La vraie nouveauté, c’est le Christ

samedi 30 janvier 2010
par  Alain Mattheeuws

LA VRAIE NOUVEAUTE, C’EST LE CHRIST

Dans Il est vivant (mai 2008) 16-18

- Avec plus de deux ans de recul, quels étaient selon vous les enjeux du synode sur l’Eucharistie ?

Dans l’Eucharistie se cristallisent tous les enjeux, les défis, les divisions, les grâces de la vie ecclésiale. L’Eucharistie telle qu’elle est célébrée, réfléchie, vécue est un révélateur de ce que vit l’Eglise. En quel sens l’Eglise fait-elle l’Eucharistie et réciproquement jusqu’à quel point l’Eucharistie fait-elle l’Eglise surtout pour les millions de chrétiens qui ne peuvent pas y participer régulièrement ?
Terminer l’année de l’Eucharistie par ce synode, c’était accepter de ne pas avoir sa propre idée sur l’Eucharistie mais l’approfondir en écoutant l’expérience spirituelle d’autres Eglises. Cet approfondissement n’aboutit pas nécessairement à un renouvellement de la doctrine, mais à un désir de vivre en vérité de l’Eucharistie. Le synode a montré à nouveau l’importance de l’Acte du Christ. Il donnait ainsi à l’Eglise universelle une « confirmation spirituelle » que l’eucharistie est bien le centre de la vie chrétienne. La présence de nombreux représentants des diverses confessions chrétiennes soulignait encore et toujours l’enjeu de l’unité à recevoir dans ce sacrement.
Qui dit centre, dit l’essentiel : le don une fois pour toutes du Christ pour le salut du monde. L’Eglise est enracinée dans cet Acte. Pour les membres du synode, il s’agissait de percevoir et de promouvoir la conscience de cette présence du Christ dans le corps entier de l’Eglise pour y communier par l’Esprit et « marcher comme un peuple d’un même pas sous la nuée ».

-Quelles ont été les principales pistes ouvertes ?

L’exhortation Sacramentum caritatis reprend la plupart des propositions des pères synodaux. Ce qui m’apparaît comme le mouvement le plus intérieur, profond et fort, des interventions et de la dynamique du Synode, c’est le désir de laisser l’Eucharistie être le mystère central de la foi, le désir de laisser Dieu être Dieu parmi nous (« Emmanuel ») pour en éprouver les conséquences et en vivre, même s’il faut renoncer à ses propres idées N’est-elle pas l’amour en acte ?
Soulignons l’importance des mots « transformation », « dynamisme ». Ne s’agit-il pas de toute notre vie qui bascule en Christ ? Souvent, lorsque nous pensons « communion » et « nourriture de l’âme », nous pensons à Dieu qui vient faire sa demeure en nous. C’est vrai. A condition que nous restions en communion avec tous nos frères et sœurs qui communient également.
Deux pistes me semblent claires : la beauté du Christ dans le don de lui-même auquel nous sommes appelés à participer et la transformation qu’opère le sacrement.
Quelle est la « la valeur théologique et liturgique de la beauté » ? Il ne s’agit pas là d’une revendication esthétique. « La beauté véritable est l’amour de Dieu, qui s’est définitivement révélé à nous dans le mystère pascal » (n°35). La liturgie révèle le visage du « plus beau des enfants des hommes » (Ps 45 (44), 3) qui a été aussi le plus défiguré dans la Passion (cf. Is 53, 2) et qui resplendit dans la gloire de la résurrection.
Par ailleurs, célébrer le culte de l’eucharistie, c’est donc se laisser « saisir » en Dieu pour devenir ensemble le « corps du Christ ». Rien n’échappe à l’action transformante du Christ dans son eucharistie. La question à se poser régulièrement n’est-elle pas la suivante ? Quelle est l’efficacité de ma participation à l’eucharistie ? Notre existence est-elle « changée » ? A-t-elle une « forme » eucharistique ? Car « le culte rendu à Dieu dans l’existence humaine ne peut pas être cantonné à un moment particulier et privé, mais il tend de par sa nature à envahir chaque aspect de la réalité de la personne » (n°71). Le culte agréable à Dieu, c’est de vivre « selon le dimanche », dit Ignace d’Antioche (n°72). Le dimanche donne le ton de la semaine. Les applications dans nos vies ne sont-elles pas nombreuses ? Le vrai « sacré » chrétien, c’est toute notre vie. « Rien de désincarné dans ce culte religieux chrétien. Le sacrifice des fidèles – ce qui est rendu « sacré », c’est toute la densité existentielle impliquée dans la transformation de notre réalité humaine saisie par le Christ (cf. Ph 3,12) » (n°70).

- Le ‘sens’ de l’Eucharistie serait-il menacé, pour que l’Eglise lui consacre, en un laps de temps si court, une encyclique, une année eucharistique, un synode, une exhortation post synodale ?

