Un appel éthique dès l’origine. Approche théologique

vendredi 14 janvier 2011
par  Alain Mattheeuws

Un appel éthique dès l’origine

Les différents débats ou prises de position sur l’embryon humain ne peuvent, en perspective chrétienne, être limités aux seules approches scientifiques, philosophiques ou juridiques. La théologie a d’autant plus son mot à dire lorsqu’il s’agit de questions touchant les origines de la vie et de l’être humain. Celui-ci ne peut, en effet, être dissocié ni du dessein global de Dieu conduisant l’Univers vers son terme i de l’amour du couple homme et femme, expression de l’amour créateur de Dieu et permettant la conception, la naissance et l’éducation de l’enfant. Si la création ne peut être perçue comme un simple moment du passé mais comme un acte constant de Dieu, alors chaque processus conduisant au surgissement de l’être humain acquiert une dimension et une valeur infinies.
Dans le cadre de la dernière session organisée pour les évêques par la Commission doctrinale, sur « Les débuts de la vie humaine », l’intervention théologique très substantielle du père ALAIN MATTHEEUWS – que nous proposons ici – fut d’autant plus importante que la dimension pluridisciplinaire, inévitable en pareil cas, lui permit de s’articuler à plusieurs contributions d’experts, et cela au bénéfice du discernement pastoral. Si un mot clé devait être retenu, ce serait bien celui de « don », qualifiant l’embryon à plusieurs niveaux et singularisant la parole chrétienne dans l’ensemble du champ éthique de notre société. Cette conférence est publiée dans la collection « Documents Episcopat » n°6/2008 du Secrétariat général de la Conférence des Evêques de France

L’origine de l’être humain n’est pas un secret « honteux » et totalement énigmatique. Il est au cœur d’une lumière qui n’est pas « pure transparence », mais qui l’éclaire sur sa nature profonde, qui le transcende, le dépasse et lui donne une dignité incomparable. Nous n’avons pas eu de prise sur notre propre origine, mais nous sommes responsables en humanité de la manière dont d’autres êtres humains viennent au jour. A l’origine, la bonté de Dieu s’exprime de manière indépassable. Cette réalité de gratuité, de bonté, de don est peu perceptible dans la culture d’aujourd’hui. Il nous faut la chercher, la traduire, l’interpréter pour nos contemporains et particulièrement pour le peuple chrétien.
S’il est bien vrai que l’Ecriture n’a pas les mots d’aujourd’hui pour nommer l’embryon humain et les actes humains qu’on pose à son propos, cette Ecriture, dans sa lettre et son esprit, n’est pas muette. Les affirmations de l’Ecriture sont « gorgées » d’un sens qui traverse le temps et l’espace et rendent compte paisiblement et avec assurance du dessein bienveillant du Dieu Créateur et Père. La théologie morale n’est pas d’abord l’étude des lois à appliquer, mais le déploiement, à partir de l’Ecriture et de la Tradition, d’un sens « tropologique » qui, en unité avec les autres sens spirituels, nous dessine le sens ultime de nos actes au regard de Dieu. Comment prendre soin de celui qui n’a pas encore toutes les apparences de l’humain sinon en unifiant la raison et la foi pour découvrir ce qu’est l’embryon humain et ce qu’il nous dit de lui-même uniquement par son existence ? Conviés, nous le sommes, à regarder notre origine avec les yeux de la foi, pour découvrir par l’usage de la mémoire, de l’intelligence et de la volonté, combien nous sommes au carrefour d’un appel éthique décisif.
Comment parler de « celui qui est conçu » et trouver les mots et le langage adéquat pour rendre compte de la profondeur de son être et de l’amplitude de son mystère ? Comment nommer « autrement » le zygote, le pré-embryon, l’amas cellulaire, le grumeau, la morula, les cellules embryonnaires totipotentes ou multipotentes, le fœtus, l’embryon ? Ne peut-on pas déjà l’appeler l’embryon humain ? ou bien oser l’expression « enfant embryonnaire » ? ou bien écouter les femmes enceintes qui parlent de leur « bébé » ou de certaines personnes qui parlent du « fils », du « frère », du « grand méconnu » ou « du plus pauvre parmi les pauvres » (Mère Térésa) ?
Le temps nous est compté. Notre propos n’est pas d’abord apologétique : il vise à « nommer » à partir de la Révélation le « mystère » de l’origine, et particulièrement celui qui, comme fruit de l’acte créateur, en surgit. Nous ne déploierons que deux types de langages : celui, plus ontologique, de la création ; ensuite, celui, plus théologique, de l’Ecriture et de la Tradition pour nommer le mystère de notre origine, de l’origine de tout être humain .

