Il crée, le Créateur s’affirme également comme Père. Il voit dans tout embryon humain celui qui l’aimera un jour, librement ; celui qui répondra au don qui lui est fait par un amour filial. Historiquement, cette grâce nous est offerte dans le Fils unique, Jésus Christ. Tout homme est destiné à être « fils dans le Fils », à être dans l’alliance nouvelle et éternelle. En tout embryon humain, Dieu voit l’image de son Fils. L’affirmation est lourde de sens. Tout embryon humain conçu participe à l’éternité du Dessein créateur et sauveur de Dieu (Ep 1,3-4). Au-delà des circonstances et des événements qui conditionnent ou expliquent notre venue au monde, Dieu lui-même est notre origine et notre fin : « Tu nous as fait pour toi Seigneur, et notre cœur est sans repos tant qu’il ne demeure en Toi », disait saint Augustin.

Le don qu’est l’embryon humain, son mystère, est confié à notre humanité et au monde tel qu’il est. Ce n’est pas « rien » qui est offert ainsi. C’est tout un monde d’existence et de signification dont l’innocence n’est qu’un signe particulier offert à tous les hommes de bonne volonté. Sa pauvreté est confiée à notre amitié. Son visage n’est pas spectaculaire. Il reste longtemps peu perceptible aux yeux humains et sa pudeur résiste parfois aux longues observations scientifiques. Ce don mystérieux, parce qu’effacé, s’offre à notre reconnaissance à travers un corps humble. Dans l’amas cellulaire germinal et invisible à l’œil nu, tout comme dans sa puissance génétique et de croissance, ce corps embryonnaire est le germe et le gage de toute donation ultérieure. L’embryon conçu est le suppliant par excellence. De la reconnaissance reçue, il vivra, pourra rendre grâce un jour et se donner à son tour. Fragilité, vulnérabilité, faiblesse, apparences surprenantes sont les mots du suppliant. L’embryon humain est une parabole vivante de la volonté créatrice et aimante de Dieu qui nous confie son œuvre. « La seule manière d’être juste avec la vie, c’est de respecter le plus petit des vivants » .

Respecter le plus petit dans le mystère insondable de son être , ce n’est pas plonger dans l’archaïsme des sentiments ou la sacralisation de la nature, c’est s’exercer patiemment à mieux connaître l’homme, son origine, sa fin et le respecter en tous puisque nous le respectons dans le pauvre et le petit. Tel est le mystère de l’embryon humain et sa mission pour nos générations : être gardien de l’universalité des valeurs et de l’Autre dont nous dépendons tous.

L’heure de ta venue est arrivée… (Fabienne Marsaudon)

Me voilà livrée à la tourmente,
Ballottée par les forces primordiales
Qui viennent de se déchaîner
Dans mon ventre
Pour t’ouvrir le passage au monde.
J’ai beaucoup redouté ce moment
Et j’ai eu souvent envie de reculer
Devant la souffrance promise par les mères
Depuis des siècles d’enfantement dans la douleur…
Pourtant, à cet instant, je n’ai plus peur.
Je suis écrasée par la puissance qui m’envahit,
Cela m’engloutit, me dévore
Mais je n’ai pas peur.
Me voilà face à face avec la Vie .
L’énergie brute de l’Existence me prend à bras le corps,
Me soulève, me transperce, me crucifie
Puis elle se retire, pareille à une vague.
Alors, je me rassemble, mon corps démantelé s’apaise…
Il sait déjà que se prépare une nouvelle vague
A laquelle il ne pourra pas échapper,
Qui sera plus puissante que la précédente,
Plus exigeante et plus fracassante encore…
Moi, je n’ai plus de nom, plus d’histoire, plus de mémoire…
Je suis dans l’accomplissement de l’essentiel, je frôle l’intense,
Le sans-nom, j’entrevois la puissance des origines du monde…
Je suis ailleurs, très loin, et pourtant toute entière
Donnée à cet instant titanesque…
Mon tout petit…
Pardonne moi si je t’oublie dans ce chaos assourdissant.
Je sais pourtant que cette épreuve est aussi la tienne.
N’aie pas peur, même si pour toi c’est la tempête,
Même si ton tendre nid d’hier
Te pousse soudain au dehors…
Ne crains rien,
Tu viens de commencer ton chemin de naissance,
Ton parcours jusqu’à la lumière…
Laisse-toi seulement glisser,
Livre-toi au courant qui t’entraîne car au bout du voyage,
Il y a le début de ta route et,
Derrière ta première porte,
Il y a ton premier matin…

Alain Mattheeuws, Intervention orale


Navigation