Certains le pensent ou pointent du doigt des évolutions malheureuses, des excès, des conflits d’interprétation ou de compréhension. Pour ma part, je ne partage pas ce sentiment ou ces réflexions. Une analyse plus complète de l’histoire devrait être faite d’abord, particulièrement du « religieux sauvage » et du « sacré païen » qui envahissent l’imaginaire du chrétien. Je soulignerais plutôt que l’abondance de documents est à la mesure du sacrement considéré. Ce « corpus » est consistant et a été élaboré en peu de temps. Ce signe d’une vitalité ecclésiale n’est pas pure « répétition » : elle est une grâce offerte à l’intelligence de la foi. Dans la liturgie, on répète souvent les mêmes idées, les mêmes gestes et paroles, ou bien on multiplie les bénédictions qui se ressemblent et c’est très bien ! Devant l’ampleur de la révélation de l’amour trinitaire, la répétition et l’abondance des formules disent seulement notre joie à goûter ce qui est bon et notre « heureuse incapacité » à mettre la main sur le mystère contemplé.
D’ailleurs, les documents sur l’eucharistie et les événements cités sont d’importances variées : divers langages sont donc offerts à l’Eglise universelle pour entrer en profondeur dans le mystère central de notre foi. Ces documents ne sont pas des normes ou des rappels à l’ordre. Ils déploient le mystère pour tous et surtout, proposés par Rome, ils induisent dans l’ensemble du corps de l’Eglise une attention particulière pour ce qu’opère l’Eucharistie : l’unité. Il s’agit d’un approfondissement de Vatican II : d’une mise en valeur de l’offrande à Dieu des fidèles (Lumen gentium 11) et de l’influence bénéfique de la réforme liturgique du Concile (Sacrosanctum concilium 3). L’enjeu est la croissance de la vitalité et de l’unité de l’ensemble du corps ecclésial. Chaque Eglise particulière est appelée à prendre conscience de ce que vivent les autres, à vivre d’un « échange de dons », à rester et à grandir dans la communion.

Quelle est votre lecture de ce qui s’est passé après le concile Vatican II d’un point de vue liturgique ?

Le Concile semble déjà loin ! Nous en vivons sans mesurer l’importance de la préparation spirituelle et réflexive qui a précédé cette réforme. Nous réagissons trop souvent en fonction de nos cultures ou des problèmes des Eglises particulières. Il nous faut avoir un regard plus ample dans le temps et dans l’espace. Trois points me semblent déterminants :
1. Le mot « sacrement » a pris une ampleur décisive dans la vie des chrétiens. Les sept sacrements apparaissent plus clairement comme des « sources d’eau vive » pour l’Eglise et pour le monde. Car l’Eglise elle-même a été désignée comme « sacrement » de salut : « L’Eglise est, dans le Christ, en quelque sorte, le sacrement, c’est-à-dire le signe et le moyen de l’union intime avec Dieu et de l’unité de tout le genre humain » (Lumen Gentium n°1). Cette unité de l’économie sacramentelle est appelée à grandir dans la conscience chrétienne dans l’unité du septénaire : sacrements de l’initiation, de la guérison et de la mission (CEC n°1210 à 1666).
2. Les signes de Dieu sont à partager, aux croyants et aux non-croyants. La religion n’est pas qu’une pratique d’un individu : elle est mission. Nous appartenons tous à l’Eglise, à un peuple qui plonge ses racines historiques et de grâce dans l’ancienne Alliance. L’Alliance nouvelle et éternelle Christ, accomplit les prophéties de tout un peuple qui écoute la Parole de Dieu. Il nous faut « manger la Parole », le livre aux pages scellées ouvert pour nous « aujourd’hui » dans la célébration de tous les sacrements. Cette écoute commune de la parole suppose une proclamation, une compréhension, un commentaire homilétique. Ce déploiement de la Parole pour dire que Dieu nous sauve, est décisif. Ce n’est pas une catéchèse mais une plongée dans le mystère tel qu’il se dit dans notre histoire : une mystagogie ! La participation active des fidèles à l’eucharistie, voulue par le Concile Vatican II, se cristallise dans ce déploiement au cœur de la Parole. La participation est une conscience plus aiguisée du mystère célébré
3. L’Eucharistie est le mémorial d’un acte unique du Fils de Dieu dans l’histoire. Elle est l’Acte du Christ. Toute eucharistie nous établit en lien avec cet événement décisif. La présence divine, son sacrifice, son action salvifique mesurent nos liturgies et nos vies. Son corps définit ce qu’est le Corps de l’Eglise, notre propre corps personnel appelé à ressusciter avec Lui. Percevoir de meilleure manière combien le Christ nous sauve permet à chacun de mieux comprendre ce qu’est le « sacré » chrétien. Cet approfondissement de l’acte du Christ, que l’Eglise perpétue dans la puissance de l’Esprit, prend du temps pour s’incarner dans une vie, dans une communauté, dans des Eglises particulières. Parler d’un Acte, d’une Personne, du Fils offert, du Christ qui se donne pour le salut du monde, c’est percevoir avec plus d’acuité combien nos actes nous engagent aussi et comment le Christ agit sur nous durant une célébration eucharistique et quand nous le pouvons, dans la communion à son corps et à son sang. Dit de manière abrupte : le lien entre la célébration et la vie est « crucial ». Il est de l’ordre du salut. D’où l’unité nouvelle, petit à petit perceptible, entre le théologal et le moral qui surgit à tous les niveaux de cette réforme.