1. L’embryon humain est un « don de Dieu »

C’est dans un univers où la gratuité de l’être est primordiale qu’il nous faut réfléchir sur ce que nous sommes : « Le monde devient illisible s’il n’est pas perçu comme création » . Le surgissement de l’être à partir à partir du néant se constate, se réfléchit, s’interprète : il ne s’invente pas. Le monde créé est un monde donné à l’homme, confié à lui comme être d’esprit, apte à en recueillir le sens et à l’inscrire dans l’histoire humaine et dans son histoire personnelle. L’infiniment grand comme l’infiniment petit appartiennent au Créateur qui maintient son œuvre dans l’existence. Toute créature participe au don de l’être et vit sous le regard d’une « transcendance » : « Tous les êtres, ceux qui parlent et ceux qui sont muets, te proclament. Tous les êtres, ceux qui pensent et ceux qui n’ont point la pensée, te rendent hommage. Le désir universel, l’universel gémissement tend vers toi » .
De plus penser la création et l’acte créateur, ce n’est pas seulement le situer à un moment donné du temps. Car dans l’élan de l’être donné, il subsiste. L’univers créé, reste également dans les mains du Créateur. « Tout ce qui demeure, demeure par toi ; par toi subsiste l’universel mouvement. De tous les êtres tu es la fin ; tu es tout être, et tu n’en es aucun » . La création et sa permanence sont marquées par l’abandon de la créature à l’initiative et à l’action du Créateur. . La dynamique de la création est cet accueil du don de l’être dans sa totale gratuité et sa surabondance. Rien n’échappe à l’action créatrice de Dieu, quel que soit le nom qu’on lui donne. Si le monde est ainsi dans la main de Dieu, comment penser que le fruit humain de la conception soit « étranger » à son action et à sa connaissance ? L’apparition de l’homme dans l’univers et dans le sein maternel n’échappe ni à l’action ni à la providence divine. Cette connaissance divine de l’univers, et donc de tout ce qui s’y passe, fonde un lien immédiat entre tout embryon humain et le Créateur. Cette « connaissance » est inscription dans une alliance personnelle voulue par Dieu. Les premiers chapitres de la Genèse nous livrent cet enseignement : ils explicitent ce que la raison humaine peut trouver de l’être des choses. Dieu est créateur. Il met en alliance. Il pose un acte qui est de gratuité, de pur amour, de surabondance.
Jean-Paul II exprimait cette lumière conceptuelle pour les familles en disant : « Comme l’affirme le Concile, l’homme est « la seule créature sur terre que Dieu a voulue pour elle-même » (GS n°24). La conception et la genèse de l’homme ne répondent pas seulement aux lois de la biologie, elles répondent directement à la volonté créatrice de Dieu, c’est-à-dire à la volonté qui concerne la généalogie des fils et des filles des familles humaines. Dieu « a voulu » l’homme dès le commencement et Dieu le « veut » dans toute conception et dans toute naissance humaines. Dieu « veut l’homme comme être semblable à lui, comme personne. Cet homme, tout homme, est créé par Dieu « pour lui-même » . Ainsi, avant d’être reconnu par les autres êtres humains - sa mère, son père, les médecins, - l’être-de-don qu’est l’enfant nouvellement conçu est déjà connu de Dieu. Dieu est le premier à connaître l’existence de l’embryon car c’est Lui qui le crée.

2. L’embryon humain est « toujours » un « don »

Nous avons dit qu’à l’origine de toute personne humaine, il y a un acte créateur : une mise en relation immédiate, aimante, gratuite entre Dieu et l’être humain. La conception de tout nouvel être humain est le terme d’une volonté d’amour de Dieu, quelles que soient les circonstances de cette conception . Pour l’embryon humain, au-delà de ses perceptions conscientes ou non, et parfois en contradiction avec la volonté de l’homme ou de la femme qui le conçoivent, « être créé » signifie donc être voulu par Dieu, remis à lui-même dans sa singularité originelle et concrète, appelé à répondre au « don » par un « don ». Au fond, le don révèle une caractéristique particulière de l’existence personnelle ou, mieux, de l’essence même de l’embryon humain. Affirmer que Dieu est la source ultime de notre existence et qu’il en est l’origine la plus profonde, c’est non seulement faire preuve de vérité, mais c’est fortifier l’être humain dans ce qu’il est profondément et dans ce pour quoi il vit. « La vie humaine est sacrée parce que, dès son origine, elle comporte l’action créatrice de Dieu » (Donum vitae, Introduction, n5).
L’être créé dépend du don qu’est Dieu et tient au don de l’être, de la vie et de l’amour accordé en chaque instant. . L’acte créateur de Dieu fonde et assure la réalité personnelle du nouvel être humain. « Bien sûr, l’embryon est le fruit d’un acte humain, celui d’un homme et d’une femme qui, dans la conception d’un nouvel être, tiennent la place de véritables causes, mais ces « causes seconde » ne peuvent agir que parce que Dieu, « la Cause première », leur donne d’agir, soutient leur acte, et donne l’être à ce qu’ils conçoivent. Dieu ne se soumet ainsi à l’activité des hommes que parce qu’il veut s’y soumettre. Il en a décidé ainsi dans son amour. En donnant l’être et la vie au fruit d’une conception humaine, Dieu n’agit donc pas parce qu’il le faut bien (...). Supposer cela, ce serait méconnaître la liberté souveraine de Celui qui veut toujours librement tout ce qu’il fait. Dieu veut donc toujours l’embryon qu’il crée » . Cet acte créateur revêt les caractéristiques d’un « don » qui dépasse les personnes humaines (parfois dans leurs « mobiles » complexes et ambigus) comme les circonstances de la conception.
Cette tranquille assurance est dans la logique de la gratuité de la création, de la surabondance de la puissance d’aimer, qui se donne sans compter ni attendre de retour. . Tout enfant révèle une bonté radicale de Dieu qui offre à l’humanité un nouveau visage d’elle-même, unique, singulier... visage qui reflète la joie d’un Créateur qui donne l’être humain à lui-même et qui lui permet d’être substantiellement un don en soi et pour tous.

3. Il est un « don » pour l’humanité

La création de l’enfant signifie encore la volonté divine de l’offrir comme un don à ses parents et à toute l’humanité pour l’éternité. A chaque conception, ce n’est pas « rien » qui est « offert » au monde. C’est tout un monde dont l’innocence n’est qu’un signe du « don » singulier qu’il est pour tous. Le patrimoine génétique, la croissance programmée, la forme humaine confirment l’enjeu humanitaire de son existence : l’embryon humain est confié aux autres hommes. Son visage n’est pas spectaculaire. Il reste longtemps peu perceptible aux yeux humains et sa pudeur résiste aux longues observations scientifiques. Pourtant, la seule présence de l’enfant est un rappel du « don de Dieu ». L’enfant qui apparaît viendrait-il pour prendre et non pour donner ? Se donner ? Qu’il n’ait pas encore les capacités ni de rendre l’amour reçu ni d’exercer ses puissances personnelles ni d’en manifester toutes les richesses face à nous, ne peut pas oblitérer le don qu’il recèle puisqu’il l’est. « Le processus de la conception et du développement dans le sein maternel, de l’accouchement, de la naissance, tout cela sert à créer comme un espace approprié pour que la nouvelle créature puisse se manifester comme « don », car c’est ce qu’elle est dès le début. Cet être fragile et sans défense, dépendant de ses parents pour tout et entièrement remis à leurs soins, pourrait-il être désigné autrement ? Le nouveau-né se donne à ses parents par le fait même de venir au jour. Son existence est déjà un don, le premier don du Créateur à la créature » .
L’être-là de l’embryon humain n’a encore que ce « statut » : être créé, donné à lui-même et aux autres dans sa pauvreté. Don issu de l’acte créateur, offert à l’amour des hommes, muet, l’enfant nouvellement conçu révèle, par sa simple présence, quelque chose de son mystère : « Je suis créé par Dieu ». Je suis un « don de Dieu » offert à la reconnaissance .
Chacun est appelé à faire mémoire de ces premiers moments de son existence et à reconnaître le don de la vie sur lequel il n’a aucune prise : reçu gratuitement, personne ne peut s’en définir propriétaire. Je ne puis être sans confirmer le don reçu parce que ce don définit qui « je » suis . A l’origine de mon être, ce que je suis est « inappropriable » : cette altérité que « je suis » est le premier don reçu : il s’identifie avec mon existence. Donné à lui-même, l’être humain est un être en-dette de lui-même. Il sera toujours, pour ce qu’il est, en « obligeance ».
Le don qu’est l’être humain appelle une attitude de « don » à sa mesure et un accueil inconditionnel. Disposant de soi, parce que donné à lui-même, l’être de don est ainsi rendu structurellement disponible pour autrui, pour toute l’humanité, et pour Dieu aussi. Parce qu’il est « don » en acte, il est en puissance d’agir et de se donner librement « dès les premiers instants de son existence ». Il est « pour autrui ».

4. Il est un « don » en son corps

L’embryon humain, comme chacun d’entre nous, découvre ce qu’il est à travers la parabole de son corps. Le corps de l’homme n’est-il pas le « symbole » par excellence, incontournable pour dire ce qu’il est et se trouver ?
Ce corps reçu est le germe et le gage de toute donation de soi. Il est témoin que la source de notre vie est hors de nous et en même temps en nous, de manière plus intime à nous-mêmes que nous ne le pensons. Le corps est la condition concrète de l’existence : l’esprit ne se reçoit pas son corps. La liberté se livre en donnant son corps. Le corps est le lieu où la liberté consent au don qu’elle est et qu’elle a reçu. L’enjeu et les significations sont donc éthiques. L’enfant conçu a un corps, tout en étant en son corps. Il « fait corps » avec le don qu’il est, avec son « être ». Le corps de l’embryon humain, c’est lui. L’embryon humain n’est pas sans son corps, mais il devient « don » pour autrui en son corps. La personne n’est pas et ne devient pas elle-même sans son corps. Ainsi la vie dans le corps est-elle donatrice du sens spirituel de la personne et de ses actes.
L’embryon nouvellement conçu a un corps : corps issu d’une rencontre des gamètes issus d’autres corps, corps enraciné dans un patrimoine génétique « qui vient de loin », corps « en voyage » dans les trompes ou fixé dans la paroi utérine, corps « confié » à un autre corps dont il reçoit chaleur et nourriture, protection et oxygène. Ce corps quitte petit à petit l’ombre pour venir à la lumière de la connaissance scientifique. Il devient « visible » par échographie. Le corps peut être extrait, produit, congelé ou réduit. Il peut être évalué et rejeté comme matériel chromosomique déficient ou amélioré , mais le corps ne peut jamais n’être qu’un corps parmi d’autres. Dès la conception, il s’agit chaque fois d’un corps singulier, unique (aux caractéristiques biologiques précises), à protéger comme celui d’une personne. Le mystère du corps « donné » de l’enfant demeure « gardé » en son origine, dès la conception. Il n’est pas qu’un pur « visible ». Il n’appartient pas seulement au « monde de l’avoir » et de l’observable. Il est à jamais parce qu’il a été donné pour toujours . « Notre corps, avec ses chromosomes et ses gènes reçus des parents, est en nous le témoin que la source de notre vie est hors de nous. Or il ne nous est pas extrinsèque. Il appartient à notre être propre » .
Le corps de l’embryon humain est corps livré et confié dès l’origine en signe et rappel permanent de son être-de-don. Le corps de l’embryon, quel que soit le stade de son développement, doit donc être observé, reconnu, entendu, compris à la lumière de sa dignité personnelle et spirituelle. Cette unité fonde la prise de conscience et le respect de l’identité humaine . La vie corporelle est un « don » qui dispose au « don » de l’alliance personnelle, à un « oui » personnel et filial face à Dieu. Respecter le corps de l’être humain, c’est honorer la promesse de l’alliance. Cette unité « substantielle » du don qu’est l’embryon humain est tellement fondamentale et forte que toucher au corps de l’homme, c’est toucher l’homme. Le corps, c’est la personne déjà visible. Le corps garde et manifeste l’être personnel. Il le dit et le donne. Sans les mots du corps, que saurions-nous de l’embryon humain et de nous-mêmes ? A nous d’apprendre la grammaire et le vocabulaire de ce langage. L’embryon humain annonce et prédit la totalité intérieure et extérieure qui s’offre à nous comme une personne dans son innocence et sa « nouveauté ». « C’est pourquoi le fruit de la génération humaine dès le premier instant de son existence, c’est-à-dire à partir de la constitution du zygote, exige le respect inconditionnel moralement dût à l’être humain dans sa totalité corporelle et spirituelle » .