Peut-on parler actuellement d’un renouveau du culte eucharistique ?

Au synode, beaucoup d’interventions étaient de vrais témoignages à propos de la vie eucharistique dans les diocèses, les communautés, les mouvements. Certains désignaient les fruits de conversion dans les attitudes personnelles et dans la société. Toutes les communautés chrétiennes se tournent vers l’eucharistie pour y trouver la vie. Ce renouveau est pour tous et par tous : il ne s’agit pas d’une originalité ou d’un charisme particulier. Les rassemblements eucharistiques peuvent varier dans leurs formes ou leur intensité, mais l’essentiel est ailleurs. Comment s’articule la « nouveauté » du Christ avec nos vies ? Comment l’adoration surgit de la célébration sacramentelle de l’eucharistie ? Comment la messe pousse les chrétiens à donner leur vie pour leurs frères et sœurs ?
Deux points précis cristallisent le renouveau du culte eucharistique : la nécessité d’hommes consacrés au service de leur peuple et envoyés pour célébrer les sacrements et le désir d’adorer le Seigneur en vérité.
Pas de renouveau sans que des vocations sacerdotales nouvelles naissent et se mettent au service de l’Eglise. Nous ne connaissons pas assez les appels criants de populations nombreuses qui n’ont pas de prêtres, en Asie, en Afrique et en Amérique Latine.
Pas de renouveau sans ce « corps à corps » avec le Seigneur en son mystère eucharistique qui nourrit le cœur, guérit les blessures, ouvre l’homme sécularisé à son « être intérieur ». Pour certains, cette manière occidentale de prier est une pratique ancienne, pour d’autres une découverte. Dans l’action eucharistique elle-même, nos libertés sont convoquées à adorer le Seigneur trois fois saint.
La vraie « nouveauté » finalement, c’est le Christ. Si l’Esprit de communion nous permet de mieux observer la présence du Christ dans notre histoire personnelle, dans celle de nos communautés et dans le monde : c’est gagné. Mais il ne suffit pas d’observer le Christ, il faut « être nouveau » avec Lui : entrer dans son corps, être « par lui, avec lui et en lui » offert au Père. Cette considération me permet d’indiquer que si la charité ne grandit pas, la « nouveauté » n’est pas encore advenue : c’est un critère de l’Eucharistie. Qu’elle soit clairement articulée à un changement de vie et que ses implications morales sociales et personnelles soient joyeusement perçues.

Encadré

L’Eucharistie est-elle d’abord action de grâce, liturgie, présence réelle du Christ, communion ou sacrifice du Christ ?

L’eucharistie est « source et sommet de la vie chrétienne ». Il est normal que les chrétiens, dans la singularité de leur personne et le contexte historique de leurs communautés, réfléchissent et expriment dans leur langue et leur sensibilité comment ils perçoivent le mystère qui leur est donné à vivre depuis des siècles. Les accents sont différents mais l’enjeu pour chacun de nous est de rester « ouvert » à la totalité du mystère qui s’offre dans chaque eucharistie. La variété des rites autant que la diversité des expériences spirituelles de communion soulignent la grandeur de Dieu quand il « agit » dans l’histoire humaine, particulièrement quand l’Eglise fait mémoire de l’acte pascal du Christ. Dans l’instant de sa prière, le chrétien fait mémoire d’un acte unique dans l’histoire. Il anticipe également la gloire du Christ qui sauve l’univers. Toute la vie se concentre chaque fois dans l’aujourd’hui de chaque eucharistie. Nous sommes dans un temps sacramentel, entre terre et ciel, en unité, en communion avec toute l’Eglise et toute l’humanité. Nos mots restent toujours « simples et pauvres » devant la plénitude du mystère eucharistique. Nous désignons ce que Dieu nous révèle de Lui. Nous reflétons la gloire de son salut dans la pauvreté de nos vies. Il nous transfigure et transforme en son corps. Nous lui rendons grâce pour sa « pâque » en nous : Dieu nous « incorpore » à Lui pour faire de nous son peuple. C’est toujours Lui qui nous devance dans l’amour. C’est Lui qui agit le premier dans nos vies.