5. Il est un « don » de l’homme et de la femme

Au cœur des débats bioéthiques, ce point mérite considération. La doctrine morale de l’Eglise est incompréhensible sans l’articuler avec la théologie sacramentaire du mariage, de la relation homme-femme et du respect de la signification de la différence sexuelle marquée dans la beauté de l’acte conjugal, posé dans l’écrin du consentement. Dieu unit les époux à Lui et à son désir de faire surgir la « nouveauté d’êtres singuliers ». Donner la vie est « un geste divin » auquel l’homme est appelé à participer. « L’âme spirituelle de tout homme est « immédiatement créée » par Dieu » . De nombreux auteurs y voient d’ailleurs la source ultime de la dignité intrinsèque de tout être humain.
S’il est bon de marquer, comme nous l’avons fait, la primauté de l’action divine, il convient d’en voir toute la fécondité au niveau de la responsabilité de l’homme et de la femme qui collaborent intimement à l’acte créateur. Pour accueillir l’enfant qui vient, l’action des parents doit participer des mêmes traits personnels que l’acte créateur. L’amour conjugal est extatique au sens où l’union des époux est ouverte sur l’infini de son fruit. « Le don réciproque des époux ne demeure fidèle à lui-même qu’en acceptant de se redoubler en ce « don du don » qu’est l’enfant » . L’acte conjugal est une participation à l’humanité de l’autre : il humanise les conjoints et l’enfant parce qu’il est le lieu privilégié de la reconnaissance de leur commune humanité et de leur filiation divine. « Dans sa réalité la plus profonde, l’amour est essentiellement don, et l’amour conjugal, en amenant les époux à la connaissance réciproque qui fait qu’ils sont « une seule chair », ne s’achève pas dans le couple ; il les rend en effet capables de la donation la plus grande qui soit, par laquelle ils deviennent coopérateurs avec Dieu pour donner la vie à une autre personne humaine. Ainsi les époux, tandis qu’ils se donnent l’un à l’autre, donnent au-delà d’eux-mêmes un être réel, l’enfant, reflet vivant de leur amour, signe permanent de l’unité conjugale et synthèse vivante et indissociable de leur être de père et de mère » .
L’acte conjugal ne peut pas être posé par procuration ou par personne interposée. A l’acte conjugal est lié un droit inamissible et sa beauté est issue de sa participation au don créateur, participation libre, consciente et joyeuse . Le don parental laisse surgir le don qu’est l’enfant, et réciproquement . Dans le présent de l’acte, il est une parabole de l’amour de Dieu. L’amour des époux est aussi prophétie de la venue à l’existence de l’enfant. Le don des époux peut ainsi donner à chaque être humain l’assurance qu’il est aimé. L’acte conjugal qualifie ainsi l’embryon dès l’origine . « L’origine d’une personne est en réalité le résultat d’une donation. L’enfant à naître devra être le fruit de l’amour de ses parents » . Le don charnel des époux est à l’image du don créateur divin. De leur double don, naît un don nouveau, pénétré par la gratuité de l’être. Cette dynamique du don se rapporte au « nom » de Celui qui donne : nom paternel de Celui qui « engendre » de toute éternité. La paternité divine transparaît dans le désir des parents de se donner l’un à l’autre et de donner la vie. Ce don qu’est l’embryon humain advient ainsi, selon sa perfection, à travers un acte d’amour personnel passant par le corps des époux. En agissant avec Dieu et en son Nom, les parents rendent visible la logique du don consubstantielle à l’amour de Dieu.

6. Il est un « don » à l’image du Christ

La bénédiction inaugurale (Gn 1) révèle la bonté de la procréation et la mission confiée à l’homme et à la femme à l’aube des temps. La parole de Dieu est porteuse d’une sagesse qui est une connaissance vraie, dans la lettre et dans l’esprit, même si « la Bible hébraïque est fort discrète sur la formation de l’être humain dans le sein maternel » . Le paradoxe que nous rencontrons dans l’Ecriture est le suivant : dans une réelle ignorance du « comment » de la formation et de la croissance de l’être humain (pour les écrivains sacrés de cette époque), une affirmation s’impose : l’identité de l’embryon est reconnue, son lien avec Dieu est clairement assuré, l’abandon de la maîtrise que nous avons sur son origine et la nôtre est déployée . La vocation de l’homme est dessinée dès l’instant de la conception : « Avant de te former au ventre maternel, je t’ai connu, avant que tu sois sorti du sein, je t’ai consacré, comme prophète des nations, je t’établis » (Jr 1,5). Dieu prend en charge l’être humain dès le sein maternel. Dans la description poétique de l’embryon humain par Job (Jb 10,10-12), « les trois termes, vie, faveur et souffle, sont des dons de Dieu à l’embryon » . La sagesse divine embrasse l’espace et le temps. Elle pénètre de l’intérieur l’humanité de l’embryon et le connaît ainsi mieux qu’il ne se connaît à l’origine. Cette connaissance divine est animée de puissance et d’amour. Dieu connaît l’embryon dans l’unité qu’il est dès l’origine. Le psaume 139 montre avec clarté combien « l’embryon est déjà le « moi » et il est l’œuvre de Dieu, qui, par conséquent, le connaît, lui, personnellement, dès l’origine de son être » .
Les commentaires des Pères P. Beauchamp et J.-M. Hennaux l’explicitent avec précision et profondeur : ils soulignent cette connaissance particulière que Dieu a de tous les hommes. Ce « savoir » divin n’est pas abstrait, mais très concret. « Yahvé, tu me sondes et me connais (1) ; que je me lève ou m’assoie, tu le sais, tu perces de loin mes pensées (2) ; que je marche ou me couche, tu le sens, mes chemins te sont tous familiers (3). La connaissance de l’homme par Dieu est complète et vraie, à travers l’espace et le temps. Cette connaissance que Dieu a de ses créatures est fréquemment masquée, oubliée ou niée dans la réflexion courante sur l’identité de l’homme et particulièrement de l’embryon humain. La dynamique du psaume demeure actuelle : elle nous aide à discerner la véritable « connaissance ». « Si je veux me connaître en vérité, il me faut donc tendre à me connaître comme Dieu me connaît. Il me faut opérer ce renversement de la connaissance : me connaître à la lumière de Dieu, de son savoir ». . L’homme ne peut pas se cacher de Dieu. Point de ténèbres ni d’opacités pour Dieu qui voit tout, sait tout et pénètre tout. Pas un repli de son être qui n’échappe au regard de Dieu. L’homme pressent cette connaissance comme « totalisante », touchant l’ensemble de son être. Ce savoir transcende la con science que l’homme a de lui-même, et même le caractère énigmatique de sa conception. Il lui révèle un mystère qu’il n’appréhendait pas.
Cette mise en présence du mystère nous place devant les versets décisifs que le Père Beauchamp appelle « point central » ou « point de création » : « C’est toi qui m’as formé les reins, qui m’as tissé au ventre de ma mère ; je te rends grâce pour tant de prodiges : merveille que je suis, merveille que tes œuvres. Mon âme, tu la connaissais bien, mes os n’étaient point cachés de toi, quand je fus façonné dans le secret, brodé au profond de la terre. Mon embryon, tes yeux le voyaient ; sur ton livre, ils sont tous inscrits les jours qui ont été fixés, et chacun d’eux y figure (Ps 139, 13-16).
« Le Psaume 139 achève son périple spatial par un nouveau départ dans l’élément spatial, où le presque-né occupe le centre le plus caché du monde, dans la germination du vivant (...). Avant ma conscience, se trouve mon corps ; avant mon corps, mon être embryonnaire dans le sein de ma mère et c’est là que Dieu me voit. Pour le « Je », qui parle dans ce poème rédigé à la première personne, le centre du corps prénatal est à la fois le centre de la terre et celui de la présence divine (quand j’étais façonné dans le secret, modelé aux entrailles de la terre) » .
Comment se reconnaître comme une « merveille » (v. 14) et tout autre homme aussi, sinon grâce au Créateur, au milieu des résistances intérieures et des événements historiques qui parfois semblent contredire cette affirmation. Comment comprendre que cette « connaissance » est un don particulier pour le psalmiste et pour nous ! Un combat spirituel est ainsi mis en évidence : il concerne tout homme, en sa raison et en son cœur. Mais l’affirmation de cette connaissance et de ce lien immédiat à Dieu est décisive pour l’existence et la dignité de tout homme. « Je suis donc connu de Dieu jusqu’en mon plus lointain passé ; Avant que je sois conscient, avant d’exister pour moi, avant même d’exister pour ma mère, j’existais déjà pour Dieu. Dieu me connaissait. Et cela parce qu’Il me créait. Dans ces versets, la présence divine apparaît clairement comme la présence créatrice. Puisqu’Il crée tout, Dieu connaît tout. Ainsi l’embryon est, de toujours, déjà connu par Dieu. Aussi loin qu’il remonte dans son passé, le psalmiste se découvre créé par Dieu, connu de Dieu, voulu par Dieu. Pas de « no man’s land » où il aurait été simplement fruit de la Nature, de la Terre ou de ses parents » .
Action de grâce et prière pour une existence reliée à Dieu, en alliance depuis les origines, « suspendue à Son Acte » . Le psalmiste - et l’homme moderne avec lui - est amené à louer Dieu pour ce moment où l’être humain n’existait que pour Dieu, pour son Amour qui se révèle premier. Cette prise de conscience du don toujours offert depuis l’origine, imprime en l’homme l’appel à répondre à tant de gratuité : la dynamique éthique est engagée dès l’origine. Nous sommes à un carrefour décisif de la morale fondamentale. Face au don originel, tout homme s’éprouve en dette du don qu’il est et de la vie reçue. Le retard de la liberté humaine sur sa création est le « signe indélébile de l’« avance » (indevançable) de Dieu » sur elle .
Nous sommes en obligeance dès notre origine, en « dette d’être » de par le don originaire que nous sommes. La perception de notre être créé en face du Créateur bouleverse l’élan du débiteur vers un visage. C’est face à son Créateur et Père que la créature s’éprouve en dette inépuisable et incapable de « rendre ». Cette incapacité la stimule sur le chemin de la « reddition » et du consentement. La perception joyeuse du visage personnel de son Créateur, à travers la mémoire priante du psaume, encourage à retourner à Lui par le don de nous-mêmes à Lui et aux autres. Dieu aime l’embryon que nous avons été, que tout homme a été. Il aime l’embryon que nous restons comme personne toujours appelée à croître dans l’amour .
Il nous est plus aisé d’interpréter ainsi le fruit de la rencontre avec Dieu et la fécondité pour tout homme d’un retour à l’origine de son être et son enjeu. « La rencontre du Seigneur conduit à la mémoire du premier moment d’existence. Ce premier moment est signe de l’absolue priorité de Dieu et requiert une assomption libre et amoureuse de soi - pour Dieu - dans l’action de grâce. L’expérience actuelle de ma création, parce qu’elle est création par l’Eternel, m’amène à communier à l’Acte créateur de Dieu dès ma conception. C’est ce que le psalmiste a célébré. La prière implique le retour au commencement, à la conception, au point de création ». Ainsi n’est-ce pas seulement la raison philosophique qui nous indique ce chemin de la mémoire. Avec toute la tradition biblique, le Psaume est attentif à la révélation de Dieu dans l’histoire, à la présence de l’Eternel dans le temps » .
Dans la prière et dans l’acte de réflexion sur son être créé, tout homme, - comme le psalmiste -, est appelé à se connaître à partir de Celui qui lui a donné d’être. L’enjeu de l’origine est une meilleure connaissance du mystère personnel de tout homme et de la richesse du concept d’humanité. « De soi comme créé, comme terme de l’action divine donatrice de l’être, l’embryon est un symbole. Qui d’autre que Dieu peut avoir fait surgir une nouvelle vie au ventre de la mère, au profond de la terre ? De toute évidence, l’apparition d’un nouvel être humain dépasse la puissance d’un homme et d’une femme. Qu’est-ce qui pourrait mieux dire le passage du non-être à l’existence, qu’est-ce qui pourrait mieux exprimer l’action proprement créatrice de Dieu, que le commencement pur, la conception, le premier instant d’existence ? Reconnaître le Créateur, n’est-ce pas reconnaître sa priorité absolue ? Son action absolument première au moment où la créature est incapable d’aucune action propre et est seulement en train d’accéder à l’existence ? Dans ce premier instant - et ces premiers moments - seul brille le « travail » divin. Se reconnaître et s’accepter comme créé sont des actes inséparables d’une reprise du premier instant d’existence, d’une assomption de la propre conception » .
De cette manière nous est suggérée la reconnaissance de la trame du monde. L’œuvre de Dieu est donation. Le geste qui nous fait advenir dans l’être est de même nature. L’acte d’accueil de l’être humain, comme embryon, sera de la même saveur. Cette reconnaissance nous engage toujours dans l’histoire. Comme la perception anthropologique de la « dette » que nous sommes est le fondement du dynamisme éthique, la connaissance du visage du Donateur, nous porte à agir « comme Lui ». Il s’agit de vivre en Alliance, comme un fils avec son père . La personne du Christ, son Incarnation, explicite aux yeux des hommes ce mystère de filiation et d’adoption divine. La question à poser ne serait-elle pas celle-ci : ne sommes-nous pas tous des enfants à l’image de cet enfant ? « En révélant Dieu à l’homme, le Verbe incarné révèle aussi l’homme à lui-même » .
La conception de Jésus dans le sein de la Vierge Marie n’est pas création d’une nouvelle personne. L’humanité du Christ appartient au Verbe fait chair. La conception virginale du Christ, Dieu fait homme, vrai Homme et vrai Dieu, appartient au don du Père à l’humanité qui le reçoit dans le Oui de Marie. Dieu est offert en son Fils, livré pour nous dès sa conception. Ce mystère du don ne passe pas inaperçu dans la rencontre de Marie avec Elisabeth ni dans le tressaillement du précurseur en son sein (Lc 1,44). Mais le Don qui transfigure l’histoire de l’humanité est d’abord silencieux et intérieur. L’enfant conçu et offert entre dans la patience d’une croissance humaine. Il ne devient visible qu’à sa naissance dans les bras de Marie, emmailloté de langes et couché dans une mangeoire (Lc 2,7). Nous savons peu de choses de la grossesse de Marie. Ce que nous savons, c’est que notre Dieu a voulu grandir comme tous les enfants du monde. C’est la logique de sa vie : Il s’est livré aux hommes .
Comment interpréter ce mouvement kénotique sinon par une volonté divine de rejoindre l’humanité et de la transfigurer. Le Don du Fils aux hommes et pour eux est vulnérabilité et fragilité. Pour sauver l’humanité, Dieu la laisse à ce point parler et entrer en Lui qu’il devient homme, semblable aux hommes, excepté le péché. Le don d’un enfant à Marie et à Joseph, puis à toute l’humanité, est une parabole de la logique trinitaire du don et de la communion. Reconnaître la divinité du Christ dans la vulnérabilité et le silence de l’enfance aide à reconnaître la dignité de l’être humain dans tous les stades de son développement. L’enfant est un sacrement de la vulnérabilité de Dieu. L’enfance du Christ est une parabole qui renvoie à une similitude du Don de Dieu pour l’éternité. « Ce Fils nous est donné pour que le visage de Dieu, reconnaissable dans le visage d’un Enfant, illumine aussi notre propre visage » .
L’Enfant-Dieu est donné à tous les hommes parce que le Fils se livre à tous les hommes pour leur salut. C’est l’enfant de la Promesse faite à Israël : « Et voici que la Vierge a enfanté » (Is 7,14). Il est reçu là où il est attendu avec humilité. Il est reconnu là où il est aimé. Tout don, même attendu et accueilli, surprend l’attente des hommes. En Christ, il dépasse toute espérance. En tout enfant, il ouvre au mystère d’une altérité offerte en sa richesse toute neuve. Le monde recommence avec la naissance de chaque enfant. « Chaque enfant qui naît porte en lui l’espoir que Dieu n’est pas découragé au sujet de l’homme » (R. Tagore). Comme cette parole est vraie, appliquée au Christ ! Si le Père de toute paternité confie et offre à l’humanité son propre Fils, l’espérance en l’homme en est affermie !
Ce mouvement de la raison comme du cœur en face de l’Enfant-Dieu est paradigmatique. Il laisse comprendre les conditions de la reconnaissance et de l’accueil de l’embryon humain comme « frère en humanité ». L’abaissement du Verbe dans le corps et le visage d’un enfant nous dit quelque chose de la « puissance » de Dieu. Il nous initie aussi au mystère de l’homme, créé à l’image de cet Enfant. Cette contemplation du Christ éclaire la recréation de l’homme avec Dieu dans le Christ. Tout homme doit être « mis avec le Fils » , être fait « don avec le Don » pour être « fils du même Père ».
Le dessein de Dieu sur chaque enfant des hommes est porté par le regard qu’Il pose sur son Fils dans le sein de Marie, à sa naissance, durant sa croissance et son âge adulte. Nous sommes « créés dans le Christ » (Col 1,16). Tout être est aimé du Père dans son Fils Unique Jésus et destiné à devenir fils dans le Fils. En tout embryon humain, Dieu voit son Fils. Quant à nous, en contemplant Jésus, le Bien-Aimé, nous épousons ce regard divin. « Dieu, le Père... nous a choisis dans le Christ avant la fondation du monde pour que nous soyons saints et immaculés en sa présence, dans l’amour » (Ep 1,3-4). Ce regard intérieur à l’acte de foi est animé de l’amour et comble l’espérance que nous avons dans toutes les situations humaines.
Ainsi, dans le Christ, tout homme est-il appelé dès sa conception à être un « fils adoptif » et à dire les mêmes mots que ceux que Jésus adressait à Dieu son Père : « Abba, Père ». Cette familiarité et cette intimité de la créature avec le Créateur est grâce. Chacun de nous peut se reconnaître fils du même Père et entrer ainsi dans le mystère d’une filiation commune. C’est d’ailleurs l’enjeu du respect absolu de la dignité de tout être humain. Dieu, en faisant alliance, a décidé d’être Père de tous les hommes.
Cette paternité divine est particulièrement inscrite dans l’histoire du peuple élu. Il se révèle comme tel par son appel, sa parole d’élection. Toute paternité humaine à son image, est plus reconnaissance du fils par la parole que par un test chromosomique. La paternité divine nous dit qui nous sommes. Elle est tourné vers le passé (le père est toujours « avant » le fils), mais elle nous libère dans le présent de notre histoire pour nous orienter vers l’avenir. La définition de l’être paternel de Dieu est fondamentale pour récapituler tous les moments de notre histoire. Parler d’un Dieu Père et d’une adoption de tout embryon dans le Christ, ce n’est pas seulement reconnaître que nous venons de Lui, mais c’est aussi affirmer que nous allons vers Lui. Cette vision de la paternité et de la filiation ouvre un horizon éternel à tout être humain : un horizon où il est attendu et espéré. Le Père n’est pas l’absent, retiré dans sa transcendance ; il est celui dont le coeur et les bras nous attendent.
Dans l’embryon humain qu’Il crée, Dieu s’exprime comme créateur et père. Il est maître des temps : Il est Eternel. Il voit déjà l’homme libre, donné à lui-même, capable de reconnaître un jour le don qui lui est fait de la vie. Il voit dans tout embryon humain celui qui l’aimera un jour, celui qui répondra à son amour. La création est alliance paternelle entre Dieu
et chacune de ses créatures. Cette alliance se noue historiquement dans la personne du Christ, l’unique Fils du Père. C’est le Christ lui-même qui nous permet d’entrer dans son état de Fils : nous sommes créés « dans le Christ ». Dans la création, Dieu le Père nous destine à devenir fils dans le Fils, participants de l’alliance nouvelle et éternelle qu’il conclut en son Fils pour toute l’humanité. En tout embryon humain, Dieu voit l’image de son Fils. L’affirmation est lourde de sens. Tout embryon humain qui surgit dans l’existence participe à l’éternité du Dessein créateur et sauveur de Dieu (Ep 1,3-4). Au-delà des circonstances et des événements qui conditionnent ou expliquent notre venue au monde, Dieu lui-même est notre origine et notre fin parce que Créateur et Père.

7. L’enfant embryonnaire est un carrefour éthique de l’humanité

Cette attitude de reconnaissance sera faite de raison et de coeur : elle suppose une réflexion sur la nature de l’embryon humain et un accueil de sa personne. La réflexion nous ramène à notre propre origine et au mystère de notre dépendance .
Nous n’avons pas été témoins de notre conception et nous n’avons pas « voulu » venir à l’existence. La mémoire de cette « tache aveugle » s’éclaire dans la lumière divine, par la puissance du Père qui nous a appelés à être. L’ombre des corps - la procréation naturelle se love à l’intérieur d’un secret charnel et de l’obscurité des corps - préside à la conception. Elle est symbole non d’un tabou, mais d’un amour qui reçoit humblement de communiquer la vie reçue. L’homme et la femme oeuvrent pour que se noue le mystère d’alliance entre Dieu et chaque nouvelle créature pour toujours. L’âme humaine n’est pas donnée par les parents : elle leur est confiée .
L’humanité de chacun de nous ne se réduit pas aux apparences et aux signes que nous en donnons . Bien sûr, les phénomènes nous aident à identifier l’humain, à l’aider à grandir, à en découvrir la vocation. C’est notre tâche de les déceler. Mais pour être capable de déceler les signes de l’humain, la technique ou la science ne suffisent pas (l’électro-encéphalogramme, l’échographie, par exemple). La reconnaissance d’autrui passe par un libre accueil de ce que nous sommes : un don les uns pour les autres. La reconnaissance passe par l’amour . Sans la volonté d’aimer et de se donner, l’homme ne peut pas reconnaître l’homme. Plus les apparences de l’humain semblent obscures, plus il nous faudra aimer, croire et espérer dans la dignité cachée d’un être. Ce que la raison nous suggère, l’amour nous permet de le voir.
« Nous pouvons toujours douter d’un être, si nous ne nous décidons pas à tirer de nous-mêmes une force de surcroît, un don gratuit, un consentement qui recouvre l’abîme de son mystère. Or cela s’accomplit spontanément en nous dès que nous faisons crédit à la parole d’un autre, en toute occasion, en plein jour. C’est cependant un rendez-vous dans la nuit, chacun éclairé seulement par sa lumière intérieure, et par l’invitation de l’autre » .
L’embryon humain, comme tout être humain, est plus que l’apparence qu’il donne de lui-même. Ce qu’il est en acte, ne s’est pas encore manifesté ni exercé en toute sa puissance : un don en soi. D’ailleurs, l’apparence dessert le nouvel être humain. Les « sens » sont aveuglés sur l’identité humaine. Une barrière doit être franchie par l’amour, pour que la raison reconnaisse l’être-de-don en acte, avant qu’il ne puisse exercer toute sa « puissance humaine ».
« L’être humain est déjà et de toujours personne en lui-même et pour Dieu : il a simplement à être reconnu comme tel par autrui et d’abord par les parents. Autrui humanise ce qui est humain déjà » . Parce que son être dépend directement de Dieu, nous avons à le recevoir comme une créature, à son image . L’accueil du don qu’est l’enfant « signe » moralement la relation de l’homme à l’homme, mais aussi la relation de l’homme à Dieu. « En vérité, je vous le déclare, chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces plus petits, qui sont mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait » (Mt 25,40).
Le don appelle la reconnaissance à sa mesure . Refuser de considérer la personne comme un don, c’est la blesser grièvement, c’est voiler sa beauté. C’est aussi risquer sa perte. Toute négation du don qu’est l’enfant ou du don de ses parents l’un pour l’autre, fait gravement obstacle à la surabondance de la vie et à son partage .
Je conclus : « Pour le chrétien, l’embryon humain est créé par Dieu, il est l’apparition d’une volonté de Dieu. A ce titre, il doit être respecté absolument. Il est aussi quelqu’un pour qui le Christ est mort, quelqu’un qui a une valeur infinie au regard de la Croix. Dans la foi, l’embryon n’est pas considéré isolément. Il est relié à Dieu, son Fondement, qui le pose, qui le crée, qui le donne, qui le sauve. Il est aussi relié à l’acte procréateur d’un homme et d’une femme, acte qui doit être pris en considération et respecté dans son fruit. L’Eglise proclame la valeur infinie de tout homme, y compris du plus petit, du plus faible » .
Dans l’Instruction Donum vitae, offerte à tout homme de bonne volonté, le critère réflexif donné pour évaluer différentes situations bioéthiques nouvelles, est celui-ci : « L’être humain doit être respecté – comme une personne – dès le premier instant de son existence » . Ce que nous avons développé antérieurement explicite et nous semble fonder théologiquement ce repère éthique, cette « halakhah » catholique si précise et si déterminée .


Documents joints

PDF - 309 ko
PDF - 309 ko
PDF - 335.6 ko
PDF - 335.6 ko
PDF - 242.2 ko
PDF - 242.2 ko